The Moorish Wanderer

Faut-il Privatiser?

Posted in Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard, Tiny bit of Politics by Zouhair ABH on November 12, 2013

La question principale posée par Omar dans son blogpost mérite réflexion et une discussion poussée: fallait-il privatiser Maroc Telecom?

On utilise souvent l’expression “vendre les bijoux de la famille” dans une référence péjorative au processus de privatisation; s’il est vrai que le Budget réduit son stock d’actif en vendant des établissements publics, il est improbable cependant de supposer que la valeur de l’actif serait similaire sous contrôle exclusivement public. En d’autres termes:

Est-ce que Maroc Telecom aurait pu atteindre son stade de développement actuel s’il était resté dans le giron des entreprises publiques?

Une question que l’on peut reformuler de cette manière: La privatisation d’actifs publics au profit d’opérateurs étrangers est-elle bénéfique pour l’économie?

IDE_PrivDans l’absolu, l’attraction d’investissements étrangers est certainement bénéfique pour la croissance: l’effet isolé des investissements directs étrangers (IDE) contribue à hauteur d’une moyenne annuelle de 40 points de base de croissance au PIB, avec des effets cumulatifs à robuste persistance. Cependant les effets sont d’intensités différentes pour les opérations de privatisation. Ceci est d’autant plus important que celles-ci ont un impact important sur les IDE. Il apparaît ainsi que les opérations de privatisation encouragent les investissements étrangers vers des actifs privés, un effet de levier qui peut aussi agir en défaveur des flux de capitaux si le gouvernement décide de re-nationaliser, ne serait-ce que temporairement, des actifs anciennement sous contrôle étatique.

Vendre les actifs publics revient donc à faire un troc, entre le rendement actuel d’établissements publics plus ou moins bien gérés, et l’effet multiplicateur de cet actif privatisé au bénéfice d’un investisseur étranger. Reste à savoir si cet effet vertueux anticipé se réalise effectivement, et si les résultats en recettes budgétaires (entre autres) sont comparables.

Le prix à payer pour la cession d’actifs publics est probablement le flux de dividendes, dans ce cas les parts détenues par Vivendi (ou désormais ETC) soit une moyenne de 6 Milliards de dirhams. Ne serait-il pas possible de nationaliser IAM et utiliser les dividendes générés pour financer une partie assez substantielle du déficit budgétaire. Cette stratégie à court terme génèrera les ressources nécessaires, mais seulement à court terme; en effet, il est supposé que l’actif nationalisé sera tout aussi performant.

On se propose donc de comparer les dividendes versés sur la période 2001-2012, aux effets macroéconomiques des IDEs, qui en serait l’effet bénéfique attendu.

IRF_DividendesS’il est vrai que l’accroissement des dividendes versés par Maroc Telecom dépasse les effets agrégés des IDE, on doit noter la persistance de ceux-ci dans le temps. Les dividendes répondent à une tension stratégique entre les associés et les dirigeants (IAM n’est pas une exception en ce sens) et donc obéissent à une logique différente de la simple analyse des effets d’entrainement des investissements étrangers. Ces mêmes interactions déterminent le prix de privatisation, ainsi que le pourcentage de capital cédé au contrôle privé étranger ou domestique. L’observation d’Omar quant aux conditions de négociation est particulièrement pertinente à la lumière du changement structurel dans les habitudes de comportement des ménages consommateurs de services mobiles offerts par IAM et ses concurrents dans le secteur de télécommunications: les dépenses des ménages en services de communications ont augmenté substantiellement entre 1998 et 2007, et tout porte à croire que cette évolution n’aurait pas eu lieu si IAM était encore dans le giron public.Il est possible aussi de supposer qu’une émission supplémentaire de licences à de nouveaux opérateurs télécom est une autre bonne politique publique qui bénéficie au consommateur et à l’économie dans son ensemble.

La persistance même des effets agrégés permet donc de répondre “non” à la question initialement posée: le développement de Maroc Telecom n’a été possible que par sa privatisation, et qui plus est par un opérateur étranger. Ceci n’évacue pas la question de la valorisation de la transaction en 2001, ni le transfert graduel de la majorité d’actions aux dépends de la propriété publique.

Le puzzle de la privatisation est plus complexe qu’il n’y paraît: pour des raisons de consistance en politique publique, un gouvernement élu ou non ne peut pas se permettre de privatiser, puis re-nationaliser des actifs autrefois publics; les bénéfices d’une telle mesure sont très limités dans le temps, et l’autorité publique aura beaucoup de mal à restaurer la confiance en ses prochaines annonces de cession d’actifs publics.

Education: Sommes-Nous sur le Bon Chemin?

Je suis partisan absolu de l’idée que sur certains aspects de leurs visions respectives de notre destin, ‘nihilistes’ et Makhzen, les similitudes sont extrêmement frappantes; certes, elles ne s’enracinent pas dans les mêmes motivations -politiques ou autres- mais enfin c’est probablement un point à discuter, surtout lorsque celui-ci débouche sur des résultats assez décevants, au regard des moyens déployés, ou lorsqu’on compare les résultats aux objectifs initiaux. Un des domaines de politique consensuelle est sans contexte l’éducation des générations futures.

Rien, à priori ne semble concilier les différentes moutures présentées par l’administration depuis l’indépendance avec la revendication d’une éducation démocratique, démocratisée et populaire. Au contraire, certaines politiques contemporaines visaient même à s’éloigner d’un tropisme jacobien et centralisateur, notamment l’idée de créer des académies régionales avec des prérogatives conséquentes, un pas que nous devions franchir dans la première décennie de notre indépendance, ne s’est imposé que récemment.

Au-delà des interrogations légitimes quant à l’efficacité des enseignements dispensés dans notre système éducatif, primaire ou supérieur, c’est le choix de politique publique de centralisation qui à discuter; c’est aussi l’idée même non pas de service public en elle-même, mais de gestion du curriculum sous tutelle ministérielle. Est-il possible qu’à aucun moment la question suivante ne se serait jamais posée: mais quel type d’éducation les parents souhaitent-ils inculquer à leur progéniture? L’idée-même d’un cursus uniforme sur tout le territoire marocain, niant pendant longtemps et les caractéristiques hétérogènes locales, et la volonté des parents à voir leurs enfants étudier telle ou telle matière, cet uniformitarisme grisâtre est en complète contradiction avec le principe de base de ceux se réclamant du principe philosophique de la démocratie: l’individu est rationnel dans ses choix pour désigner son représentant politique, il serait évident d’étendre ce raisonnement aux choix d’éducation pour sa progéniture. On peut supposer sur la base de son comportement historique que cet intérêt pour le bien-être individuel ou communautaire ne figure pas sur la liste de priorités de nos autorités (centrales ou locales) mais pour ceux qui sont supposés incarner l’espoir d’une alternative meilleure en termes de gestion du bien public, le nihiliste pèche aussi par excès de centralisme, convaincu par la nécessité de centraliser la politique éducative, celle-ci étant trop précieuse.

Je me permets de faire cette généralisation abusive car je doute lire quelque part une proposition allant dans le sens, non pas d’une privatisation complète du système éducatif marocain dans la dualité actuelle, mais plutôt en introduisant des bons à l’éducation comme outil de subvention aux dépenses des ménages, lesquels éduqueront leurs enfants en communauté par affinités de choix éducatifs. Le système en lui-même sera effectivement privatisé, mais seulement dans le sens où les individus et les communautés seront en charge de définir le détail du curriculum de leurs enfants. On notera que ce type de politique n’est valable que pour les étapes primaires et secondaire du curriculum scolaire, comme nous aurons l’occasion de le voir plus loin.

La raison pour laquelle cette décentralisation des choix de développement du capital humain peut être préférable est qu’elle oblige en quelque sorte les agents (ici les parents d’élèves et écoliers) à montrer leurs préférences; je veux ici qu’un système éducatif centralisé est une sorte d’assurance pour les parents: en échange d’un sacrifice de leurs préférences propres, ceux-ci sont assurés d’obtenir pour leurs enfants un tampon assez crédible pour la formation qu’ils reçoivent. Ce qui était vrai il y a quelques décennies le devient de moins en moins, ce qui expliquerait peut-être la profitabilité du système parallèle d’enseignement privé: le curriculum est similaire, et pourtant les parents, si le choix leur est donné (et les moyens disponibles) choisiraient le second plutôt que la formule publique, puisque l’assurance commence à montrer ses faiblesses. Lorsque les individus et communautés décident d’eux-mêmes du contenu des cours dispensés à leurs enfants, leurs préférences se traduiront par ce que les professionnels de l’éducation pourront produire comme cursus personnalisé. Et ainsi, on passe d’une logique de service public gratuit, mais médiocre et uniforme, à un service public symboliquement payant, mais admettant suffisamment de variété en son sein pour attirer les usagers éventuels. Certes, on peut toujours arguer que les parents ne sauront pas faire systématiquement les bons choix pour leurs progénitures, mais ce serait être arrogant et paternaliste que de croire choisir pour eux, au lieu de décider avec eux ce qu’il y a de mieux pour les générations futures.

Educ_Rendements

Rendements décroissants pour les trois niveaux d’instructions, mais le faible niveau initial de l’enseignement primaire pointe vers un échec potentiel (rendement intrinsèque faible par l’effort initial et la vitesse d’accumulation)

Peut-on mettre des chiffres sur cette orientation hétérodoxe d’éducation? Il nous faut d’abord considérer que si les dépenses par élève/étudiant ont baissé sur les quarante dernières années, ce n’est pas par faute de négligence: les rendements à l’éducation sont décroissants par définition (pour un pays comme le Maroc en tout cas) mais le taux de rendement en lui-même exhibe assez d’hétérogénéité pour déterminer le degré de liberté admise dans la gestion localisée de l’éducation primaire et secondaire. Remarquons qu’il s’agit de dépense en PIB par étudiant ou élève: il est normal d’anticiper que la cohorte de 1974 coûte plus que celle plus récente, ne serait-ce que par la longévité du capital fixe utilisé (les établissements scolaires) et celle de l’autre capital humain (les professeurs et autres membres et cadres de formation) dont les rendements respectifs sont décroissants. Ce que l’on peut voir de ce graphe:

Alors que l’effort de dépenses en éducation primaire a été historiquement bien plus élevé que les autres composantes de notre système éducatif, ses rendements se sont avérés trop faibles, probablement à cause du niveau d’effort initial, en effet, augmenter les dépenses d’éducation primaire par écolier n’était pas possible, non pas par manque de moyens, mais parce que le choix d’uniformité impliquait une base de départ plus faible.

Le calcul de ces rendements décroissants découle de l’hypothèse que ce rendement conditionne celui des perspectives de croissance du salaire obtenu lorsque les jeunes générations intègrent le marché de l’emploi: alors qu’il est compréhensible qu’un simple certificat d’études primaires obtiendrait un salaire perpétuel (en tout cas jusqu’à la décision de départ en retraite, ou de sortie permanente du marché du travail) le niveau de rendement est tellement bas que la deuxième hypothèse est que l’institution actuelle n’alloue pas suffisamment de ressources pour augmenter ce rendement. L’équation standard pour illustrer cet effet sur le capital humain est comme suit:

w e^{-rT}h_0e^{-a\alpha_i T}=\int_{T}^{R}e^{-rt}\alpha_ih_0e^{\alpha T}wdt

(le coût marginal d’une année supplémentaire dans le niveau d’instruction i au rendement \alpha est égal à l’accroissement dans le salaire attribué à cette année et à ce niveau d’instruction)

Dans l’absolu, les résultats découlant de cette décentralisation poussée du mode d’éducation est assez difficile à argumenter en termes de projections d’amélioration des capacités scolaires des jeunes marocains (ou alors avec des données plus détaillées) mais c’est une manière d’argumenter le bénéfice potentiel de cette politique comme étant certainement capable de générer plus de succès que le résultat actuel.