The Moorish Wanderer

Mawazine, Tourisme et Chiffres

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccanology, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on May 28, 2013

On m’a proposé l’idée d’explorer l’hypothèse selon laquelle le festival Mawazine (qui se déroule actuellement) n’influe pas vraiment sur le nombre de touristes visiteurs – ou plutôt, que les moyens mis en place pour faire de la publicité à cette manifestation culturelle (y compris les invitations aux différents artistes connus) participent de la promotion de notre pays en tant que destination touristique; auquel cas, le budget Mawazine se justifie complètement, comme un vaste coup média.

Sauf que je n’ai pas souvenir de lire une quelconque analyse sérieuse de ce coût d’opportunité: certes, les budgets marketing dépensés en sponsoring auraient pu servir à construire des hôpitaux, écoles, routes, éclairage public, des diplômés chômeurs dans la fonction publique en plus, mais un argument équivalent peut se faire sur la base d’un raisonnement Trickle Down: la publicité internationale attirera plus de touristes, donc plus de revenus fiscaux, pour les opérateurs touristiques, des créations d’emplois, etc. Et il est probablement plus facile de vérifier cette seconde assertion que la première.

Je préviens le lecteur de suite que je suis très sceptique quant à la validité des résultats présentés ci-dessous: je me suis basé sur un échantillon trop petit – de 1995 à 2010. Malgré la robustesse statistique de ces même résultats, toute critique quant à la pertinence de ceux-ci sera entièrement valide. Je pense néanmoins que si nous raisonnons en termes de coûts d’opportunité et de rendements, il faudra bien commencer à un moment ou un autre à proposer des chiffres, aussi imparfaits soient-ils.

Pour ce faire, j’emprunte aux travaux académiques d’économie du travail une fonction très connue du rendement de l’éducation, et dont la forme serait \ln r_t = \alpha_0 + \alpha_1 z_t + \alpha_2 z_t^2 et j’insiste sur le terme \alpha_2 z_t^2 qui mesure ainsi l’effet marginal des entrées de touristes sur les recettes – car il ne suffit pas de récupérer le maximum de touristes pour augmenter nos recettes du secteur touristique lui-même, il s’agit de faire en sorte que le rendement potentiel du visiteur non-résident potentiel reste le plus élevé possible.

légère inflexion dans les recettes touristiques vers 2008-2009, mais le nombre d'entrées est toujours en croissance

légère inflexion dans les recettes touristiques vers 2008-2009, mais le nombre d’entrées est toujours en croissance

Et c’est là que toute la discussion devient importante: comment peut-on contrôler l’impact de Mawazine dans la relation décrite plus haut? après tout, il est difficile (peut-être impossible) de contrôler pour un évènement présent, surtout que la tendance des rentrées en revenus et de touristes est robuste dans leurs croissances respectives.

Que se passerait-il si on décidait d’intégrer l’évènement d’organisation de Mawazine dans le petit modèle sans forcément faire apparaître le terme? Je m’explique: une régression standard lie directement les revenus touristiques au nombre de rentrées, avec un terme capturant le rendement des arrivées de touristes, abstraction faite de l’organisation du festival. On se propose d’intégrer Mawazine comme instrument – c’est-à-dire une variable sans lien direct à priori avec l’évolution des recettes, mais influençant les rentrées de touristes.

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    Variable | OLS_NoMawazin    GMM_Mawazin   
-------------+--------------------------------
     arrival |  .67609406***    .71855215***  
  arrival_sq | -.03344045**     -.0374711***  
       _cons |  19.546418***     19.46791***  
-------------+--------------------------------
          r2 |   .9641003       .96265975     
        r2_a |  .95857727        .9569151     
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      legend: * p<0.05; ** p<0.01; *** p<0.001

Premier constat, l’effet aléatoire (ou présumé comme tel) sous Mawazine est légèrement supérieur à la régression standard, ce qui laisserait à supposer un effet de traitement positif – mais dont le différentiel est très faible, assez faible en tout cas pour douter de la validité de l’hypothèse selon laquelle un festival aux invités prestigieux sert l’image du royaume, et donc son secteur touristique.

La différence de coefficient dans le second modèle (GMM_Mawazin)  par rapport au premier, est expliquée par l’introduction de l’évènement Mawazin dans le calcul du rendement des arrivées en termes de revenus d’activités touristiques. Or en testant les deux valeurs 3.34% et 3.74% on découvre qu’il est très difficile de conclure à une quelconque différence statistiquement significative, ceci sans oublier le fait que l’échantillon est excessivement petit pour en tirer une conclusion définitive.

"L'inflation" du budget annuel du festival met en difficulté son effet vertueux sur le rendement touristique

“L’inflation” du budget annuel du festival met en difficulté son effet vertueux sur le rendement touristique

Voici donc un résultat qui ne plairait probablement pas au Ministère du Tourisme, et que les auditeurs des entreprises participantes de leurs budgets Marketing respectifs pourraient utiliser pour discuter du rendement effectif de leur sponsoring: certes, le rendement estimé pour “l’effet Mawazine” se vérifie sur le rendement touristique, mais ce résultat est tellement fragile qu’il ne vaut certainement pas le budget annuel alloué à cet évènement. Pour ce faire, on se permet de comparer les courbes respectives de rendement pour un modèle sans effet Mawazine, et l’autre avec le festival comme instrument – la valeur initiale sera la même afin d’isoler plus exactement l’influence du festival, puis avec un niveau initial inférieur prenant en compte l’évolution moyenne annuelle du budget du festival.

On remarquera ainsi que sous hypothèse d’un différentiel significatif, le festival n’atteindrait son objectif que si son coût de fonctionnement reste constant, ou en tout cas, enregistre une croissance modérée – et cela ne semble pas être le cas.

Cette critique n’est pas particulièrement orientée contre l’organisation de Mawazine (un bien bon festival dans ses éditions initiales en tout cas) mais plutôt la conclusion que plusieurs initiatives – dont plusieurs s’insèrent dans les fameux Grands Chantiers– se parent d’un pseudo-calcul de coût d’opportunité, alors que le résultat statistique est pour le moins peu probant. Pour une fois que l’approche technocratique se met vraiment au service du citoyen, autant en profiter.