The Moorish Wanderer

Le Faux Débat.

Posted in Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on November 28, 2013

L’intervention d’Abdellah Laroui pour défendre l’option arabisante contre les propositions de M. Ayouch, et le débat actuel sur les moyens d’améliorer la qualité de l’enseignement au Maroc, en particulier. Mon observation limitée au monde virtuel (mais j’imagine que les supports papiers s’y prêtent aussi) m’oblige à conclure que nous nous sommes cruellement fourvoyés dans l’ordre des priorités.

Ou peut-être que ce n’est une erreur; peut être qui ni le Conseil Supérieur d’Education, ni les différents intervenants publics, ni les syndicats, ni probablement le MEN ne sont concernés par le bien-être de nos chers élèves et étudiants, mais plutôt s’intéressent à marquer des points politiques, ou défendre des concepts obsolètes qui semblent curieusement transcender les frontières et les loyautés partisanes. Je ne peux pas comprendre qu’un débat sur l’éducation, l’une des principales dépenses du secteur public et probablement le sujet qui préoccuperait une majorité des ménages marocains, ne puisse faire part de la nature déprimante des chiffres, en l’occurrence d’indicateurs plus fouillés que ceux fréquemment portés comme des preuves de succès des politiques éducatives depuis l’indépendance.

J’évoquais dans un post précédent que l’origine de nos problèmes en matière de politique éducative n’était pas financière: le Maroc alloue une fraction similaire de son revenu national en comparaison avec des pays à revenus plus élevés et plus avancés. Ceci dit, il est indéniable que le Maroc a réalisé de bons résultats sur différents indicateurs, notamment le taux d’inscription des écoliers dans l’enseignement primaire.

Les pourcentages supérieurs à 1 dénotent de classes d'âges différentes inscrites dans le cursus primaire.

Les pourcentages supérieurs à 1 dénotent de classes d’âges différentes inscrites dans le cursus primaire.

Le graphe ci-dessous montre que le Maroc a réussi à rattraper son retard par rapport à deux groupes de pays similaires (soit en langue dominante, soit en niveau de revenus) et ce malgré l’inflexion observée durant les années 1980, une amélioration qui permet même de combler le déficit des années précédentes. Cette évolution positive est particulièrement bénéfique pour la population féminine; en 1971, pour 1000 garçons d’une classe d’âge correspondante inscrits en école primaire, il n’y avait que 546 filles inscrites. En 2012, la parité est virtuellement atteinte. Il est d’ailleurs à noter que le Maroc a validé les ODM d’éducation primaire avec des résultats très honorables. On peut conclure donc sans grand risque d’erreur que l’enseignement primaire comme service public, est quasi-universel dans notre pays.

Et pourtant, les chances de passage au niveau suivant (du primaire au secondaire, puis du secondaire au supérieur) sont extrêmement basses, même si dans l’absolu les chances de réussite s’améliorent depuis le début des années 1980. On a ainsi une première preuve de la nature très discriminante de notre système d’éducation: sur 100 écoliers débutant leur cursus scolaire, seuls 8 seront capables de passer le Baccalauréat et se faire admettre dans l’enseignement supérieur. Un taux potentiel de déperdition de plus de 90% devrait, à mon avis, interpeller beaucoup plus que la question linguistique.

Ceci pour dire que les différents choix qui ont gouverné les politiques éducatives depuis les années 1980 ont produit des résultats qui ont certes augmenté la taille initiale de la population instruite, mais sans critère particulier pour la qualité des enseignements. Si l’indicateur de la probabilité de passage au niveau d’instruction supérieur est une première étape pour se convaincre que nous nous trompons de sujet de débat, la seconde étape souhaite discuter dans le détail certains résultats dérivés d’une étude très complète, qui a l’avantage de standardiser les modalités de contrôle des connaissances, et donc de proposer des comparaisons pertinentes entre pays.

La référence de ce type d’étude est le test TIMSS, le Maroc ayant participé depuis 1999 dans au moins un programme (et il est probable aussi qu’il participe à l’enquête prévue pour 2015) de contrôle de connaissance d’élèves au primaire et au collège en sciences et en mathématiques:

année 1999 2003 2007 2011
Moy TIMSS 487 467 500* 500*
Maroc 337 387 381 371
Filles 326 381 377 385
Garçons 344 393 385 331
Avantages Neutre Garçons Neutre Neutre

(*) La moyenne mondiale est abandonnée en faveur d’un système de gradation par quatre niveaux de performance. Le Maroc est classé dans la dernière catégorie pour les deux années.

Le déclin très marqué depuis 2003 dans la performance moyenne des collégiens marocains en mathématiques est un indicateur précis de la dégradation sensible dans la qualité de l’enseignement général; cela est d’autant plus préoccupant que les comparaisons de performance ne sont vraiment pas en faveur du Maroc. La barrière linguistique, qu’on est souvent prompt à invoquer lorsque ce genre d’études mondiales est mené, n’a statistiquement aucun effet explicatif de la performance médiocre de nos élèves – les scores du sous-échantillon des élèves comprenant la langue du test réalisent des scores moyens largement inférieurs à ceux de la moyenne mondiale des étudiants ne maîtrisant pas la langue.

Pour 2011, 25% de l’échantillon domestique avait un score significativement en dessous de la borne inférieure calculée par l’étude pour l’échantillon total, et le score des 10% meilleurs collégiens marocains est sensiblement inférieur à la moyenne mondiale. Le seul point positif dans les résultats des études entre 2003 et 2011 est la différence de score en déclin entre garçons et filles. Autrement, le Maroc est systématiquement et significativement derrière les moyennes et les médianes internationales, que ce soit pour les résultats en sciences, en mathématiques, pour le primaire et le collège.

La responsabilisation du corps éducatif (professeurs et cadres d’enseignement) qui semble jouer un rôle important dans les scores du sous-échantillon auquel appartient le Maroc suppose une piste intéressante de réforme, celle décentralisant le processus de décision en dessous même de l’Académie Régionale, où les établissements scolaires primaires et secondaires sont entièrement autonomes dans leurs budgets, ainsi que le volume horaire offert en matières d’enseignement, particulièrement en sciences et mathématiques. Il suffit de comparer les résultats inter- et intra-échantillon pour s’en rendre compte: les scores les plus élevés au Maroc, très proches de la moyenne mondiale (ce qui largement et significativement meilleur en comparaison avec nos scores agrégés) se concentrent dans les grandes villes, établissements où de leur propre initiative, les directeurs, proviseurs et le corps professoral inter-réagit le plus avec les élèves et collégiens, alors que la structure actuelle de l’administration publique ne donne aucune incitation pour le faire.

Il est logique de penser qu’un cadre moins centralisateur peut formaliser ces initiatives individuelles, et en faire une incitation à fournir un service intensif d’éducation sous forme de collection de feedbacks ou de diversification de l’offre éducative, et extensif en augmentant le volume horaire des matières scolaires. Ces deux facteurs, qui semblent expliquer le plus les différences de performance au sein de l’échantillon des élèves marocains, ne sont pas couteuses, et peuvent même économiser dans le moyen terme sur le budget de l’Education Nationale. L’autre proposition qui permet d’améliorer les fondamentaux de l’éducation primaire et secondaire est d’abolir tout simplement les CPR et les remplacer par une formation courte, ainsi que d’augmenter le taux de rotation des professeurs et instituteurs; il s’avère ainsi que les élèves les plus performants (au Maroc ou au niveau des autres pays) sont ceux dont les professeurs ont une expérience moyenne de entre 2 et 5 ans, ainsi qu’un diplôme supérieur (Licence et plus) dans le domaine scientifique. Le double effet bénéfique d’une cohorte plus jeune de professeurs, ainsi que des formations plus homogènes permet d’améliorer le rendement de l’enseignement des matières scientifiques et de limiter le coût budgétaire.

Ce type de politique éducative affaiblit le pouvoir de planification du Ministère de l’Éducation à Rabat, que ce soit en matière d’allocation des ressources aux académies régionales ou en choix du curriculum scolaire; cette décentralisation introduit aussi une grande mesure de responsabilité, et donc de sanction en cas d’échec, que les Syndicats rejetteront sûrement. D’autres considérations très politiques, mais finalement peu liées aux attentes des parents et des élèves, font qu’une coalition puissante d’intérêt maintiendra le status-quo actuel: un ministère coûteux, qui inscrit de plus en plus d’enfants et de jeunes dans le système éducatif, mais dont la qualité se dégrade sensiblement dans le temps, et qui agit toujours comme mécanisme discriminant, au lieu de servir d’ascenseur social.

N’oublions pas que M. Ayouch est membre du CSE, et que sa promotion de la Darija comme langue principale d’enseignement s’inscrit dans une vision personnelle, ou partagée par d’autres membres du Conseil, qui a attiré une attention médiatique disproportionnée. Il aurait été peut être plus constructif de s’intéresser aux déterminants de l’échec structurel de notre système éducatif.

Il est probablement plus sage de renoncer à l’espoir que des recommandations seraient émises (au-delà des lieux communs du financement ou de la motivation du corps professoral) mais enfin des recommandations précises basées sur des objectifs quantifiés peuvent faire la différence pour les générations futures.

Education: Sommes-Nous sur le Bon Chemin?

Je suis partisan absolu de l’idée que sur certains aspects de leurs visions respectives de notre destin, ‘nihilistes’ et Makhzen, les similitudes sont extrêmement frappantes; certes, elles ne s’enracinent pas dans les mêmes motivations -politiques ou autres- mais enfin c’est probablement un point à discuter, surtout lorsque celui-ci débouche sur des résultats assez décevants, au regard des moyens déployés, ou lorsqu’on compare les résultats aux objectifs initiaux. Un des domaines de politique consensuelle est sans contexte l’éducation des générations futures.

Rien, à priori ne semble concilier les différentes moutures présentées par l’administration depuis l’indépendance avec la revendication d’une éducation démocratique, démocratisée et populaire. Au contraire, certaines politiques contemporaines visaient même à s’éloigner d’un tropisme jacobien et centralisateur, notamment l’idée de créer des académies régionales avec des prérogatives conséquentes, un pas que nous devions franchir dans la première décennie de notre indépendance, ne s’est imposé que récemment.

Au-delà des interrogations légitimes quant à l’efficacité des enseignements dispensés dans notre système éducatif, primaire ou supérieur, c’est le choix de politique publique de centralisation qui à discuter; c’est aussi l’idée même non pas de service public en elle-même, mais de gestion du curriculum sous tutelle ministérielle. Est-il possible qu’à aucun moment la question suivante ne se serait jamais posée: mais quel type d’éducation les parents souhaitent-ils inculquer à leur progéniture? L’idée-même d’un cursus uniforme sur tout le territoire marocain, niant pendant longtemps et les caractéristiques hétérogènes locales, et la volonté des parents à voir leurs enfants étudier telle ou telle matière, cet uniformitarisme grisâtre est en complète contradiction avec le principe de base de ceux se réclamant du principe philosophique de la démocratie: l’individu est rationnel dans ses choix pour désigner son représentant politique, il serait évident d’étendre ce raisonnement aux choix d’éducation pour sa progéniture. On peut supposer sur la base de son comportement historique que cet intérêt pour le bien-être individuel ou communautaire ne figure pas sur la liste de priorités de nos autorités (centrales ou locales) mais pour ceux qui sont supposés incarner l’espoir d’une alternative meilleure en termes de gestion du bien public, le nihiliste pèche aussi par excès de centralisme, convaincu par la nécessité de centraliser la politique éducative, celle-ci étant trop précieuse.

Je me permets de faire cette généralisation abusive car je doute lire quelque part une proposition allant dans le sens, non pas d’une privatisation complète du système éducatif marocain dans la dualité actuelle, mais plutôt en introduisant des bons à l’éducation comme outil de subvention aux dépenses des ménages, lesquels éduqueront leurs enfants en communauté par affinités de choix éducatifs. Le système en lui-même sera effectivement privatisé, mais seulement dans le sens où les individus et les communautés seront en charge de définir le détail du curriculum de leurs enfants. On notera que ce type de politique n’est valable que pour les étapes primaires et secondaire du curriculum scolaire, comme nous aurons l’occasion de le voir plus loin.

La raison pour laquelle cette décentralisation des choix de développement du capital humain peut être préférable est qu’elle oblige en quelque sorte les agents (ici les parents d’élèves et écoliers) à montrer leurs préférences; je veux ici qu’un système éducatif centralisé est une sorte d’assurance pour les parents: en échange d’un sacrifice de leurs préférences propres, ceux-ci sont assurés d’obtenir pour leurs enfants un tampon assez crédible pour la formation qu’ils reçoivent. Ce qui était vrai il y a quelques décennies le devient de moins en moins, ce qui expliquerait peut-être la profitabilité du système parallèle d’enseignement privé: le curriculum est similaire, et pourtant les parents, si le choix leur est donné (et les moyens disponibles) choisiraient le second plutôt que la formule publique, puisque l’assurance commence à montrer ses faiblesses. Lorsque les individus et communautés décident d’eux-mêmes du contenu des cours dispensés à leurs enfants, leurs préférences se traduiront par ce que les professionnels de l’éducation pourront produire comme cursus personnalisé. Et ainsi, on passe d’une logique de service public gratuit, mais médiocre et uniforme, à un service public symboliquement payant, mais admettant suffisamment de variété en son sein pour attirer les usagers éventuels. Certes, on peut toujours arguer que les parents ne sauront pas faire systématiquement les bons choix pour leurs progénitures, mais ce serait être arrogant et paternaliste que de croire choisir pour eux, au lieu de décider avec eux ce qu’il y a de mieux pour les générations futures.

Educ_Rendements

Rendements décroissants pour les trois niveaux d’instructions, mais le faible niveau initial de l’enseignement primaire pointe vers un échec potentiel (rendement intrinsèque faible par l’effort initial et la vitesse d’accumulation)

Peut-on mettre des chiffres sur cette orientation hétérodoxe d’éducation? Il nous faut d’abord considérer que si les dépenses par élève/étudiant ont baissé sur les quarante dernières années, ce n’est pas par faute de négligence: les rendements à l’éducation sont décroissants par définition (pour un pays comme le Maroc en tout cas) mais le taux de rendement en lui-même exhibe assez d’hétérogénéité pour déterminer le degré de liberté admise dans la gestion localisée de l’éducation primaire et secondaire. Remarquons qu’il s’agit de dépense en PIB par étudiant ou élève: il est normal d’anticiper que la cohorte de 1974 coûte plus que celle plus récente, ne serait-ce que par la longévité du capital fixe utilisé (les établissements scolaires) et celle de l’autre capital humain (les professeurs et autres membres et cadres de formation) dont les rendements respectifs sont décroissants. Ce que l’on peut voir de ce graphe:

Alors que l’effort de dépenses en éducation primaire a été historiquement bien plus élevé que les autres composantes de notre système éducatif, ses rendements se sont avérés trop faibles, probablement à cause du niveau d’effort initial, en effet, augmenter les dépenses d’éducation primaire par écolier n’était pas possible, non pas par manque de moyens, mais parce que le choix d’uniformité impliquait une base de départ plus faible.

Le calcul de ces rendements décroissants découle de l’hypothèse que ce rendement conditionne celui des perspectives de croissance du salaire obtenu lorsque les jeunes générations intègrent le marché de l’emploi: alors qu’il est compréhensible qu’un simple certificat d’études primaires obtiendrait un salaire perpétuel (en tout cas jusqu’à la décision de départ en retraite, ou de sortie permanente du marché du travail) le niveau de rendement est tellement bas que la deuxième hypothèse est que l’institution actuelle n’alloue pas suffisamment de ressources pour augmenter ce rendement. L’équation standard pour illustrer cet effet sur le capital humain est comme suit:

w e^{-rT}h_0e^{-a\alpha_i T}=\int_{T}^{R}e^{-rt}\alpha_ih_0e^{\alpha T}wdt

(le coût marginal d’une année supplémentaire dans le niveau d’instruction i au rendement \alpha est égal à l’accroissement dans le salaire attribué à cette année et à ce niveau d’instruction)

Dans l’absolu, les résultats découlant de cette décentralisation poussée du mode d’éducation est assez difficile à argumenter en termes de projections d’amélioration des capacités scolaires des jeunes marocains (ou alors avec des données plus détaillées) mais c’est une manière d’argumenter le bénéfice potentiel de cette politique comme étant certainement capable de générer plus de succès que le résultat actuel.