The Moorish Wanderer

La “Compétitivité” Perdue

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on November 5, 2013

Je discutais dans un post précédent de la détérioration des termes de l’échange de l’économie marocaine, un indicateur sérieux de la détérioration graduelle de la compétitivité du Maroc. Je voulais donc trouver le moyen pour articuler ce concept, et surtout, montrer que la manière la plus bénéfique à l’économie dans son ensemble est d’avoir les bonnes incitations vers des activités productives, et surtout, orientées vers l’exportation.

La taille du Maroc en économie et en population dans le contexte mondial est négligeable, et pourtant, le commerce international prend une part de plus en plus importante dans l’économie domestique: l’ouverture du Maroc sur le reste du monde a presque doublé en cinquante ans, et de 50% depuis la signature du protocole GATT à Marrakech en 1994. Cette ouverture a été accélérée par la signature d’une série d’accords de libre-échange avec divers pays, notamment les Etats-Unis et la Turquie en 2004.

Une conséquence directe est la robuste croissance de l’ouverture de l’économie, une moyenne annuelle de 7.7% entre 2004 et 2010 (contre une croissance de l’économie de 4.7% sur la même période) et pourtant, il est difficile de présenter un argument convaincant décrivant l’impact réel de cette ouverture accélérée, ne serait-ce qu’en observant la dégradation graduelle des termes de l’échange depuis la fin des années 1990.

La mise en contexte est nécessaire pour comprendre le raisonnement discuté plus loin: la taille de l’économie marocaine lui impose, pour soutenir sa croissance et générer suffisamment de ressources pour financer son développement, de vendre meilleur à l’étranger. Pour s’en convaincre, il suffit de présenter le raisonnement inverse: supposons que le Maroc peut effectivement se développer en comptant uniquement sur des activités économiques non échangeables, à savoir certains services, et des activités industrielles comme le BTP. Sur le moyen terme, il est possible d’anticiper une amélioration, en moyenne, du bien-être des agents économiques. Or la nature de ces activités économiques fait que celles-ci produisent de faibles externalités positives, et/ou sont gourmandes d’importations. On conclut donc que même dans le cas d’une croissance “domestique”, il est nécessaire de développer en parallèle une activité exportatrice, génératrice d’une valeur au moins égale à celle des importations.

Or c’est exactement ce qu’on observe actuellement: des activités non exportables tirent la croissance depuis deux décennies, mais en même temps, nous ne produisons pas suffisamment de valeur à échanger avec le reste du monde pour financer nos importations. Nous sommes donc obligés d’exporter un bien à valeur productive particulière (notre communauté MRE) ou à compter paradoxalement sur la relative faiblesse du stock de capital pour attirer les investisseurs étrangers cherchant des rendements élevés.

L’idée discutée donc revient à étudier l’effet d’un choc des termes de l’échange sur les parts du PIB que représentent respectivement les activités manufacturières (potentiellement exportables) et le reste des activités industrielles non exportables. De même, on se propose aussi de vérifier si les évolutions de ces deux sous-secteurs influent sur les termes de l’échange.

Les réactions inversées dénotent d'un arbitrage chez l'investisseur et dans l'économie dans son ensemble

Les réactions inversées dénotent d’un arbitrage chez l’investisseur et dans l’économie dans son ensemble

Le graphe ci-haut représente la réaction des secteurs manufacturier et autres industries à un choc favorable des termes de l’échange. La réaction des deux agrégats est probablement la meilleure illustration de la contrainte de choix dans le type d’activités industrielles à privilégier du point de vue des pouvoirs publics, et à choisir comme projet d’investissement, du point de vue des agents économiques privés.

D’un autre côté, l’effet des chocs sectoriels semble avoir un impact négligeable sur l’évolution des termes de l’échange, ce qui implique deux interprétations:

a) Les grands chocs mondiaux ont modelé les choix domestiques en faveur d’activités industrielles non-échangeables, et tout politique publique est inefficace à essayer d’altérer une tendance qui s’impose “naturellement” à l’économie marocaine.

b) L’évolution des termes de l’échange répond à des contraintes domestiques: les choix d’investissement des agents privés répondent à des signaux émis par des politiques publiques.

En l’état il est possible de décomposer les effets importés et ceux induits par les choix publics. Cependant, la principale conclusion de cette discussion de la compétitivité de l’économie marocaine réside dans les interactions contradictoires entre manufactures, biens échangeables, et autres activités industrielles non échangeables.

“Les Champions Nationaux”

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on September 2, 2013

Un concept officieux qui semble guider la politique économique séculaire (dans le sens où elle n’est pas redevable des changements de gouvernements) depuis bientôt deux décennies. Je ne lui trouve qu’une seule trace écrite, un compte-rendu d’une conférence organisée en 2005 à Lyon, en France, où l’intervenant principal, Khalid Oudghiri (à l’époque à la tête d’Attijari Wafabank) proposait de dissiper, dans les esprits du jeune public, certains mythes quant aux “Champions Nationaux”:

Khalid Oudghiri dément formellement l’existence de toute politique ou stratégie de « champions nationaux » : c’est une croyance qui, selon lui, a trait au mythe, puisque dans les faits, ce n’est pas le gouvernement ou une quelconque autorité qui préside aux stratégies d’entreprises, mais la nécessité économique même : « Il n’y a pas une politique étatique qui consisterait à créer des champions nationaux. Ne pensez pas qu’il y ait une sorte de main secrète.

Cette nuance est extrêmement importante, car elle suppose ainsi que la concentration quasi-monopolistique dans plusieurs secteurs (pas seulement bancaire, mais aussi en agro-alimentaire, comme en atteste la récente hausse simultanée de prix en produits laitiers) est ‘naturelle’, en tout cas imposée par le contexte international et la contrainte de compétitivité.

Ce qui m’interpelle cependant est la confusion (volontairement ?) entretenue dans l’argumentation de la défense du concept: d’une part, le Champion National sert un projet de développement, mais d’un autre, il cherche à améliorer sa compétitivité, laquelle est plus facilement obtenue dans un environnement de règlementation qui favorise une position dominante. Sauf que tout cela se fait sans politique étatiste explicite, et sous couvert d’une logique économique qui ne souffre aucune validation empirique.

La concentration économique dans plusieurs secteurs suppose ainsi qu’une poignée d’entreprises privées – et non l’Etat- sont mieux à même de décider ce qui est mieux pour l’économie dans son ensemble, en écho à la fameuse boutade: “Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les Etats-Unis”. L’arbitrage est remarquablement simple: créer un environnement propice au développement de ces super-structures, et celles-ci se chargeront de porter le développement de l’économie et, plus important, fortifier sa position extérieure. Cette politique méta-gouvernementale a-t-elle produit des résultats? avons-nous amélioré notre position extérieure?

Un premier indicateur à observer serait de construire un indice des termes de l’échange. L’évolution du rapport d’importations et exportations (en valeur) permet ainsi de vérifier si la valeur de nos exportations permet d’acquérir notre consommation (intermédiaire ou finale) de l’extérieure à un prix relatif inférieur.

Dès 1999, les termes de l'échange se sont détériorés significativement, traduisant un appauvrissement de la valeur relative des exportations.

Dès 1999, les termes de l’échange se sont détériorés significativement, traduisant un appauvrissement de la valeur relative des exportations.

Le graphe ci dessus pose les termes de l’échange en 1990 comme base (normalisée à 0) et une détérioration des termes en absolu signifie une évolution de la courbe bleue en dessous de la droite rouge. Et il est indubitable que la compétitivité du Maroc s’est significativement détériorée – et ce malgré l’évolution des exportations en valeur absolue.

Cette détérioration des termes de l’échange est à expliquer par la baisse de la valeur exportée, ou encore , une détérioration de la compétitivité du Maroc. Mais alors, existe-t-elle? Par la même logique circa 2005, la nécessité économique a dicté cette situation. Avec un peu d’aide dans la politique économique. Peut-être que contrairement à ce qu’a énoncé M. Ouadghiri, la compétitivité du Maroc s’améliorerait si elle bénéficiait d’un soutien sous la forme d’une protection étatique, ou en tout cas une exemption fiscale.

Indice_Dep_FiscL’évolution des dépenses fiscales allouées aux activités d’exportations, si elles ont été effectivement inférieures en montant, a convergé éventuellement vers l’effort consenti par le budget pour la promotion immobilière. La comparaison n’est pas fortuite, car elle met côte à côte un arbitrage assez simple pour l’entrepreneur (ou le champion national potentiel) dans ses choix d’investissement, en l’occurrence, les perspectives de croissance, et donc, de rendement.

Il s’avère ainsi que la première assertion, celle de d’un manque de soutien de moyens publics, ne se vérifie pas dans les données. Les dépenses fiscales allouées aux activités d’exportations contribuent pour 18% des dépenses fiscales totales, le double de la contribution des dépenses fiscales bénéficiant à la promotion immobilière.

Si ce n’est donc une mauvaise allocation de fonds, la seconde assertion devient plus intéressante: le rendement d’un secteur dont les biens sont inexportables (à moins de supposer que les achats de bâtiments sont principalement destinés à une demande extérieure) dépasse largement celle des activités de production de biens exportables: une moyenne de 15% versus 1.7% durant la décennie passée.

Sauf que ce rendement est obtenu à posteriori, il est donc difficile de supposer que cet arbitrage était prévisible en 2004-2005. Et pourtant, l’évolution année par année du différentiel de rendement fait que l’investisseur préfèrera le secteur immobilier:

année Différentiel Valeur MM MAD
2006 17.96% 103.662
2007 25.79% 158.911
2008 11.41% 78.600
2009 -7.74% -56.698
2010 0.59% 4.527
2011 13.06% 105.862
Moyenne 10.18% 65.811

Finalement l’argument évoqué par M. Ouadghiri est valide: la nécessité des champions nationaux est bien dictée par l’impératif de la compétitivité mondiale. Or comme cette bataille semble perdue d’avance (en tout cas au vu du modèle de développement actuel) et si un secteur domestique permet d’obtenir un rendement beaucoup plus intéressant (et garanti par une inertie institutionnelle) et que cela correspond au développement perçu de l’économie marocaine, pourquoi une entreprise privée ayant pour objectif d’assurer un certain rendement pour ses actionnaires se préoccuperait-elle de secteurs non porteurs?

Scenario_Termes

“Beatus Ille Qui Procul Negotiis”

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on April 1, 2013

(car ils ne seront pas jugés sur ces affaires)

Peut-être bien, selon les différentes déclarations publiques récentes de membres importants des partis gouvernementaux et d’opposition. En vérité, tous les acteurs politiques ont un intérêt à se conformer à telle ou telle ligne, et il s’avère que par une curieuse coïncidence, les coalitions gouvernementale et d’opposition ont toutes les deux intérêt à grossir le trait quant aux difficultés économiques (réelles ou supposées) rencontrées par le Maroc, ou tout au moins par le budget de l’Etat.

Commençons d’abord par le décalage entre les projections optimistes (qui se sont avérées excessivement excessives en moins de 6 mois) présentées par le gouvernement en Juillet-Août 2012, et le rapport d’étape produit par le FMI en Février 2013: le double objectif d’une croissance de 5.5% moyenne d’ici 2016, et un déficit budgétaire à 3% du PIB pour la même date. Dans ce scénario optimiste, les 5.5% de croissance génèrent suffisamment de revenus pour faire passer une politique de consolidation modérée, consistant en une maîtrise des taux de croissance de la masse salariale du secteur public, ainsi que les dépenses de compensation. La modération ici est une analogie d’une célèbre phrase du président Richard M. Nixon: le taux de croissance de ces dépenses est décroissant (ou constant) Sans cette création de richesses, le déficit en valeur absolue sera donc réduit d’un point de pourcentage plus élevé dans le cadre d’une projection plus réaliste de 5% en croissance moyenne sur 2012-2016. C’est une moyenne de 18 Milliards de dirhams de réduction nette supplémentaire de déficit budgétaire pour la révision à la baisse de la croissance moyenne du PIB pour les cinq ans de cette législature.

Qu’en est-il de la situation présente? Peut-on prêter crédit aux rapports alarmistes quant à l’économie ou l’état des finances publiques du Maroc? Oui. Mais les raisons de cette crise imminente sont structurelles: la grande modération de la croissance mondiale ininterrompue durant les 15 dernières années a servi de cache-misère, et a immergé nos décideurs politiques dans un faux sens de sécurité. Le problème de la caisse de compensation n’est pas conjoncturel: certes, la hausse du prix de pétrole joue un rôle important dans le poids que les subventions représentent par rapport au PIB, mais ce sont aussi les habitudes de consommation des ménages marocains et l’interaction de l’économie domestique avec le reste du monde qui ont changé depuis: entre 1998 et 2007, la consommation des ménages a contribué à hauteur de près de 60% de la croissance moyenne enregistrée pour le PIB. Les subventions de la caisse de compensation sont intimement liées à la consommation des ménages à cause de la concentration de celles-ci auprès d’une minorité affluente, gourmande de biens nécessitant une compensation croissante dans leurs propres dépenses. Un cercle vicieux se forme donc, avec pour objectif de croissance un soutien de la consommation domestique, dont la répartition de dépenses profite aux ménages bénéficiant le plus des dépenses de subvention.

Une reconfiguration radicale de la structure des dépenses de l’administration publique est donc non seulement nécessaire, mais elle est socialement désirable, nonobstant l’orientation idéologique du décideur politique: nous avons là une preuve concrète que le trickle down, la concentration des moyens auprès d’une minorité affluente procédant ensuite d’un ruissellement vers le bas met en danger la soutenabilité de la croissance de l’économie en la saignant par son point faible, ses réserves de devises.

Persistance des chocs importés dans la consommation agregée

Persistance des chocs importés dans la consommation agregée

 

Pour illustrer ce propos, on considère l’impact de variations importées (à travers la balance commerciale) respectivement sur la consommation et le PIB (sur le modèle des prédictions du HCP pour un cas de figure similaire) On remarque que la sensibilité de la consommation vis-à-vis les changements induits par l’exposition au commerce international est plus stable, mais en même temps plus durable que celle du PIB. Ceci signifie que les changements importés dans le mode de consommation sont durables, plus durables que ceux sur la production de biens et services, et plus important peut-être, sur l’investissement; cela signifie que les mauvaises habitudes importées (la dépendance aux hydrocarbures par exemple) sont plus persistante dans nos habitudes de consommation que dans les autres agrégats.

Le deuxième graphe montre les limites de l’intervention gouvernementale à stabiliser l’effet d’un choc important – par exemple, une hausse brutale des prix des hydrocarbures. Ceci est mesuré à partir de la réaction respective de la consommation agrégée aux fluctuations importée et à une augmentation du déficit budgétaire: il s’avère ainsi qu’il y a un rapport initial de 1 à 140 à ces deux chocs – lequel décline rapidement à travers le temps, mais pas suffisamment dans la durée de vie d’un gouvernement donné. Tant que les chocs importés étaient de magnitude minime (en l’occurrence la variation du déficit de la balance de paiement) le poids sur le déficit nécessaire pour compenser ce déficit (lequel a des répercussions brutes négatives sur la consommation) était proportionnellement modéré. Cette constatation vaut aussi pour le niveau d’endettement public, lequel est beaucoup plus sensible aux chocs importés que le PIB, ou encore la consommation. Le résultat en était la rapide sortie du Maroc sur les marchés de capitaux internationaux, empruntant en deux ans d’intervalle l’équivalent de 2 Milliards d’euros – sans compter l’effet sur l’endettement domestique, qui a retrouvé en une année son niveau de 2005, rapporté au PIB.

Oui, la situation économique de l’économie domestique est préoccupante. L’absence de communication claire autour des projets de réforme de la compensation, à contre-temps avec les enseignements basiques de la politique économique efficace, ne font qu’exacerber une incertitude qui nuit aux perspectives de stabilité de l’économie marocaine.

 

Disproportion de la réaction de la consommation par rapport à deux stimulii

Disproportion de la réaction de la consommation par rapport à deux stimulii

Une approche purement comptable proposerait d’augmenter les impôts afin de stabiliser les finances publiques pour atténuer l’effet des mauvais chocs importés. Malheureusement, il s’avère que même à court terme, la levée additionnelle d’impôts pour payer les subventions ne permet de combler que très imparfaitement les effets des chocs importés – probablement même en imposant une nouvelle taxe sur les ménages affluents profitant du système actuel de compensation.

Il est cependant injuste de charger le gouvernement actuel de tous les maux du budget: la responsabilité des gouvernements Jettou et Youssoufi est réelle, mais elle est atténuée par la conjoncture internationale favorable, reléguant plusieurs programmes de réformes structurelles au second plan. Après tout, le Maroc était un excellent élève du FMI, allant au-devant même de certaines de ses recommandations, mais dans le domaine des subventions, de la maîtrise d’évolution de la masse salariale et de l’arbitrage incorporé dans les incitations fiscales des différentes lois de finances passées, le Maroc a été plus cigale que fourmi.

Cette analogie, je pense, se prête parfaitement à la situation à laquelle font face nos dirigeants: Le lit du fleuve est jonché de rochers périlleux – tant que le niveau des eaux est élevé, la navigation se fait sans problème. Une brusque baisse des eaux les révèle soudainement. Il eut été plus sage de drainer le fleuve plus tôt.