The Moorish Wanderer

Mai 1963: Un Demi Siècle d’Élections Parlementaires

J’avoue, je confesse une obsession (saine) pour les statistiques des élections parlementaires du Maroc. Probablement parce que celles-ci sont si difficiles à compiler, mais peut-être aussi parce qu’elles semblent tellement mises en doute que tout usage cartésien serait immédiatement rejeté en faveur d’une analyse descriptive tout à fait recevable, mais monopolisant le discours analytique de notre histoire moderne. Il est probable aussi que nos politologues soient arithmophobes, mais enfin, il serait intéressant d’observer ce que le Maroc a produit comme paysage électoral au lendemain du 17 Mai 1963. Sur ce point, il convient de féliciter le doyen de nos parlementaires: M. Abdelouhed Radi a été élu la première fois en 1963, et semble être reconduit sans interruption jusqu’à la dernière élection, en 2011. Il n’a pas encore battu le record de longévité enregistré dans des pays à tradition plus démocratique dans l’histoire moderne, mais il sera sur la bonne voie d’y parvenir, s’il décide de se représenter en 2016.

Un contexte historique: le bras-de-fer engageant l’Istiqlal-UNFP contre le Palais et ses alliés lors de la campagne de référendum en Décembre 1962 s’est soldé par la victoire du dernier camp et la mise en place de la première constitution du Maroc moderne. Des élections parlementaires sont prévues pour obtenir la première chambre élue (remplaçant l’Assemblée Nationale Consultative) et confrontent le FDIC (Front de Défense des Institutions Constitutionnelles) aux candidats de l’Istiqlal et de l’UNFP, ainsi que des indépendants. le FDIC rassemble notamment le MP (Mouvement Populaire) le Parti de la Choura (pourtant parti du Mouvement National) et le Parti Socialiste Démocratique fondé par le conseiller et confident du Roi Hassan II, Ahmed Guédira. Sans prendre en considération la performance électorale des candidats indépendants, on se propose de mettre en relation le taux de participation avec la taille de la circonscription (représentée par le nombre d’électeurs inscrits)

--------------------------------------------------------------
    Variable |    model1          model2          model3      
-------------+------------------------------------------------
alpha1       |
       _cons | -.00003192*     -.14638065*                    
-------------+------------------------------------------------
alpha2       |
       _cons |  5.438e-10*                                    
-------------+------------------------------------------------
beta         |
       _cons |  1.1772032***    2.2407248***                  
-------------+------------------------------------------------
    enrolled |                                 -6.339e-06     
       _cons |                                  .92950935***  
-------------+------------------------------------------------
Statistics   |                                                
        r2_a |  .33139627       .27745393       .16886769     
          r2 |  .41005553       .31995664       .21775783     
--------------------------------------------------------------
                      legend: * p<0.05; ** p<0.01; *** p<0.001

Model3 est une simple régression linéaire du taux de participation sur la population enregistrée

tx participation = \alpha reg + \beta + \epsilon

Model2 est une régression log-linéaire similaire, sauf qu’il s’agit du log népérien de la population enregistrée

tx participation = \alpha \log(reg) + \beta + \epsilon

Model1 est une régression quadratique du taux de participation sur la population votante.

tx participation = \alpha_1 reg + \alpha_2 reg^2 + \epsilon

On pourra observer que l’estimation quadratique du taux de participation est la plus efficace, d’abord pour la solidité des résultats statistiques évoqués plus haut, mais surtout parce qu’elle donne une estimation précise de la vitesse à laquelle le taux de participation décline au fur et à mesure que le district/province augmente en taille d’électeurs enregistrés.

Probablement une coïncidence, mais les circonscriptions 'médianes' s'avèrent être celles de Tétouan, Nador & Taza, celles ayant le plus voté pour les indépendants

Probablement une coïncidence, mais les circonscriptions ‘médianes’ s’avèrent être celles de Tétouan, Nador & Taza, celles ayant le plus voté pour les indépendants

Il n’est d’ailleurs pas surprenant d’apprendre ainsi que les populations enregistrées sont les plus importantes dans les districts urbains, lesquels exhibent non seulement un taux de participation plus faible que la moyenne nationale, mais aussi avec des taux de rejet de bulletins plus élevés aussi (une explication offerte par Bernabé de Garçia étant la disponibilité de moyens couplé à la compétitivité plus élevée pour les sièges urbains) mais ceci n’est pas surprenant: ce qui l’est par contre, c’est la remarquable stabilité de cette relation entre taille de district et participation enregistrée. Une option offerte serait d’introduire la dimension du taux d’urbanisme par circonscription (lequel est proprement aléatoire à priori aux chances d’enregistrement des électeurs, mais lequel a un effet sur le taux de participation)

Ces résultats varient beaucoup des districts gagnés par les partis d’Opposition (Istiqlal + UNFP) et ceux de la coalition gouvernementale: les résultats présentés plus bas montrent peut-être une composition beaucoup plus hétérogène (et paradoxalement ayant une prétention plus robuste à être représentatif de l’électorat marocain) de la relation entre taux de participation et taille de circonscription (qui s’inversera au fur et à mesure que le paysage politique se fixera, y compris géographiquement)

Légende: FDIC (Jaune) UNFP (Mauve) Istiqlal (Rose) Indépendants (Vert)

Le découpage sur la carte électorale actuelle ne correspond pas exactement aux résultats circa 1963, mais la distribution des votes ne varie que marginalement.  Légende: FDIC (Jaune) UNFP (Mauve) Istiqlal (Rose) Indépendants (Vert)

Le lien que nous pouvons faire entre les élections en 1963 et celles contemporaines de 2011, et les futures consultations est direct: la démocratie représentative est un arbitrage constant entre l’existence de circonscriptions assez larges pour déjouer les stratégies de fraude de certains candidats, et la mesure exclusive qu’utilisent régime, participants et détracteurs pour jauger de la santé de cette démocratie représentative. De grandes circonscriptions résultent irrémédiablement de taux de participations décroissants.

D’un point de vue statistique, les résultats en 1963 montrent que l’électorat marocain était réellement politiquement divisé: certes, le FDIC aura réussi à contrôler 49% des sièges de la nouvelle chambre (et avec l’aide des 6 députés indépendants, la majorité absolue était acquise) mais la distribution des majorités parlementaires dans les différentes provinces reflète cette hypothèse de division: les majorités des candidats UNFP, Istiqlal et FDIC ne sont pas statistiquement significatives (respectivement 9.500, 8.650 et 10.400 voix) et quelque part le théorème de l’électeur médian se vérifie: réécrire l’histoire en allouant les 144 sièges hypothétiquement sur la base d’un scrutin majoritaire à un seul tour (un modèle britannique en définitive) donne une carte électorale beaucoup homogène mais certainement plus divisée que le résultat historique, d’où l’importance des circonscriptions votant pour les candidats indépendants, et leur localisation géographique:

Candidat Sièges
FDIC 44
PI 44
UNFP 42
Indépendants 14
Somme 144

Certes, n’importe quelle combinaison entre les partis majoritaires pouvait s’octroyer une majorité absolue (dans les 60%) mais on ne peut sous-estimer le rôle important que pourrait jouer le groupe indépendant comme équilibriste entre probablement une alliance UNFP-Istiqlal ou un gouvernement minoritaire FDIC soutenu par certains éléments Istiqlaliens. D’autant plus que le soutien pour les candidats indépendants était concentré au Nord (entre Taza et Tétouan) une région à l’histoire récente houleuse (par rapport à 1963) et un premier exemple des années de plomb à venir, sûrement.

Que peut-on donc conclure des résultats de Mai 1963? Probablement que le scrutin électoral en lui-même ne représentait rien, une triste constatation et prémonition de l’impotence de l’institution parlementaire marocaine. C’est vraiment une occasion manquée: malgré toutes les limitations constatées à l’époque le Maroc était presque équitablement partagé: le camp progressiste UNFPiste, les légalistes Istiqlaliens, et les monarchistes consolidés dans le FDIC. Nous aurions pu profiter de cette ligne claire de démarcation (représentée par le votant médian pour le candidat indépendant) pour introduire une réelle démocratie parlementaire. Le contexte de guerre froide, et peut-être la rupture de confiance irrévocable suite au décès de Mohamed V entre le mouvement national et la Monarchie, ont en décidé autrement.

Pour une lecture contemporaine des élections (et la source de certains résultats) l’Annuaire d’Afrique du Nord rapporte des éléments additionnels à considérer.

Résultats Statistiques:

    Variable |  Model_Oppo      Model_Govt  
-------------+--------------------------------
alpha1       |
       _cons |  .00006663      -.00005952     
-------------+--------------------------------
alpha2       |
       _cons | -1.029e-09       1.253e-09     
-------------+--------------------------------
constant     |
       _cons | -.33776981        1.354882**   
-------------+--------------------------------
Statistics   |                                
          r2 |  .12604783       .66791841     
        r2_a | -.09244021       .50187761     
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      legend: * p<0.05; ** p<0.01; *** p<0.001

La Peine de Mort, Une Aberration Statistique?

Un mini-débat comme il y en a tant s’est déroulé il y a peu de temps sur la twittoma, à propos de la pertinence du maintien de la peine de mort.

Ce que j’ai cru comprendre des arguments des uns et des autres se résume comme suit:

1/ La peine de mort se justifie lors d’un crime particulièrement horrible, un argument ad populum qui évoque un drame hypothétique faisant d’une proche connaissance la victime du crime en question. C’est d’ailleurs un argument souvent repris par les médias, au Maroc, par l’inoxydable Moustapha Alaoui, aux Etats-Unis lors du débat présidentiel des élections de 1988 en George Bush Sr. et Michael Dukakis:

2/ La peine de mort est supposée être une punition suffisamment convaincante pour dissuader le criminel potentiel de s’engager dans son entreprise. Même en raisonnant en termes probabilistes, la grande majorité des individus est suffisamment averse au risque pour ne pas se risquer à une loterie dont l’objet est de perdre sa vie, aussi marginale la probabilité de se faire prendre soit-elle.

3/ La peine de mort est contraire aux principes de dignité et de droits humains, et devrait donc être abolie.

Des 3 propositions, je retiens la deuxième car elle se réfère à un objectif de politique publique: en menaçant une certaine classe de crime, les individus susceptibles d’adopter le comportement puni seront dissuadés car cette punition a des conséquences morbides.

Avant de me plonger dans les statistiques décrivant le lien entre peine de mort et criminalité (dans la mesure des données disponibles et de ma connaissance limitée du sujet) je dois confesser une fascination pour cette explication anthropologique de la peine de mort: elle serait le reliquat moderne du rituel sacrificiel, échangeant la vie du déviant contre l’absolution de son péché. L’argument n°1 considère ainsi que suit à son acte criminel, l’individu déviant se serait volontairement dépouillé de son humanité, et donc ne peut être pardonné qu’en perdant sa vie.

Dans sa version plus moderne, cet acte expiatoire est rationalisé dans la réponse proportionnelle de la rétribution au crime commis: à partir d’un certain seuil, la seule punition admise comme équivalente est donc la mise à mort.

Ces considérations sont fascinantes car elles relèvent du domaine de la pure pensée. Elles définissent certes un cadre philosophique justifiant un acte extrême (car irréversible) mais d’un autre côté, une fois la rationalité innée des individus acquise (omniscience ou limitée) les choses deviennent plus compliquées: puisque tous les individus d’une société savent que telle classe de crimes (comportements déviants) est punie de mort, il serait prudent de ne pas adopter ces comportements. Le premier argument fournit donc le soubassement philosophique au second: la peine de mort sert à décourager les comportements déviants.
Or, et c’est là que les choses deviennent plus intéressantes, nous avons des statistiques pour vérifier cette assertion: les pays adoptant la peine de mort (de jure ou non) observent-ils des niveaux de criminalité inférieurs à ceux des autres?
Pour ce faire, je retiens deux principales violences sur les personnes: meurtres et violences sexuelles, une moyenne entre 2003 et 2010 pour 91 pays, exprimées en nombre de crimes par 100.000 personnes. L’idée est de comparer le taux de criminalité selon l’adoption ou non de la peine de mort, on remarque ainsi que les 28 pays pratiquant ou adoptant la peine de mort dans leurs arsenaux juridiques respectifs enregistrent une moyenne de 52 crimes graves pour 100.000 habitants, contre une moyenne de 38 crimes en moyenne annuelle pour les 63 pays ayant aboli ou n’adoptant pas la peine de mort. On observe ainsi que le taux de criminalité est supérieur dans les pays pratiquant la peine de mort. La différence est-elle statistiquement significative? Non: nous n’avons que 85% de chances pour ne pas rejeter cette hypothèse de différence, ce qui n’est pas suffisant pour conclure à une réelle différence de taux de criminalité.

Ce premier résultat est peut-être une déception pour ceux qui lient le taux de criminalité à l’établissement de la peine de mort, ainsi que les abolitionnistes: certes, la criminalité est plus élevée chez les pays rétentionnistes, mais elle n’est pas fortement élevée en comparaison avec les abolitionnistes. Il est donc nécessaire de creuser un peu plus, notamment en observant l’évolution du crime dans les pays récemment abolitionnistes (une autre fois peut-être)

Une petite observation cependant: d’une manière générale, le lien entre les crimes de meurtre et de violence sexuelle est notoirement plus élevé dans les pays rétentionnistes, alors même qu’il n’ya pas de différences particulières dans la distribution des crimes de violence sexuelle nonobstant la position des pays de l’échantillon vis-à-vis la peine capitale. S’il faut tester l’efficacité de cette punition, c’est essentiellement en ce qui concerne les crimes de meurtre.

Peut-on donc conclure à l’inefficacité de la peine de mort comme outil dissuasif aux crimes extrêmes? Au vu des résultats statistiques, il semblerait que ce soit le cas: les niveaux de crimes de violence sexuelle sont sensiblement les mêmes dans les deux cas de figures (ce qui signifie que la menace d’exécution n’est pas un facteur) et les crimes de meurtre sont notoirement moins élevés dans les pays abolitionnistes, comme ont peut le voir des les tableaux ci dessous. Pour les plus curieux, voici un lien avec les données utilisées, que j’ai glanées sur le site d’Amnesty pour la liste des pays rétentionnistes, et l’Office des Nations Unies Contre la Drogue et le Crime.

Edit: Omar relève l’existence potentielle d’un biais de sélection, arguant du fait que les pays développés économiquement auront tendance à avoir des niveaux de criminalité moins élevés.

 

Il y a une faible corrélation entre niveau de vie et taux de criminalité, et trouver un lien de causalité entre les deux est statistiquement faible (à hauteur de 90% de chances à rejeter l’hypothèse contraire)

Two-sample t test with equal variances
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         |     Obs        Mean    Std. Err.   Std. Dev.   [95% Conf. Interval]
---------+--------------------------------------------------------------------
   Death |      28     13.7715    2.410364    12.75445    8.825841    18.71716
 No_Death|      63    6.125739    1.584166    12.57393    2.959036    9.292443
---------+--------------------------------------------------------------------
combined |      91    8.478281     1.36804    13.05027    5.760431    11.19613
---------+--------------------------------------------------------------------
    diff |            7.645761    2.868397                1.946317     13.3452
------------------------------------------------------------------------------
    diff = mean(D) - mean(No_D)                                   t =   2.6655
Ho: diff = 0                                     degrees of freedom =       89

    Ha: diff < 0                 Ha: diff != 0                 Ha: diff > 0
 Pr(T < t) = 0.9954         Pr(|T| > |t|) = 0.0091          Pr(T > t) = 0.0046