The Moorish Wanderer

Pour l’Austerité Vertueuse

Posted in Dismal Economics, Flash News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 31, 2013

Le Projet de Loi de Finances 2014 a consacré pour la première fois depuis les années 1990 des mesures que l’on peut considérer comme relevant d’une politique d’austérité enfin assumée. A part les objections valides sur l’échec à présenter une politique de consolidation équitable, il est difficile de préconiser autrement, dans un contexte d’essoufflement des politiques de relance et de détérioration de la position nette extérieure du Maroc.

Paradoxalement, les sources de la croissance économique sur la décennie passée sont à l’origine des problèmes actuels: depuis 2000, la consommation de biens importés domine systématiquement la production locale. L’immersion de plus en plus marquée du Maroc dans les flux d’échanges de biens et services, illustrée par les nombreux accords de libre-échange signés par le pays, en attestent. En un sens, il est normal d’anticiper par la suite un choix marqué chez les consommateurs vers les produits importés, plus variés, plus convenables, moins cher, et peut-être plus simplement, plus disponible.

XM_IRFCeci n’est pas particulièrement préoccupant, si ce n’est que notre capacité à fournir la consommation des ménages d’autres pays qui se dégrade sensiblement, et à côté, un déclin sensible dans la production industrielle locale: ceteris paribus, une augmentation mensuelle de 1% de la demande domestique pour les biens importés entraîne une détérioration de la production industrielle de 5.4%, bien plus que l’effet bénéfique sur une période analogue d’une demande extérieure, soit 4.7%, une différence due à la persistance plus longue du premier par rapport au second.

Plus simplement, le graphe montre l’arbitrage constant qui détermine notre compétitivité, et explique la source de nos problèmes: nos importations sont des concurrentes directes de la production industrielle domestique, et nous ne sommes plus assez compétitifs pour nous permettre le train de vie actuel.

La mention du déclin de l’appareil industriel n’est pas une nostalgie déplacée: les secteurs manufacturiers sont reconnus générer des opportunités d’emploi assez stables dans le temps, mais aussi, et peut-être plus important, de générer des effets d’apprentissage qui permettent de passer graduellement vers des technologies et des biens plus sophistiqués. En ce sens, l’ouverture du Maroc sur le monde a mis à nu la faible compétitivité de l’appareil industriel domestique, affaibli d’autant plus par le vigueur des importations de biens consommables. Qu’a fait le Maroc depuis les années 2000? De nombreuses politiques sectorielles ont été annoncées, puis appliquées. Le comportement de la production industrielle sur les vingt dernières années suggère un échec retentissant.

Quelle solution alors?

Durant les années 1990, la contribution du résidu de Solow, en clair l’effet-productivité dans la croissance du PIB a été négative, un signal qu’il y a eu un effet de “dés-apprentissage” dû à la désagrégation du système productif pré-crise lors des années 1980. “The Great Unlearning“, un papier passionnant sur les raisons potentielles du retard de l’Italie par rapport à d’autres pays de la zone Euro, comme la France ou l’Allemagne. Les conclusions des auteurs suggèrent l’inexistence d’incitations propres à motiver la force de travail comme étant une raison pertinente. Il est probable que des raisons additionnelles devraient être discutées, comme l’effet de la taxation sur le taux de participation de la population active sur le marché du travail.

Le principe d’une politique d’austérité vertueuse est basé sur l’arbitrage entre une croissance affaiblie sur le court et moyen terme, et l’amélioration des perspectives sur une période temporelle plus longue, en apurant l’économie dans son ensemble des comportements (et incitations) qui conduisent aux difficultés auxquelles nous faisons face actuellement. Cela signifie aussi prendre des décisions potentiellement impopulaires – encore que d’autres mesures d’austérité peuvent équilibrer le programme de consolidation en produisant des effets d’équité fiscale, par exemple. On se propose donc de comparer l’évolution de trois instruments de politique fiscale sur des agrégats d’intérêt.

I. Politique Fiscale:

sous certaines conditions, la taxe la moins “intrusive” à la disposition du gouvernement est l’instrument de la TVA (par abus de concept, toutes les taxes sur la consommation inscrites au BGE) car les ménages peuvent ajuster leurs habitudes de consommation sans grande incidence sur les fondamentaux économiques. A court terme, une augmentation permanente de la TVA peut pénaliser la croissance, particulièrement lorsque celle-ci devient tributaire de la consommation des ménages. Les conditions d’un effet-TVA vertueux résident dans l’adoption d’une taxe spécifique aux paniers de consommation plutôt que des catégories de biens; sur ce principe, une augmentation permanente revient à pénaliser le consommateur dans sa préférence pour les biens importés ou non échangeables, améliorant ainsi la position nette extérieure de l’économie dans son ensemble. D’autres résultats positifs sont représentés sur le graphe ci-dessous:

Réaction d'agrégats en pourcentage de déviation

Réaction d’agrégats en pourcentage de déviation (ex: réaction initiale de l’emploi à 5%)

Une augmentation permanente dans l’impôt sur la consommation (exprimée ici en taux de croissance) donne des résultats globalement positifs sur l’investissement privé, la position nette extérieure et l’emploi, pour la sphère privée, ainsi qu’un léger déclin dans la population en quête d’emploi. Le raisonnement derrière ces réactions se trouve principalement dans l’effet de substitution qu’exerce la TVA sur les habitudes de consommation, en faveur d’une épargne locale plus importante et donc des plans de production plus ambitieux. Cela revient aussi à réduire la dépendance de la consommation agrégée aux importations. L’effet à court-terme sur le déficit budgétaire est plus ambigu, puisqu’il s’améliore rapidement durant la première année, avant de se dégrader durant les années suivantes, un résultat lié au déclin irrémédiable sur le PIB.

Le choix derrière une augmentation régulière et permanente dans la taxe sur la consommation crée aussi deux mécanismes qui améliorent à long terme la compétitivité du Maroc: dans un premier temps, l’affaiblissement de la croissance du PIB (de l’ordre de près d’un point de croissance) est à mettre sur le compte de la consommation domestique, mais d’un autre côté, les termes de l’échange s’améliorent rapidement durant les premiers trimestres, et se stabilisent à un niveau légèrement supérieur aux performances initiales.

Des résultats similaires mais de magnitudes différentes sont obtenus lorsque le gouvernement décide d’affecter la pression fiscale sur les revenus ou en introduisant une réforme sur les cotisations sociales, sauf pour le chômage, où une nouvelle population devient demandeuse d’emploi – un des indicateurs préoccupants étant le taux d’activité, anormalement bas et recouvrant difficilement de la chute brutale enregistrée aux alentours de 2000. Il serait facile de succomber à la tentation de croire qu’une baisse du taux de chômage serait un bon indicateur, quand une proportion inquiétante de la population en âge de travailler décide (ou est contrainte) à rester en dehors du marché du travail.

II. Politique de Dépenses Gouvernementales

La décision prise en fin d’année d’annuler certaines dépenses d’investissement aura certainement un impact négatif sur la croissance, et les résultats d’études très exhaustives sur le sujet conclut à une mauvaise austérité que de décider d’une réduction, même temporaire, des programmes d’investissements publics, par le double effet qu’ils exercent sur les choix des agents privés et le manque à gagner en matière d’extension de l’appareil productif.

IRF_GIOn constate ainsi que pour une légère amélioration immédiate du déficit budgétaire, des effets négatifs plus importants ou plus persistants dans le temps sont observés sur l’emploi, les flux d’investissement privés (et d’investissements étrangers) s’en ressentent aussi. Il est donc impératif que toute politique de consolidation devrait éviter de céder à la tentation de la facilité de réduire le déficit budgétaire en réduisant son programme d’investissements dans les infrastructures publiques.

III. Contrôle des Dépenses de Fonctionnement

FoncPubL’effort consenti pour le programme de départ volontaire en 2005 a généré une certaine stabilité dans le poids de la masse salariale publique dans le PIB. Cet effet a cependant été rapidement effacé, ironiquement non pas par de nouveaux recrutements (parfois nécessaire pour pallier au départ définitif d’experts) mais par des valorisations importantes des traitements moyens – la masse salariale depuis 1990 a été tirée à seulement 40% par de nouveaux recrutements, et à 30% depuis 2006.

le contrôle des dépenses de fonctionnement revient donc à agir sur deux leviers pour réaliser une bonne politique d’austérité: adopter une approche de contrôle de recrutement – par exemple en annonçant une cible pluriannuelle de postes ouverts, ou présenter de nouvelles modalités de rémunérations qui mettent en ligne le traitement moyen avec les rémunérations offertes dans le reste de l’économie privée.

La dualité entre les deux rémunérations est préjudiciable à l’économie dans son ensemble: sur la période 1990-2012, le traitement moyen a augmenté en moyenne annuelle de 7%, bien plus que l’inflation moyenne de 3% ou encore la croissance réelle du PIB de 3.76% sur la même période. D’autres effets pervers sont à mettre au compte de cette généreuse rémunération:

– Les effets de distorsions sur le marché du travail créés par la disparité de rémunération entre secteurs privé et public entraîne une dépression des salaires privés, ainsi qu’une incitation soit à demander de préférence un emploi dans le secteur public, ou à rester en dehors du marché du travail, au sein de la population inactive mais en âge de travailler.

– La baisse du chômage qui peut suivre un effort de recrutement dans la fonction publique est très relative, et se dissipe très vite dans le temps, tout en créant une charge durable dans le temps, en termes de rémunération actuelle et future, ainsi que des questions de pension de retraites.

– Les distorsions sont plus importantes sur les revenus que sur le recrutement en lui-même, ce qui implique qu’un contrôle efficace et équitable des dépenses de fonctionnement passe d’abord par un gel (en termes réels) de la masse salariale, puis de l’imposition d’une limite sur les recrutements offerts dans la fonction publique. Une réduction forcée de la masse salariale en renvoyant des fonctionnaires, si elle peut servir d’outil de discipline quant aux prestations qu’offre la fonction publique, résulterait d’une augmentation excessive du chômage sans avantages immédiats particuliers.

Ces mesures restent tributaires à la crédibilité d’un programme de consolidation fiscale, mais elles doivent toujours être motivées par la nécessité de faire de l’appareil productif domestique un outil compétitif à l’international. La taille du Maroc ne lui permet certainement pas de se maintenir dans l’état actuel de fuite en avant.

Qui “Sur-Performe”? Politiques ou Technocrates?

Un très récent papier de l’excellent Alan Blinder (et Mark Watson) sur les performances économiques des Etats-Unis sous les présidences respectives des Démocrates et Républicains depuis H. Truman n’a pas manqué d’exciter ma curiosité sur l’opportunité de se livrer à un exercice similaire: est-il possible de distinguer les caractéristiques propres aux différents chefs de l’exécutif depuis 1961 qui influent sur la croissance au Maroc? Bien sûr je ne serai pas capable de reproduire le niveau d’analyse de la référence, mais certains résultats sont assez intéressants pour lancer la discussion adaptée au contexte marocain: un politicien élu est-il capable de créer les bonnes conditions pour une croissance harmonieuse et une gestion exemplaire des finances publiques? et si c’est le cas, peut-il créer de meilleures conditions en comparaison avec un Premier Ministre technocrate?

14 Chefs de Gouvernements se sont depuis 1961, autant de politiciens que de technocrates.

14 Chefs de Gouvernements se sont depuis 1961, autant de politiciens que de technocrates.

Une première comparaison semble donner à priori donner un léger avantage à l’option technocratique: à croissance constante, l’inflation et le déficit budgétaire sont inférieurs, tout comme la création moyenne d’emplois est légèrement supérieure. Cependant, ils sont plus enclins à laisser la dette s’accroître, et la position extérieure du Maroc est légèrement moins bonne, et tout ceci en comparaison avec les performances de l’économie domestique sous un exécutif élu.

En quoi cet exercice peut-il être pertinent au contexte politique du Maroc? Il est vrai qu’avant Février 2011, il était admis que le PAM opérerait un contrôle complet sur l’appareil législatif et le gouvernement après les élections prévues en 2012. A côté, il y a eu (et il y a toujours) un argument admis au Maroc que les technocrates peuvent s’occuper mieux des affaires publiques du pays. Cet argument peut même être consciemment véhiculé par un politicien élu, comme M. Ahmed Réda Chami. Il est supposé qu’une petite équipe de dirigeants experts dans leurs domaines respectifs sont mieux à même de prendre les meilleures décisions pour l’avenir de notre pays, précisément parce qu’ils sont compétents, mais surtout parce qu’ils sont libres de toute attache partisane qui pourrait les contraindre à des décisions de court-terme ou biaisées en faveur d’intérêts factionnaires.

On peut aussi détailler les performances de sous-groupes particuliers, notamment si les partis de la Koutla, ou ceux qui étaient à l’opposition avant de devenir un parti de gouvernement

Indicateur Koutla Opposition Technocrate
PIB 4,45% 4,03% 4,31%
Inflation 2,11% 2,25% 3,57%
Dette 59,95% 65,00% 67,51%
Déficit -2,91% -4,27% -4,93%
Emplois 97 670 74 464 159 730

L’intérêt de cette décomposition additionnelle par étiquette partisane est de présenter un résultat qui contredit les résultats initiaux, qui semblent suggérer qu’un exécutif technocratique délivre, à croissance égale, un rythme supérieur de création d’emplois, un niveau de prix plus modéré, et un déficit budgétaire plus soutenable. Le tableau ci-dessus suggère que l’identité partisane  de l’exécutif compte beaucoup dans la différence de performances des indicateurs sélectionnés. Et en faisant le lien avec les graphes plus haut, on peut conclure que les partis non-Koutla (y compris le PJD) ont tendance à exhiber des résultats médiocres qui abaissent la moyenne ‘partisane’, particulièrement en matière de prudence budgétaire et du coût de la vie. Les résultats sont cependant consistants en création moyenne d’emplois, où les périodes sous exécutif technocrate produisent systématiquement une création supérieure d’emplois statistiquement significative en comparaison avec tous les types de politiciens.

Mais ces résultats restent toujours incomplets: qu’en est-il des effets, bénéfiques ou non, hérités par un type de gouvernement du précédent? Il est possible de soutenir que la transition d’un type d’exécutif à l’autre peut profiter ou pénaliser le nouveau Chef de l’Exécutif.

Indic. Tech à Pol Pol à Tech Moyenne
PIB 5,03% 4,25% 4,30%
Inflation 5,04% 3,76% 4,65%
Dette 53,28% 69,41% 62,96%
Déficits -5,07% -4,70% -5,76%
Emplois 131 296 167 349 149 610

En moyenne, un exécutif partisan qui succède à un Chef de Gouvernement technocrate hérite une croissance supérieure à la moyenne de 1961-2012, mais aussi d’une inflation plus élevée. On peut ainsi déduire que la création d’emplois qui à priori est plus importante sous un exécutif technocrate est héritée du prédécesseur politique, tout comme le déficit budgétaire modéré, mais aussi le taux d’endettement plus élevé dans un sens que dans un autre.

Ces résultats doivent cependant prendre en compte la contrainte de la conjoncture internationale: il est possible de soutenir qu’une conjoncture mondiale défavorable peut anéantir les efforts du Premier Ministre en poste, quelque soit son étiquette. En retenant deux indicateurs principaux (prix du Pétrole et des Phosphates) il s’avère que les probabilités de différences en variations de prix pour les deux matières premières sont largement négligeables pour exclure un quelconque effet exogène sur la performance de l’exécutif. On note cependant que les Premiers Ministres issus de la Koutla bénéficient d’un léger avantage sous la forme d’une moyenne inférieure de 4.5% en variation de prix du pétrole en comparaisons avec les autres Premiers Ministres politiques et technocrates.

Que peut-on alors conclure? Les politiques semblent bénéficier d’un avantage assez significatif pour les indicateurs bruts de performance économique, mais ce faisant, ils génèrent plus d’inflation et de déficit par le fait d’une politique probablement activiste. Les technocrates quant à eux se trouvent aux commandes de périodes économiques moins expansives, mais leurs résultats propres restent modestes en comparaison avec ceux produits par les politiciens lorsque la transition se fait dans le sens opposé. On note aussi qu’au sein même du pool des Chefs de l’Exécutif politiciens, les membres de la Koutla font mieux: une forte croissance est 60% plus probable sous un leadership Koutla, de même pour de bas niveaux d’inflation et de déficit budgétaire.

L’argument de la supériorité technocratique est donc sérieusement contesté, dans la mesure où rassembler la meilleur équipe d’experts ne produit pas forcément les meilleurs résultats, ni ne permet forcément de mettre l’économie sur les rails de la reprise. D’un autre côté, il est possible d’argumenter factuellement que la vénalité politique d’un Premier Ministre élu, autrement dit, sa dépendance d’une fragile coalition d’intérêts, le force éventuellement à faire des choix de compromis entre popularité instantanée, et l’espoir de se maintenir au pouvoir aux prochaines élections. Il semble ainsi que l’incitation d’instabilité électorale délivre de meilleurs résultats.

Le Chômage, La Croissance.

Posted in Dismal Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on November 22, 2013

Je soulignais dans un post précédent la relation entre taux de chômage et volatilité du PIB, sans donner cependant d’histoire détaillée sur le lien entre les deux: certes, une volatilité faible de PIB suppose que les agents économiques sont plus confiants dans l’avenir, et en particulier pour le marché du travail, les contrats seront donc moins affectés par l’incertitude des évènements futurs, et donc suppose une réduction tendancielle du taux de chômage.

Comparaison Croissance PIB et Chômage. Sources: HCP, Banque Mondiale

Comparaison Croissance PIB et Chômage. Sources: HCP, Banque Mondiale

On compare donc l’évolution du taux de chômage à celle du PIB, et l’on remarque que si la relation est inverse, elle est tellement peu significative qu’elle ne peut être justifiée par un quelconque mécanisme économique: en effet, il n’est possible à cette relation d’expliquer que 3% de l’évolution historique du chômage, mais suppose que pour une croissance ‘optimale’ de 5%, le taux de chômage naturel (ou encore de plein emploi) serait proche des 6%.

Quels facteurs explicatifs peut-on alors invoquer pour expliquer l’évolution du chômage? Ou encore, comme expliquer la persistance de ce dernier en comparaison avec d’autres agrégats, notamment l’inflation? Dans le contexte d’une économie émergente comme le Maroc, trois effets candidats sont présentés et discutés: l’effet du progrès technique, l’évolution du taux de marge et les préférences des ménages.

Le progrès technique est souvent explicité comme un facteur important dans les fluctuations, mais l’effet considéré ici est le choc permanent de productivité; il est en effet établi que les chocs permanents sont autrement plus prépondérants dans les fluctuations d’une économie comme le Maroc. A première vue, l’effet d’un choc permanent de productivité est positif: l’économie dans son ensemble s’attend à une amélioration durable de sa productivité.

Ce n’est cependant pas le cas: lorsque les ménages et les entreprises anticipent une amélioration durable de la productivité agrégée, ils sont assurés (sous conditions de réalisation de cette tendance) d’un rendement croissant à leur travail ou à leur production. Le choix le plus logique est de baisser la production ou la quantité de travail offertes, puisque le même résultat sera obtenu pour un effort moindre. Tout se joue donc sur les croyances d’agents quant à l’évolution à long terme du progrès technique. Comme résultat, les ménages ajustent plus rapidement leurs plans de consommations que leurs revenus.

Qu’en est-il alors des effets de marge et des préférences de ménage? Il s’avère ainsi que plusieurs résultats assez contre-intuitifs qu’on discutera plus loin:

IRF_Table1) Le choc permanent a un effet négatif sur le PIB et la consommation: l’effet sur le second agrégat se vérifie dans les faits, la propension moyenne a consommer diminue dans le temps, quelque chose qu’une spécification sur un choc temporaire n’est pas capable de répliquer dans les niveaux observés.

2) Le taux de chômage ne baisse que marginalement avec le progrès permanent. Le raisonnement derrière est que le choc permanent affecte négativement d’autres agrégats qui conditionnement l’évolution du chômage. Cependant, le même mécanisme joue en défaveur de la quantité de travail offerte, avec une magnitude autrement plus importante. On a ainsi par exemple une bonne piste d’explication au déclin tendanciel du taux d’activité depuis la moitié des années 1990.

3) Le taux de chômage est positivement lié au processus décrivant l’évolution du taux de marge, lequel est un indicateur de pouvoir des entreprises sur la détermination des prix de leurs produits sur le marché domestique. Dans un contexte d’économie fermée, et en supposant une amélioration temporaire de leur pouvoir de marché (une concentration du nombre d’entreprises existantes, ou une législation en faveur des entreprises) résulte d’une dégradation du taux de chômage, mais pas d’amélioration substantielle du taux d’activité. Ce résultat nuance ainsi éventuellement des recommandations du type d’abolition du salaire minimum, ou encore de la constitution de Champions Nationaux si ceux-ci se focalisent sur le marché domestique.

4) D’un autre côté, un choc positif sur le taux de marge des entreprises affecte positivement la consommation; il y a ainsi un résultat néo-keynésien classique, où le taux de marge des entreprises est le moteur principal des programmes de stimulus fiscal, dont l’objectif final est de soutenir la demande agrégée. Or en comparaison l’effet du taux de marge sur la consommation et sur l’offre de travail, il s’avère ainsi qu’un programme de relance budgétaire ne débouche que sur une amélioration marginale du taux d’activité, et certainement une augmentation du chômage dans le temps.

5) Les chocs de préférences sont typiquement des changements temporaires dans les habitudes de consommation des ménages, par exemple un changement dans les allocations dans le panier de biens consommés; on constate ainsi qu’un changement dans les goûts de consommateurs augmentent la quantité de biens demandés. La diversité de biens augmente la quantité demandée. En lien avec l’observation faite quant à l’effet des chocs temporaires de productivité, il est tout à fait probable que la multiplication des biens offerts dans l’économie marocaine a contrecarré quelque peu la tendance à la baisse du pourcentage de la consommation dans la production agrégée.

En l’absolu, l’effet du progrès permanent est autrement plus important: la corrélation entre chocs permanents et taux de chômage est suffisamment importante pour considérer le lien comme significatif dans les données,  en tout cas pour la décomposition standard entre effets temporaire et permanent.

Corrélation Chômage Choc Perm. Choc Temp.
Chômage 1 -0,5025 -0,0697
Choc Perm. -0,5025 1 0,0874
Choc Temp. -0,0697 0,0874 1

La tendance à la hausse observée dès le début des années 2000 coïncide avec la baisse graduelle du taux de chômage, abstraction faite du taux de croissance enregistré sur la même période.

La réponse à la question qui a motivé ce post reste cependant incomplète; si l’on découvre que le taux de chômage significativement avec une anticipation de choc permanent de productivité, il est probablement plus compliqué de trouver le bon indicateur de ce choc permanent: s’agit-il d’un sentiment formé par les agents? s’agit-il d’une variable non observée qu’il faudrait  ensuite déduire?

L’autre résultat je crois assez important, est le lien entre le taux de marge et le chômage: il s’avère ainsi que la recette standard de relance, qui dépend d’un fort pouvoir de concurrence monopolistique chez les entreprises, est aussi potentiellement la cause d’une détérioration du chômage. Ceci permet ainsi de découpler les deux évènements, entre une politique budgétaire qui peut effectivement soutenir la demande agrégée, et une politique de soutien de l’emploi qui implique une dilution du pouvoir des entreprises à s’imposer sur les marchés de production et du travail.

La “Compétitivité” Perdue

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on November 5, 2013

Je discutais dans un post précédent de la détérioration des termes de l’échange de l’économie marocaine, un indicateur sérieux de la détérioration graduelle de la compétitivité du Maroc. Je voulais donc trouver le moyen pour articuler ce concept, et surtout, montrer que la manière la plus bénéfique à l’économie dans son ensemble est d’avoir les bonnes incitations vers des activités productives, et surtout, orientées vers l’exportation.

La taille du Maroc en économie et en population dans le contexte mondial est négligeable, et pourtant, le commerce international prend une part de plus en plus importante dans l’économie domestique: l’ouverture du Maroc sur le reste du monde a presque doublé en cinquante ans, et de 50% depuis la signature du protocole GATT à Marrakech en 1994. Cette ouverture a été accélérée par la signature d’une série d’accords de libre-échange avec divers pays, notamment les Etats-Unis et la Turquie en 2004.

Une conséquence directe est la robuste croissance de l’ouverture de l’économie, une moyenne annuelle de 7.7% entre 2004 et 2010 (contre une croissance de l’économie de 4.7% sur la même période) et pourtant, il est difficile de présenter un argument convaincant décrivant l’impact réel de cette ouverture accélérée, ne serait-ce qu’en observant la dégradation graduelle des termes de l’échange depuis la fin des années 1990.

La mise en contexte est nécessaire pour comprendre le raisonnement discuté plus loin: la taille de l’économie marocaine lui impose, pour soutenir sa croissance et générer suffisamment de ressources pour financer son développement, de vendre meilleur à l’étranger. Pour s’en convaincre, il suffit de présenter le raisonnement inverse: supposons que le Maroc peut effectivement se développer en comptant uniquement sur des activités économiques non échangeables, à savoir certains services, et des activités industrielles comme le BTP. Sur le moyen terme, il est possible d’anticiper une amélioration, en moyenne, du bien-être des agents économiques. Or la nature de ces activités économiques fait que celles-ci produisent de faibles externalités positives, et/ou sont gourmandes d’importations. On conclut donc que même dans le cas d’une croissance “domestique”, il est nécessaire de développer en parallèle une activité exportatrice, génératrice d’une valeur au moins égale à celle des importations.

Or c’est exactement ce qu’on observe actuellement: des activités non exportables tirent la croissance depuis deux décennies, mais en même temps, nous ne produisons pas suffisamment de valeur à échanger avec le reste du monde pour financer nos importations. Nous sommes donc obligés d’exporter un bien à valeur productive particulière (notre communauté MRE) ou à compter paradoxalement sur la relative faiblesse du stock de capital pour attirer les investisseurs étrangers cherchant des rendements élevés.

L’idée discutée donc revient à étudier l’effet d’un choc des termes de l’échange sur les parts du PIB que représentent respectivement les activités manufacturières (potentiellement exportables) et le reste des activités industrielles non exportables. De même, on se propose aussi de vérifier si les évolutions de ces deux sous-secteurs influent sur les termes de l’échange.

Les réactions inversées dénotent d'un arbitrage chez l'investisseur et dans l'économie dans son ensemble

Les réactions inversées dénotent d’un arbitrage chez l’investisseur et dans l’économie dans son ensemble

Le graphe ci-haut représente la réaction des secteurs manufacturier et autres industries à un choc favorable des termes de l’échange. La réaction des deux agrégats est probablement la meilleure illustration de la contrainte de choix dans le type d’activités industrielles à privilégier du point de vue des pouvoirs publics, et à choisir comme projet d’investissement, du point de vue des agents économiques privés.

D’un autre côté, l’effet des chocs sectoriels semble avoir un impact négligeable sur l’évolution des termes de l’échange, ce qui implique deux interprétations:

a) Les grands chocs mondiaux ont modelé les choix domestiques en faveur d’activités industrielles non-échangeables, et tout politique publique est inefficace à essayer d’altérer une tendance qui s’impose “naturellement” à l’économie marocaine.

b) L’évolution des termes de l’échange répond à des contraintes domestiques: les choix d’investissement des agents privés répondent à des signaux émis par des politiques publiques.

En l’état il est possible de décomposer les effets importés et ceux induits par les choix publics. Cependant, la principale conclusion de cette discussion de la compétitivité de l’économie marocaine réside dans les interactions contradictoires entre manufactures, biens échangeables, et autres activités industrielles non échangeables.

Moutains and Molehills

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on August 25, 2013

Et voilà. Mr Aziz Akhennouch a été nommé Ministre des Finances par intérim, son prédécesseur ayant été nommé Président du CESE. Peut-être est-ce le temps de faire un bilan de la politique agricole avec laquelle il s’est le plus associé, le Plan Maroc Vert.

Je voudrais juste revenir sur les statistiques discutées dans un précédent post suite à la publication du Rapport Annuel du département de l’agriculture, et où il était mention d’un déclin dans la croissance moyenne, plutôt qu’une accélération comme le suggère la superposition assez grossière de chiffres indiquant une augmentation rapide du PIB agricole.

Premier fondement : Faire de l’agriculture le principal levier de croissance sur les 10 – 15 prochaines années.

L’agriculture doit être érigée au rang de principal levier de croissance, et ce à travers :

– Le renforcement de la part de l’agriculture dans le produit intérieur brut (PIB) de 70 à 100 Mds MAD, sachant que le PIB agricole actuel s’élève à 74 Mds MAD.

Si l’objectif principal de porter la production agricole de 75 à 100 Milliards a bien été atteint, c’est au prix d’une sévère récession en 2012, et, plus nuancé, c’est la décélération de la croissance qui serait ainsi la cause de cette contre-performance. Quant à l’objectif en lui-même, il serait réalisable pour des taux de croissance moyens variant entre 3.63% et 2.4%, soit une performance observée en 1981-1985 et 1993.

L'effet PMV aurait dû se faire sentir jusqu'en 2010, afin d'amortir la sévère baisse de 2012.

L’effet bénéfique du PMV aurait dû se faire sentir jusqu’en 2010, afin d’amortir la sévère baisse de 2012. Un résultat qui contredit le modus operandi des “Grands Chantiers”: beaucoup de moyens mais sans objectifs sérieux préalables.

Le graphe ci-dessus reprend l’évolution du PIB agricole empirique et une autre calculée sur la base du taux de croissance réel nécessaire pour arriver à 100 Milliards de valeur ajoutée en 2012, avec la volatilité historique de la période 2007-2012. Il s’avère ainsi que la performance de l’économie agricole marocaine aurait dû avoisiner les 123 Milliards. En cumulant les manque à gagner entre 2007 et 2012, on constate ainsi que ce sont presque 85 Milliards “d’effet PMV” qui ne se sont pas réalisés, et ce, principalement à cause de la faiblesse de la persistance de cette politique, Cf l’argument théorique.

Si effectivement nous pouvions atteindre ces objectifs avec des taux de croissance historiquement bas, pourquoi donc allouer une enveloppe totale de plus de 100 Milliards de dirhams? Le bon sens n’exigerait-il pas plutôt par exemple, de ne cibler que le Pilier II du projet, lequel alloue un peu moins de 20 Milliards de soutien aux 2/3 des agriculteurs?

La nomination de M. Akhennouch au MINEFI, même par intérim, trouve sa motivation dans un jeu complexe de conflit politique pour des compétences régaliennes, mais la mention des chiffres du PMV plus haut est un essai à mettre en perspective le discours ronflant entourant la performance du nouvel argentier, et surtout, l’hypothèse très ténue selon laquelle seule une classe a-partisane, vaguement thechnocratique, “manager-like” est capable de produire des politiques publiques avisées, et surtout, elle seule saura mieux. Les choix validés par M. Akhennouch ont démontré qu’ils étaient erronés, d’abord en matières de prévision, ensuite par l’allocation de près de 80% du financement total à une minorité affluente d’agriculteurs.

Le trickle-down prôné par le Ministre dans son poste précédent a démontré son échec à faire avancer l’agriculture au Maroc, sa généralisation à l’ensemble de l’économie domestique produira des résultats autrement plus préoccupants.