The Moorish Wanderer

Les PME sont-elles Malheureuses?

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 19, 2013

Dans un contexte de contraction des liquidités disponibles, les PME sont réputées souffrir les premières. Est-ce vrai?

Depuis le deuxième trimestre 2008, la croissance tendancielle de l’agrégat M3 a entamé un déclin sensible, et à côté, les crédits alloués aux Petites et Moyennes Entreprises (PME) baissent en rapport à ceux affectés à des entreprises ou sociétés plus grandes. Il faut aller au-delà des chiffres à priori rassurants: il est vrai qu’en presque 11 ans, les crédits bancaires on augmenté en moyenne annuelle de 12.2%, les PME ont enregistré une croissance annuelle moyenne de 6.44%, contre 10.5% pour les grandes entreprises. Pourtant, les PME sont perdantes à partir du deuxième trimestre 2008.

Inflexion de la croissance structurelle M3 et baisse continue des crédits relatifs affectés aux PME

Inflexion de la croissance structurelle M3 et baisse continue des crédits relatifs affectés aux PME

Le principal argument que le banquier orthodoxe sortirait en ces temps difficiles est que la PME exhibe plus de risques de défaut que des structures plus larges. Ce qui est probablement vrai pour une agence ne peut cependant s’appliquer à une économie dans son ensemble, et reste très ténu sur le lien de cause à effet. Après tout, un autre argument peut être défendu, selon lequel le rationnement du crédit, opéré par des banques qui font face à un déficit de liquidité, qui est à l’origine du brusque changement de profil de risque des PME. En l’occurrence, un choc exogène est amplifié par le comportement des banques, particulièrement aux dépends des petites structures.

Pour démontrer la validité de cette proposition, on peut discuter de l’effet généré par quatre types de chocs généraux, dont un global ou importé. L’idée est de comparer la réaction des crédits affectés aux deux types d’entreprises, et d’essayer d’en tirer des conclusions quant à la pertinence des deux arguments présentés plus haut.

Le table ci-dessous résume les effets adverses ou positifs sur les crédits PME et Grandes Entreprises;

Type de Choc PME Grandes E/ses
Prix du Pétrole +
Gouvernement
Pol. Monétaire +
Effet Défaut +

L’effet le plus trivial est dit effet d’éviction, dans ce cas l’augmentation temporaire des dépenses gouvernementales: les liquidités accaparées par les émissions continuelles de bonds du Trésor sont ponctionnées sur les crédits demandés par les agents privés. Comme on peut le voir dans la série de graphes ci-dessous, l’effet d’éviction chez les PME subsiste largement après une année, contrairement aux grandes structures, dont les crédits recouvrent relativement plus vite.

L’autre effet contre-intuitif est la réaction des crédits PME à un choc de défaut: à l’échelle d’une seule PME, l’état de ses finances a un impact quasi-nul sur les probabilités de défaut au niveau de l’économie dans son ensemble. Cette assertion n’est pas valable dans l’autre sens, puisqu’un changement dans le risque agrégé de défaut peut déterminer les banques créditrices à revoir les profils de risque qu’elles dressent de leurs PME clientes.

Il semble ainsi que les crédits bancaires PME réagissent favorablement, encore qu’il est possible d’expliquer cela par un biais de sélection, les PME les plus fragiles déposent rapidement leurs bilans, et les seuls crédits bancaires survivants sont ceux d’entreprises dont la santé financière est sans reproche. L’effet est inverse chez les grandes entreprises, ce qui permet de présenter une troisième piste d’explication, à savoir que le risque de défaut est principalement localisé chez ces entreprises – plutôt que leurs consœurs de taille minime – et souffrent donc plus du choc adverse dans la perception du risque;

l’effet du prix du Pétrole -une approximation de choc importé – sur les crédits bancaires est assez intéressant, car les grandes entreprises semblent bénéficier d’un choc adverse importé. Les PME, étant de petite taille, sont assez sensibles à des chocs de large magnitude, au contraire des grandes structures qui peuvent négocier des assurances contre ce type d’évènements.

IRF_PME_E

Réaction des crédits PME & Grandes Entreprises à quatre types de chocs. (périodes mensuelles)

Une politique monétaire restrictive résulterait d’une inversion des deux courbes sur le graphe en dessous à gauche: par exemple, les grandes entreprises recouvrent très vite leurs niveaux de crédits, moins de 6 mois après l’annonce d’un ajustement à la hausse du taux directeur de 10 points de base.

A l’inverse, les PME, dont les crédits augmentent rapidement dans l’immédiat enregistrent un effet négatif marqué et persistent dans le temps. en l’absence d’une théorie micro-fondée, on ne peut que spéculer sur un effet d’accumulation chez les PME immédiatement après l’annonce de la décision monétaire, mais dont l’avantage est annulé très rapidement et devient négatif sur une période assez conséquente.

Peut-on donc conclure qu’il y a discrimination contre les PME? Sur la base des indicateurs retenus plus haut, oui. l’effet d’éviction en général joue en défaveur des crédits privés, mais les PME en souffrent plus, ce qui semble paradoxal lorsque le gouvernement annonce qu’il souhaite soutenir les petites structures, il prend d’une main ce qu’il donne de l’autre.

En comparaison avec le risque de défaut, il semblerait que les banques ne basent pas leur rationnement sur une perception du risque, car ce dernier jouerait en faveur des PME. Ces dernières sont handicapées par leur structure intrinsèques qui les rend fragiles à des chocs importés, ainsi qu’aux politiques monétaires restrictives, en plus de l’effet d’éviction discuté plus tôt.

Le choix de l’indicateur du crédit PME relatif à celui des Grandes Entreprises n’est pas fortuit: dans un monde ‘parfait’, les banquiers devraient être graduellement indifférents à prêter 100.000 dirhams à une seule entreprise  ou 1.000 à 100 boîtes. En période d’incertitude ou de sous-liquidité, il est plus pertinent de prêter à une multitude plutôt qu’à une seule grande structure, car à probabilité égale de défaut, le profil de risque est diversifié sur plusieurs petites structures. Pourtant, ce n’est pas ce qui se passe: les PME sont pénalisées plutôt qu’avantagées.

La législation interdit aux banques de discriminer ouvertement vis-à-vis leurs clients en matière d’allocation de crédits. La principale raison avancée pour refuser les crédits aux PME est leur profil supposé risqué. Or il s’avère, à la lumière des résultats présentés plus haut, que ce risque de défaut n’est pas la raison du rationnement de crédit contre les PME, mais plutôt la résultante de l’appareil productif de petites structures, ainsi que leur sensibilité aux variations en politique monétaire.

Faut-il Privatiser?

Posted in Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard, Tiny bit of Politics by Zouhair ABH on November 12, 2013

La question principale posée par Omar dans son blogpost mérite réflexion et une discussion poussée: fallait-il privatiser Maroc Telecom?

On utilise souvent l’expression “vendre les bijoux de la famille” dans une référence péjorative au processus de privatisation; s’il est vrai que le Budget réduit son stock d’actif en vendant des établissements publics, il est improbable cependant de supposer que la valeur de l’actif serait similaire sous contrôle exclusivement public. En d’autres termes:

Est-ce que Maroc Telecom aurait pu atteindre son stade de développement actuel s’il était resté dans le giron des entreprises publiques?

Une question que l’on peut reformuler de cette manière: La privatisation d’actifs publics au profit d’opérateurs étrangers est-elle bénéfique pour l’économie?

IDE_PrivDans l’absolu, l’attraction d’investissements étrangers est certainement bénéfique pour la croissance: l’effet isolé des investissements directs étrangers (IDE) contribue à hauteur d’une moyenne annuelle de 40 points de base de croissance au PIB, avec des effets cumulatifs à robuste persistance. Cependant les effets sont d’intensités différentes pour les opérations de privatisation. Ceci est d’autant plus important que celles-ci ont un impact important sur les IDE. Il apparaît ainsi que les opérations de privatisation encouragent les investissements étrangers vers des actifs privés, un effet de levier qui peut aussi agir en défaveur des flux de capitaux si le gouvernement décide de re-nationaliser, ne serait-ce que temporairement, des actifs anciennement sous contrôle étatique.

Vendre les actifs publics revient donc à faire un troc, entre le rendement actuel d’établissements publics plus ou moins bien gérés, et l’effet multiplicateur de cet actif privatisé au bénéfice d’un investisseur étranger. Reste à savoir si cet effet vertueux anticipé se réalise effectivement, et si les résultats en recettes budgétaires (entre autres) sont comparables.

Le prix à payer pour la cession d’actifs publics est probablement le flux de dividendes, dans ce cas les parts détenues par Vivendi (ou désormais ETC) soit une moyenne de 6 Milliards de dirhams. Ne serait-il pas possible de nationaliser IAM et utiliser les dividendes générés pour financer une partie assez substantielle du déficit budgétaire. Cette stratégie à court terme génèrera les ressources nécessaires, mais seulement à court terme; en effet, il est supposé que l’actif nationalisé sera tout aussi performant.

On se propose donc de comparer les dividendes versés sur la période 2001-2012, aux effets macroéconomiques des IDEs, qui en serait l’effet bénéfique attendu.

IRF_DividendesS’il est vrai que l’accroissement des dividendes versés par Maroc Telecom dépasse les effets agrégés des IDE, on doit noter la persistance de ceux-ci dans le temps. Les dividendes répondent à une tension stratégique entre les associés et les dirigeants (IAM n’est pas une exception en ce sens) et donc obéissent à une logique différente de la simple analyse des effets d’entrainement des investissements étrangers. Ces mêmes interactions déterminent le prix de privatisation, ainsi que le pourcentage de capital cédé au contrôle privé étranger ou domestique. L’observation d’Omar quant aux conditions de négociation est particulièrement pertinente à la lumière du changement structurel dans les habitudes de comportement des ménages consommateurs de services mobiles offerts par IAM et ses concurrents dans le secteur de télécommunications: les dépenses des ménages en services de communications ont augmenté substantiellement entre 1998 et 2007, et tout porte à croire que cette évolution n’aurait pas eu lieu si IAM était encore dans le giron public.Il est possible aussi de supposer qu’une émission supplémentaire de licences à de nouveaux opérateurs télécom est une autre bonne politique publique qui bénéficie au consommateur et à l’économie dans son ensemble.

La persistance même des effets agrégés permet donc de répondre “non” à la question initialement posée: le développement de Maroc Telecom n’a été possible que par sa privatisation, et qui plus est par un opérateur étranger. Ceci n’évacue pas la question de la valorisation de la transaction en 2001, ni le transfert graduel de la majorité d’actions aux dépends de la propriété publique.

Le puzzle de la privatisation est plus complexe qu’il n’y paraît: pour des raisons de consistance en politique publique, un gouvernement élu ou non ne peut pas se permettre de privatiser, puis re-nationaliser des actifs autrefois publics; les bénéfices d’une telle mesure sont très limités dans le temps, et l’autorité publique aura beaucoup de mal à restaurer la confiance en ses prochaines annonces de cession d’actifs publics.

Et si Cinq Années Suffisaient?

Posted in Dismal Economics, Flash News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on August 22, 2013

…A réformer le système éducatif Marocain? L’idée n’est pas une simple spéculation, mais le résultat de ce qui semble être une situation particulière à l’évolution des dépenses d’éducation et aux modalités de financement de celles-ci.

Dans le contexte du consensus actuel, les problèmes de l’enseignement au Maroc trouvent une réponse partagée à travers le spectre politique, qui est un financement accru pour les deux départements ministériels. Ce fut le cas du programme d’urgence, probablement de futures stratégies, certainement la logique qui a gouverné les politiques passées.

Classement honorable du Maroc en termes de dépenses d'éducation, dans son échantillon de pays à revenus intermédiaire et d'autres groupes.

Classement honorable du Maroc en termes de dépenses d’éducation, dans son échantillon de pays à revenus intermédiaire et d’autres groupes.

Le Maroc n’a pourtant pas lésiné sur les moyens, on ne peut nier cela, surtout lorsqu’on compare la fraction de ressources allouées aux dépenses d’éducation. Le Maroc s’insère très bien dans la moyenne nationale (1970-2011) et celle de la région MENA, dépassé de peu par la Tunisie, l’Algérie et la Jordanie, mais bien devant le groupe des pays à revenu élevé non-OCDE, ou encore les pays à revenus faibles et/ou intermédiaires. Ces résultats pointent vers un seul constat: l’état de l’enseignement au Maroc n’est pas dû à un manque de moyens, puisque nous allouons autant, sinon plus de ressources que le reste du Monde. Et pourtant, lorsqu’on constate que seuls 5% d’une cohorte ont pu décrocher le baccalauréat, et seuls 13% ont pu accéder à l’enseignement secondaire, et plus encore, moins de 4% ont pu continuer leurs études supérieures, il est peut être temps de dire que l’école publique n’est pas si démocratique que cela.

D’autres questions s’imposeront d’elles-même: si une nième politique d’augmentation des ressources est proposée, peut-elle aboutir à des résultats différents?

Supposons que l’effet d’évolution des dépenses d’éducation soit affecté par une dynamique propre aux dépenses gouvernementales, et une autre, fonction de la politique éducative elle-même. Et l’on souhaite faire une évaluation de l’effet d’un effort initial inclus dans cette politique. L’idée étant qu’une ‘bonne politique’ se suffit à donner une impulsion en première période, puis observe les effets sur le temps de celle-ci, l’hypothèse optimiste étant un effet soutenu dans le temps. On souhaite ainsi avoir une estimation de l’effet de cette politique à chaque période, dans le graphe ci-dessous, à un rythme annuel.

Le rapide déclin est dû à la faiblesse de la persistence dans les données historiques.

Le rapide déclin est dû à la faiblesse de la persistance dans les données historiques.

On constate que l’effet de cette politique, nonobstant la taille de l’innovation introduite, disparaît rapidement dès la quatrième année, avec un retour au niveau initial à la cinquième période, soit, comme justement noté dernièrement, la durée de vie théorique d’un gouvernement.

Ce résultat est à la fois une condamnation du modus operandi adopté par le consensus ambiant, et un indicateur que le succès d’une politique n’est pas forcément lié à un horizon temporel: la première constatation de ce consensus est que résoudre un problème de politique publique implique lui transférer des ressources financières. Si ce problème subsiste, l’explication la plus logique dans l’esprit de ce même consensus est de transférer des ressources additionnelles, créant la dangereuse incitation pour les agents impliqués à maintenir le problème en l’état, ou alors en proposant des améliorations très marginales. Le second point est lié à l’hypothèse qu’un gouvernement élu, parce que contraint par des considérations de basse politique, ne saurait délivrer des résultats découlant du long-terme. Et l’éducation est certainement un secteur dont les résultats de politiques sont difficiles à valoriser; cependant, il est indubitable que l’effet quantitatif d’une politique éducative basée sur l’augmentation des moyens s’évanouit rapidement dans le temps.

Mais au-delà de cette dimension temporelle, c’est tout le choix d’appropriation, puis d’utilisation du budget d’éducation: dans l’état actuel, le secteur public (c’est-à-dire près de 80.4% d’écoliers, élèves et étudiants en moyenne sur les trois dernières années)  est principalement financé par des taxes fongibles en quelque sorte, ce qui contraint les choix éducatifs de leurs enfants. Mais si le système perdure, c’est aussi parce que l’alternative n’existe pas: un système entièrement décentralisé, où les parents peuvent diversifier le cursus éducatif de leurs progénitures; c’est d’une part la prédominance d’une doxa rigide qui impose l’uniformisation comme aspect de ce service public, et d’autre part, les symptômes d’un consensus malsain qui transcende les loyautés politiques et partisanes qui ont fait du système actuel une usine de médiocrité. Ce n’est ni l’arabisation, ni la valeur du corps enseignant, ni même l’état de l’infrastructure qui sont responsables du niveau actuel de notre enseignement. C’est le choix malsain de prétendre s’y connaître mieux que les parents eux-mêmes.

En l’occurrence, nous sommes face à deux types de financement de la dépense d’éducation: une taxe fixe prélevée sur la production – une option de financement public, ou bien un transfert fixe dépendant des préférences des ménages dont bénéficieraient leur progéniture immédiate. Cela ne signifie pas que le mode de financement public est mauvais en lui-même, mais plutôt que passé un certain seuil, les dépenses deviennent inutiles; il s’avère ainsi que ce taux est plus proche des 21.3% des dépenses gouvernementales, plutôt que les 27.51% qu’on observe en moyenne. Cela signifie ainsi que la moyenne idéale serait plus proche du montant par revenu national brut dépensés dans les pays à hauts revenus non-OCDE, soit un peu plus de 4%. Ce sont ainsi potentiellement un peu moins de 10 Milliards du budget du Ministère de l’Education Nationale qui ne servent concrètement à rien.

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Note:

La fonction de réaction du second graphe est définie comme suit: \left(\tilde{\rho}\tilde{\alpha}\right)^n\rho,\alpha dénotent respectivement de la persistance de l’effet d’une politique de dépenses publiques d’éducation, et de la persistance des dépenses publiques elles-mêmes. La forme de la courbe sera foncièrement la même pour les valeurs crédibles des deux paramètres, mais l’horizon temporel sera affecté par leurs persistances respectives.

La comparaison entre dépense publique et privée revient à formuler celle-ci soit comme étant l’allocation d’une recette fiscale, soit e_t = \tau w_th_t\tau est le taux empirique moyen de prélèvement sur les revenus disponibles. D’un autre côté, la dépense privée est formulée plutôt comme ceci: \phi = (1+\gamma)(1+\theta)-1\theta, \gamma  dénotent respectivement du degré de patience des ménages et de leur altruisme vis-à-vis le bien-être des générations futures. Le taux ‘optimal’ est calculé sur la base de valeurs stationnaire pour le revenu disponible et des calibrations usuelles estimant la patience et l’altruisme des ménages, la valeur maximale de ce dernier donne un taux optimal de dépense d’éducation de 4.1% au lieu des 5.3% actuels.

De Combien Dépend Réellement l’Economie Agricole de la Pluviométrie? 3/3

La question initiale de la dernière partie de ce blogpost reste ouverte. Néanmoins, une modélisation assez simple de l’économie domestique en trois grands secteurs (agricole moderne, agricole de subsistance et reste des activités non-agricoles) permet, sur la base des éléments évoqués dans les parties précédentes (et d’autres décrits plus loin ici même) permet de conclure, non seulement que la pluviométrie ne conditionne pas (ou plus) la croissance du PIB marocain, mais on se propose de décomposer la volatilité de chaque secteur en fonction de chocs propres:

e_PIB e_NAPIB e_Ag_Tradi e_Ag_Mod
PIB 99,12% 0,87% 0,00% 0,01%
NAPIB 96,12% 3,86% 0,00% 0,02%
Ag_Tradi 43,84% 3,85% 52,31% 0,01%
Ag_Mod 89,61% 2,09% 8,28% 0,02%
tfp_output 97,31% 2,63% 0,00% 0,06%
tfp_nonagri 86,29% 13,71% 0,00% 0,00%
tfp_agri_trad 2,58% 5,91% 91,51% 0,00%
tfp_agri_mod 60,52% 38,41% 0,05% 1,02%

Comment peut-on expliquer ces coefficients? il s’agit d’une décomposition des variations autour des moyennes enregistrées pour chaque agrégat: 99% de la variance du PIB est occasionné par des chocs agrégés propres, lesquels sont principalement importés (la version du modèle utilisé ici ne prend pas explicitement en compte le commerce extérieur, mais fait appel à des valeurs numériques similaires) ce qui nous intéresse ici sont les chiffres décomposant les volatilités de l’agriculture traditionnelle et celle moderne, respectivement 91.5% et 1.02% pour leurs chocs propres.

Une interprétation particulière serait donc d’imputer ces pourcentages aux aléas climatiques: on constate ainsi le découplage des deux secteurs agricoles, le moderne étant plus dépendant des chocs agrégés (potentiellement à travers sa vocation d’exportation) alors que l’agriculture traditionnelle, bien que partagée entre chocs agrégés (car pourvoyant à la consommation domestique d’une population assez importante) et choc sectoriel propre, reste très dépendante.

Ce tableau, à mon avis, donne une image assez claire des interactions entre sous-secteurs agricoles et PIB total, et donne des éléments de réponse à la question initiale: l’économie marocaine dans son ensemble dépend peu de la pluviométrie, et l’économie agricole est structurellement orientée pour fournir une croissance à deux vitesses, aux dépends de l’agriculture de subsistance.

On serait tenté d’anticiper des résultats positifs lors de la mise en place du Plan Maroc Vert: une aide au secteur agricole est une sorte de police d’assurance contre les effets négatifs des chocs exogènes (les aléas climatiques par exemple) de même qu’une diversification des sources de la variabilité de la production, un résultat désirable car réduisant la volatilité intrinsèque du PIB agricole, principal handicap du développement de celui-ici.

Cependant, et l’observateur peut aisément s’en rendre compte, l’aide au secteur agricole dans le PMV n’est pas généralisée, ou uniforme: les piliers I et II auront des impacts différents sur les deux secteurs, et on peut dès maintenant prédire une concentration croissante des moyens auprès du secteur moderne et agro-industriel. Ce n’est pas plus mal, mais comme nous le verrons plus loin, ce choix se traduit irrémédiablement par une destruction, en tout cas une stagnation des postes d’emploi agricole, alors même que la finalité d’un plan de développement est d’améliorer les conditions de vie de la population cible, notamment en créant suffisamment de croissance pour augmenter l’emploi ou le pérenniser.

Pour ce faire, on se propose de comparer l’impact d’un choc positif sectoriel sur la production agricole moderne à un choc sectoriel similaire, spécifique à l’agriculture de subsistance, et on retient deux agrégats supplémentaires: la capacité d’utilisation du capital et celle du travail (la création/destruction d’emplois)

IRF_AgriModRésultat 1: le secteur agro-industriel n’est pas créateur d’emplois. La raison en est principalement l’intensité capitalistique de son produit final; cela explique d’ailleurs les larges variations dans l’utilisation de capital physique. Quant aux répercussions anticipées sur la croissance du PIB, elles sont marginales, sinon négatives – du fait de la brusque augmentation d’utilisation de matériel et machines agricoles, la hausse de productivité se traduit par une légère baisse de la production totale.

Par conséquent, lorsque le PMV anticipe une croissance annuelle moyenne de 3% pour la prochaine décennie, on peut raisonnablement supposer que cette croissance sera alimentée non pas par une production accrue du secteur agricole moderne, mais parce que les agriculteurs modernes auront fait le choix d’investir plus dans les machines-outils et autres travaux de mécanisation. En ce qui concerne la création de 1.5 millions d’emplois, on observe bien qu’elle ne sera probablement pas portée par le secteur moderne. C’est d’autant plus paradoxal que l’un des objectifs affichés du Plan Maroc Vert est justement de développer un:

secteur [qui] joue un rôle déterminant dans les équilibres macro-économiques du pays. Il supporte une charge sociale importante, étant donné que les revenus de 80% des 14 millions de ruraux dépendent de l’agriculture.

Le Pilier I n’est pas pour ces 14 millions d’habitants ruraux.

Résultat 2: considérons maintenant l’impact d’un choc positif sur l’agriculture de subsistance. Le Pilier II du PMV (qui semble susciter l’enthousiasme de la Banque Mondiale d’ailleurs) est spécifiquement orienté vers les petits agriculteurs ou les coopératives, avec comme objectif de briser la dépendance à la pluviométrie, et à terme, combattre efficacement la pauvreté rurale. Le pilier social d’un plan technocratique, en quelque sorte.

IRF_AgriTradL’impact sur l’emploi est nul: il n’y aura pas d’augmentation d’utilisation du facteur travail, et ce malgré une plus grande dépendance à ce dernier dans les activités de subsistance. Cependant, on observera deux effets portant à un certain optimisme: la production agricole augmente pendant un certain temps, et bien que rapidement en déclin et accompagnée d’une sous-utilisation du capital disponible lors des premières périodes, la persistance de l’effet positif sur l’acquisition additionnelle de capital sur le long terme permet de donner des prédictions quantitatives à un raisonnement assez intuitif: lorsque l’opportunité d’augmentation de la production est réellement anticipée par le petit agriculteur, ce dernier commence d’abord par en consommer une partie – mais l’impact sur la consommation est assez marginal pour anticiper ensuite une transformation dans les habitudes de production, investissant ainsi graduellement dans le facteur capital.

Les deux graphes ont été réalisé sur la base d’un effet équitable sur les deux secteurs. Or les moyens alloués par le PMV sont disproportionnés, en faveur du secteur moderne; malgré tout, les effets générés restent les mêmes: en matière d’augmentation de la production et de persistance d’utilisation du capital, le secteur agricole traditionnel serait le bénéficiaire de mesures de développement, et le seul des deux à générer un résultat net: +.75% d’utilisation nette de capital contre -3.56% pour le secteur moderne, et un surplus net de croissance +1.6% contre -.48% respectivement pour l’agriculture de subsistance et l’agriculture moderne.

Mais le barème que se fixe le Plan Maroc Vert n’est toujours pas atteint: comment peut-on augmenter la demande de travail dans le secteur agricole? En une phrase: miser le tout sur le Pilier II, et lier la production à des activités d’exportations.

La solution préconisée suite aux résultats de ce modèle est d’orienter la production du secteur agricole traditionnel vers l’export: les chocs importés ont un impact agrégé d’une magnitude incomparable aux autres chocs domestiques et/ou sectoriels, et l’effet combiné de la corrélation marginale entre aléas climatiques et chocs exogènes globaux d’une part, et d’autre part la persistance de modernisation du secteur traditionnel permettent d’anticiper une création d’emplois (une piste à envisager serait d’attacher des chocs propres au marché du travail pour obtenir une décomposition plus fine des moteurs de variations dans l’emploi sectoriel)

Ces résultats permettent de fournir des éléments de réflexion mettant en doute le Big is Beautiful qui semble prévaloir dans l’exécution du PMV: les disparités des SAU des exploitations agricoles sont telles que les effets bénéfiques des fameux agrégateurs risquent de ne pas se réaliser, d’abord pour les raisons expliquées plus haut, mais aussi parce que ces grands agriculteurs ont leur propres intérêts à développer, et s’engager dans une relation de partenariat avec de petits exploitants est principalement un jeu à somme nulle. Dans ce sens, exiger au préalable une réforme agraire permettant d’équilibrer un tant soit peu la distribution de la taille des exploitations agricoles n’est pas forcément un fantasme radical, il y a bien un raisonnement économique productif derrière.