The Moorish Wanderer

“Les Champions Nationaux”

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on September 2, 2013

Un concept officieux qui semble guider la politique économique séculaire (dans le sens où elle n’est pas redevable des changements de gouvernements) depuis bientôt deux décennies. Je ne lui trouve qu’une seule trace écrite, un compte-rendu d’une conférence organisée en 2005 à Lyon, en France, où l’intervenant principal, Khalid Oudghiri (à l’époque à la tête d’Attijari Wafabank) proposait de dissiper, dans les esprits du jeune public, certains mythes quant aux “Champions Nationaux”:

Khalid Oudghiri dément formellement l’existence de toute politique ou stratégie de « champions nationaux » : c’est une croyance qui, selon lui, a trait au mythe, puisque dans les faits, ce n’est pas le gouvernement ou une quelconque autorité qui préside aux stratégies d’entreprises, mais la nécessité économique même : « Il n’y a pas une politique étatique qui consisterait à créer des champions nationaux. Ne pensez pas qu’il y ait une sorte de main secrète.

Cette nuance est extrêmement importante, car elle suppose ainsi que la concentration quasi-monopolistique dans plusieurs secteurs (pas seulement bancaire, mais aussi en agro-alimentaire, comme en atteste la récente hausse simultanée de prix en produits laitiers) est ‘naturelle’, en tout cas imposée par le contexte international et la contrainte de compétitivité.

Ce qui m’interpelle cependant est la confusion (volontairement ?) entretenue dans l’argumentation de la défense du concept: d’une part, le Champion National sert un projet de développement, mais d’un autre, il cherche à améliorer sa compétitivité, laquelle est plus facilement obtenue dans un environnement de règlementation qui favorise une position dominante. Sauf que tout cela se fait sans politique étatiste explicite, et sous couvert d’une logique économique qui ne souffre aucune validation empirique.

La concentration économique dans plusieurs secteurs suppose ainsi qu’une poignée d’entreprises privées – et non l’Etat- sont mieux à même de décider ce qui est mieux pour l’économie dans son ensemble, en écho à la fameuse boutade: “Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les Etats-Unis”. L’arbitrage est remarquablement simple: créer un environnement propice au développement de ces super-structures, et celles-ci se chargeront de porter le développement de l’économie et, plus important, fortifier sa position extérieure. Cette politique méta-gouvernementale a-t-elle produit des résultats? avons-nous amélioré notre position extérieure?

Un premier indicateur à observer serait de construire un indice des termes de l’échange. L’évolution du rapport d’importations et exportations (en valeur) permet ainsi de vérifier si la valeur de nos exportations permet d’acquérir notre consommation (intermédiaire ou finale) de l’extérieure à un prix relatif inférieur.

Dès 1999, les termes de l'échange se sont détériorés significativement, traduisant un appauvrissement de la valeur relative des exportations.

Dès 1999, les termes de l’échange se sont détériorés significativement, traduisant un appauvrissement de la valeur relative des exportations.

Le graphe ci dessus pose les termes de l’échange en 1990 comme base (normalisée à 0) et une détérioration des termes en absolu signifie une évolution de la courbe bleue en dessous de la droite rouge. Et il est indubitable que la compétitivité du Maroc s’est significativement détériorée – et ce malgré l’évolution des exportations en valeur absolue.

Cette détérioration des termes de l’échange est à expliquer par la baisse de la valeur exportée, ou encore , une détérioration de la compétitivité du Maroc. Mais alors, existe-t-elle? Par la même logique circa 2005, la nécessité économique a dicté cette situation. Avec un peu d’aide dans la politique économique. Peut-être que contrairement à ce qu’a énoncé M. Ouadghiri, la compétitivité du Maroc s’améliorerait si elle bénéficiait d’un soutien sous la forme d’une protection étatique, ou en tout cas une exemption fiscale.

Indice_Dep_FiscL’évolution des dépenses fiscales allouées aux activités d’exportations, si elles ont été effectivement inférieures en montant, a convergé éventuellement vers l’effort consenti par le budget pour la promotion immobilière. La comparaison n’est pas fortuite, car elle met côte à côte un arbitrage assez simple pour l’entrepreneur (ou le champion national potentiel) dans ses choix d’investissement, en l’occurrence, les perspectives de croissance, et donc, de rendement.

Il s’avère ainsi que la première assertion, celle de d’un manque de soutien de moyens publics, ne se vérifie pas dans les données. Les dépenses fiscales allouées aux activités d’exportations contribuent pour 18% des dépenses fiscales totales, le double de la contribution des dépenses fiscales bénéficiant à la promotion immobilière.

Si ce n’est donc une mauvaise allocation de fonds, la seconde assertion devient plus intéressante: le rendement d’un secteur dont les biens sont inexportables (à moins de supposer que les achats de bâtiments sont principalement destinés à une demande extérieure) dépasse largement celle des activités de production de biens exportables: une moyenne de 15% versus 1.7% durant la décennie passée.

Sauf que ce rendement est obtenu à posteriori, il est donc difficile de supposer que cet arbitrage était prévisible en 2004-2005. Et pourtant, l’évolution année par année du différentiel de rendement fait que l’investisseur préfèrera le secteur immobilier:

année Différentiel Valeur MM MAD
2006 17.96% 103.662
2007 25.79% 158.911
2008 11.41% 78.600
2009 -7.74% -56.698
2010 0.59% 4.527
2011 13.06% 105.862
Moyenne 10.18% 65.811

Finalement l’argument évoqué par M. Ouadghiri est valide: la nécessité des champions nationaux est bien dictée par l’impératif de la compétitivité mondiale. Or comme cette bataille semble perdue d’avance (en tout cas au vu du modèle de développement actuel) et si un secteur domestique permet d’obtenir un rendement beaucoup plus intéressant (et garanti par une inertie institutionnelle) et que cela correspond au développement perçu de l’économie marocaine, pourquoi une entreprise privée ayant pour objectif d’assurer un certain rendement pour ses actionnaires se préoccuperait-elle de secteurs non porteurs?

Scenario_Termes