The Moorish Wanderer

Pour l’Austerité Vertueuse

Posted in Dismal Economics, Flash News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 31, 2013

Le Projet de Loi de Finances 2014 a consacré pour la première fois depuis les années 1990 des mesures que l’on peut considérer comme relevant d’une politique d’austérité enfin assumée. A part les objections valides sur l’échec à présenter une politique de consolidation équitable, il est difficile de préconiser autrement, dans un contexte d’essoufflement des politiques de relance et de détérioration de la position nette extérieure du Maroc.

Paradoxalement, les sources de la croissance économique sur la décennie passée sont à l’origine des problèmes actuels: depuis 2000, la consommation de biens importés domine systématiquement la production locale. L’immersion de plus en plus marquée du Maroc dans les flux d’échanges de biens et services, illustrée par les nombreux accords de libre-échange signés par le pays, en attestent. En un sens, il est normal d’anticiper par la suite un choix marqué chez les consommateurs vers les produits importés, plus variés, plus convenables, moins cher, et peut-être plus simplement, plus disponible.

XM_IRFCeci n’est pas particulièrement préoccupant, si ce n’est que notre capacité à fournir la consommation des ménages d’autres pays qui se dégrade sensiblement, et à côté, un déclin sensible dans la production industrielle locale: ceteris paribus, une augmentation mensuelle de 1% de la demande domestique pour les biens importés entraîne une détérioration de la production industrielle de 5.4%, bien plus que l’effet bénéfique sur une période analogue d’une demande extérieure, soit 4.7%, une différence due à la persistance plus longue du premier par rapport au second.

Plus simplement, le graphe montre l’arbitrage constant qui détermine notre compétitivité, et explique la source de nos problèmes: nos importations sont des concurrentes directes de la production industrielle domestique, et nous ne sommes plus assez compétitifs pour nous permettre le train de vie actuel.

La mention du déclin de l’appareil industriel n’est pas une nostalgie déplacée: les secteurs manufacturiers sont reconnus générer des opportunités d’emploi assez stables dans le temps, mais aussi, et peut-être plus important, de générer des effets d’apprentissage qui permettent de passer graduellement vers des technologies et des biens plus sophistiqués. En ce sens, l’ouverture du Maroc sur le monde a mis à nu la faible compétitivité de l’appareil industriel domestique, affaibli d’autant plus par le vigueur des importations de biens consommables. Qu’a fait le Maroc depuis les années 2000? De nombreuses politiques sectorielles ont été annoncées, puis appliquées. Le comportement de la production industrielle sur les vingt dernières années suggère un échec retentissant.

Quelle solution alors?

Durant les années 1990, la contribution du résidu de Solow, en clair l’effet-productivité dans la croissance du PIB a été négative, un signal qu’il y a eu un effet de “dés-apprentissage” dû à la désagrégation du système productif pré-crise lors des années 1980. “The Great Unlearning“, un papier passionnant sur les raisons potentielles du retard de l’Italie par rapport à d’autres pays de la zone Euro, comme la France ou l’Allemagne. Les conclusions des auteurs suggèrent l’inexistence d’incitations propres à motiver la force de travail comme étant une raison pertinente. Il est probable que des raisons additionnelles devraient être discutées, comme l’effet de la taxation sur le taux de participation de la population active sur le marché du travail.

Le principe d’une politique d’austérité vertueuse est basé sur l’arbitrage entre une croissance affaiblie sur le court et moyen terme, et l’amélioration des perspectives sur une période temporelle plus longue, en apurant l’économie dans son ensemble des comportements (et incitations) qui conduisent aux difficultés auxquelles nous faisons face actuellement. Cela signifie aussi prendre des décisions potentiellement impopulaires – encore que d’autres mesures d’austérité peuvent équilibrer le programme de consolidation en produisant des effets d’équité fiscale, par exemple. On se propose donc de comparer l’évolution de trois instruments de politique fiscale sur des agrégats d’intérêt.

I. Politique Fiscale:

sous certaines conditions, la taxe la moins “intrusive” à la disposition du gouvernement est l’instrument de la TVA (par abus de concept, toutes les taxes sur la consommation inscrites au BGE) car les ménages peuvent ajuster leurs habitudes de consommation sans grande incidence sur les fondamentaux économiques. A court terme, une augmentation permanente de la TVA peut pénaliser la croissance, particulièrement lorsque celle-ci devient tributaire de la consommation des ménages. Les conditions d’un effet-TVA vertueux résident dans l’adoption d’une taxe spécifique aux paniers de consommation plutôt que des catégories de biens; sur ce principe, une augmentation permanente revient à pénaliser le consommateur dans sa préférence pour les biens importés ou non échangeables, améliorant ainsi la position nette extérieure de l’économie dans son ensemble. D’autres résultats positifs sont représentés sur le graphe ci-dessous:

Réaction d'agrégats en pourcentage de déviation

Réaction d’agrégats en pourcentage de déviation (ex: réaction initiale de l’emploi à 5%)

Une augmentation permanente dans l’impôt sur la consommation (exprimée ici en taux de croissance) donne des résultats globalement positifs sur l’investissement privé, la position nette extérieure et l’emploi, pour la sphère privée, ainsi qu’un léger déclin dans la population en quête d’emploi. Le raisonnement derrière ces réactions se trouve principalement dans l’effet de substitution qu’exerce la TVA sur les habitudes de consommation, en faveur d’une épargne locale plus importante et donc des plans de production plus ambitieux. Cela revient aussi à réduire la dépendance de la consommation agrégée aux importations. L’effet à court-terme sur le déficit budgétaire est plus ambigu, puisqu’il s’améliore rapidement durant la première année, avant de se dégrader durant les années suivantes, un résultat lié au déclin irrémédiable sur le PIB.

Le choix derrière une augmentation régulière et permanente dans la taxe sur la consommation crée aussi deux mécanismes qui améliorent à long terme la compétitivité du Maroc: dans un premier temps, l’affaiblissement de la croissance du PIB (de l’ordre de près d’un point de croissance) est à mettre sur le compte de la consommation domestique, mais d’un autre côté, les termes de l’échange s’améliorent rapidement durant les premiers trimestres, et se stabilisent à un niveau légèrement supérieur aux performances initiales.

Des résultats similaires mais de magnitudes différentes sont obtenus lorsque le gouvernement décide d’affecter la pression fiscale sur les revenus ou en introduisant une réforme sur les cotisations sociales, sauf pour le chômage, où une nouvelle population devient demandeuse d’emploi – un des indicateurs préoccupants étant le taux d’activité, anormalement bas et recouvrant difficilement de la chute brutale enregistrée aux alentours de 2000. Il serait facile de succomber à la tentation de croire qu’une baisse du taux de chômage serait un bon indicateur, quand une proportion inquiétante de la population en âge de travailler décide (ou est contrainte) à rester en dehors du marché du travail.

II. Politique de Dépenses Gouvernementales

La décision prise en fin d’année d’annuler certaines dépenses d’investissement aura certainement un impact négatif sur la croissance, et les résultats d’études très exhaustives sur le sujet conclut à une mauvaise austérité que de décider d’une réduction, même temporaire, des programmes d’investissements publics, par le double effet qu’ils exercent sur les choix des agents privés et le manque à gagner en matière d’extension de l’appareil productif.

IRF_GIOn constate ainsi que pour une légère amélioration immédiate du déficit budgétaire, des effets négatifs plus importants ou plus persistants dans le temps sont observés sur l’emploi, les flux d’investissement privés (et d’investissements étrangers) s’en ressentent aussi. Il est donc impératif que toute politique de consolidation devrait éviter de céder à la tentation de la facilité de réduire le déficit budgétaire en réduisant son programme d’investissements dans les infrastructures publiques.

III. Contrôle des Dépenses de Fonctionnement

FoncPubL’effort consenti pour le programme de départ volontaire en 2005 a généré une certaine stabilité dans le poids de la masse salariale publique dans le PIB. Cet effet a cependant été rapidement effacé, ironiquement non pas par de nouveaux recrutements (parfois nécessaire pour pallier au départ définitif d’experts) mais par des valorisations importantes des traitements moyens – la masse salariale depuis 1990 a été tirée à seulement 40% par de nouveaux recrutements, et à 30% depuis 2006.

le contrôle des dépenses de fonctionnement revient donc à agir sur deux leviers pour réaliser une bonne politique d’austérité: adopter une approche de contrôle de recrutement – par exemple en annonçant une cible pluriannuelle de postes ouverts, ou présenter de nouvelles modalités de rémunérations qui mettent en ligne le traitement moyen avec les rémunérations offertes dans le reste de l’économie privée.

La dualité entre les deux rémunérations est préjudiciable à l’économie dans son ensemble: sur la période 1990-2012, le traitement moyen a augmenté en moyenne annuelle de 7%, bien plus que l’inflation moyenne de 3% ou encore la croissance réelle du PIB de 3.76% sur la même période. D’autres effets pervers sont à mettre au compte de cette généreuse rémunération:

– Les effets de distorsions sur le marché du travail créés par la disparité de rémunération entre secteurs privé et public entraîne une dépression des salaires privés, ainsi qu’une incitation soit à demander de préférence un emploi dans le secteur public, ou à rester en dehors du marché du travail, au sein de la population inactive mais en âge de travailler.

– La baisse du chômage qui peut suivre un effort de recrutement dans la fonction publique est très relative, et se dissipe très vite dans le temps, tout en créant une charge durable dans le temps, en termes de rémunération actuelle et future, ainsi que des questions de pension de retraites.

– Les distorsions sont plus importantes sur les revenus que sur le recrutement en lui-même, ce qui implique qu’un contrôle efficace et équitable des dépenses de fonctionnement passe d’abord par un gel (en termes réels) de la masse salariale, puis de l’imposition d’une limite sur les recrutements offerts dans la fonction publique. Une réduction forcée de la masse salariale en renvoyant des fonctionnaires, si elle peut servir d’outil de discipline quant aux prestations qu’offre la fonction publique, résulterait d’une augmentation excessive du chômage sans avantages immédiats particuliers.

Ces mesures restent tributaires à la crédibilité d’un programme de consolidation fiscale, mais elles doivent toujours être motivées par la nécessité de faire de l’appareil productif domestique un outil compétitif à l’international. La taille du Maroc ne lui permet certainement pas de se maintenir dans l’état actuel de fuite en avant.

Fact Check – l’Agriculture et le Plan Maroc Vert

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco by Zouhair ABH on July 22, 2013

Une alerte Info Maroc a attiré mon attention dans les chiffres rapportés et présentés comme étant une preuve de la réussite du Plan Maroc Vert, parmi lesquels:

La mobilisation active de tous les acteurs autour de la nouvelle stratégie “Plan Maroc Vert” commence à porter ses fruits avec un PIB moyen supérieur à 100 milliards de dirhams (MMDH) par an contre une moyenne de 75 MMDH par an avant 2008 […] la production des olives a enregistré une amélioration de 56% entre la période 2007-2008 et celle de 2011-2012, la production des agrumes a augmenté de 46% durant la même période […]

Voici donc des chiffres extraits du rapport annuel produit par le Ministère de l’Agriculture, qui servent (je crois) à montrer que oui, le PMV est un succès retentissant. Des chiffres qui me semblent cacher des performances bien plus modestes qu’on ne voudrait le dire, et qui, plus grave encore, cachent d’autres statistiques -toutes aussi officielles- qui elles méritent beaucoup plus d’attention.

1/ La Croissance du PIB Agricole

Une croissance moyenne de 4.5% du PIB agricole entre 2008 et 2012.

Une croissance moyenne de 4.1% du PIB agricole entre 2008 et 2012.

Le rapport annuel semble tirer une grande fierté de l’augmentation de 25 Milliards de valeur ajoutée dans le PIB agricole entre 2007-2008 et 2012. Or cette croissance est à mettre en perspective avec les performances historiques du secteur: la moyenne de longue durée est proche des 5.6% entre 1965 et 2012, et la moyenne de croissance sur la décennie passée est 6.33%. Dans les deux cas, la performance de l’agriculture marocaine pour la période considérée, celle de l’effet supposé du Plan Maroc Vert, n’est pas particulièrement exceptionnelle, et semble même confirmer une tendance de convergence théorique vers une croissance moyenne inférieure à 5%.

L’autre argument du rapport place l’agriculture comme moteur de croissance de l’économie dans sa totalité, ce qui ne semble pas être le cas non plus: d’après les comptes nationaux établis par le Ministère des Finances, la contribution moyenne de l’agriculture entre 2007 et 2011 a été de l’ordre de 60 points de base dans une croissance moyenne du PIB agrégé de 4.34%. En excluant 2007, on atteint une contribution de près de 30% dans la moyenne 2008-2011. Le secteur tertiaire réussit bien mieux, avec en prime une plus grande stabilité dans la contribution moyenne sur la période considérée.

Une autre hypothèse, celle-ci implicite, attribue au Plan Maroc Vert une vertu stabilisatrice dans la croissance du PIB agricole: en effet, la composante réputée la plus volatile de la croissance de l’économie nationale reste sans conteste agricole, et l’un des effets attendus de ce Grand Chantier est certainement de réduire la volatilité de la croissance du PIB agricole par rapport à sa moyenne. On observera ainsi que si ce déclin, s’il est bien observé, date d’avant le PMV, et ne peut, en l’état, lui être imputé. De plus, comme le montre le graphe ci-dessous, il est délicat pour le Ministère de s’approprier les vertus du déclin de la volatilité de croissance, sans être obligé de s’expliquer sur la tendance en déclin de la croissance moyenne.

Le déclin dans la volatilité de la croissance est lié au déclin de la croissance moyenne.

Le déclin dans la volatilité de la croissance est lié au déclin de la croissance moyenne.

2/ Contributions du Secteur en Emplois

D’après les dernières statistiques du HCP, la tendance est au déclin de l’emploi du secteur agricole dans la force de travail totale: en effet, ce taux passe de 46% en 1999 à un peu moins de 40% en 2011. Ce comportement de la main d’œuvre agricole s’inscrit à contre-courant des objectifs principaux du Plan Maroc Vert, à savoir la création de 1.5 millions d’emplois pour cette décennie.

Année Création Nette
2007 5 000
2008 -67 000
2009 -1 100
2010 21 000
2011 9 000
2012 -59 000
SOMME -92 100

A côté du déclin de la contribution agricole dans la structure de la main d’œuvre, on constate qu’entre 2007 et 2012, le secteur agricole n’aura pas réussi à créer les emplois escomptés. L’objectif mentionné plus haut suppose une création annuelle moyenne de 150.000 emplois agricoles, alors même que la période 2007-2011 observe une destruction cumulée de 92.000 postes, rendant ainsi l’objectif d’emploi additionnel de 1.5 Million difficile, sinon impossible à atteindre. C’est probablement l’échec le plus patent du Plan, principalement parce que les choix implicites du PMV -notamment l’agrégation- se sont faits au détriment de la grande majorité des petits agriculteurs. Si la démonstration théorique pointait effectivement à une faible création d’emplois – sinon négative- la preuve empirique valide l’hypothèse que la concentration de moyens auprès d’une minorité affluente d’agriculteurs dont la production est fortement capitalistique se traduira irrémédiablement par un déclin tendanciel de l’emploi dans le secteur.

3/ Divers Éléments

Enfin, d’autres chiffres d’apparence faramineuse mais cependant peu pertinents lorsque comparés à d’autres statistiques ont été avancés, notamment sur l’indice de production de certains produits agricoles: le rapport mentionne ainsi des croissances à deux chiffres, la production d’olives par exemple, qui augmente de 56% entre 2007/2008 et 2011/2012 (soit une croissance annuelle moyenne de 9.3%) ou celle des agrumes sur la même période (46%, soit 7.8% en moyenne) mais d’un autre côté, le rapport occulte le fait que plusieurs produits agricoles n’ont pas réussi à combler le déclin très important en valeur d’exportations, un aspect vital de la stratégie Maroc Vert.

Après tout, cette concentration de moyens a pour objectif explicite d’améliorer la valeur ajoutée dans les exportations. Il s’avère ainsi qu’aussi impressionnante la progression dans la production de ces produits, une stagnation dans les exportations signifie bien un échec dans l’approche proposée.

Mawazine, Tourisme et Chiffres

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccanology, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on May 28, 2013

On m’a proposé l’idée d’explorer l’hypothèse selon laquelle le festival Mawazine (qui se déroule actuellement) n’influe pas vraiment sur le nombre de touristes visiteurs – ou plutôt, que les moyens mis en place pour faire de la publicité à cette manifestation culturelle (y compris les invitations aux différents artistes connus) participent de la promotion de notre pays en tant que destination touristique; auquel cas, le budget Mawazine se justifie complètement, comme un vaste coup média.

Sauf que je n’ai pas souvenir de lire une quelconque analyse sérieuse de ce coût d’opportunité: certes, les budgets marketing dépensés en sponsoring auraient pu servir à construire des hôpitaux, écoles, routes, éclairage public, des diplômés chômeurs dans la fonction publique en plus, mais un argument équivalent peut se faire sur la base d’un raisonnement Trickle Down: la publicité internationale attirera plus de touristes, donc plus de revenus fiscaux, pour les opérateurs touristiques, des créations d’emplois, etc. Et il est probablement plus facile de vérifier cette seconde assertion que la première.

Je préviens le lecteur de suite que je suis très sceptique quant à la validité des résultats présentés ci-dessous: je me suis basé sur un échantillon trop petit – de 1995 à 2010. Malgré la robustesse statistique de ces même résultats, toute critique quant à la pertinence de ceux-ci sera entièrement valide. Je pense néanmoins que si nous raisonnons en termes de coûts d’opportunité et de rendements, il faudra bien commencer à un moment ou un autre à proposer des chiffres, aussi imparfaits soient-ils.

Pour ce faire, j’emprunte aux travaux académiques d’économie du travail une fonction très connue du rendement de l’éducation, et dont la forme serait \ln r_t = \alpha_0 + \alpha_1 z_t + \alpha_2 z_t^2 et j’insiste sur le terme \alpha_2 z_t^2 qui mesure ainsi l’effet marginal des entrées de touristes sur les recettes – car il ne suffit pas de récupérer le maximum de touristes pour augmenter nos recettes du secteur touristique lui-même, il s’agit de faire en sorte que le rendement potentiel du visiteur non-résident potentiel reste le plus élevé possible.

légère inflexion dans les recettes touristiques vers 2008-2009, mais le nombre d'entrées est toujours en croissance

légère inflexion dans les recettes touristiques vers 2008-2009, mais le nombre d’entrées est toujours en croissance

Et c’est là que toute la discussion devient importante: comment peut-on contrôler l’impact de Mawazine dans la relation décrite plus haut? après tout, il est difficile (peut-être impossible) de contrôler pour un évènement présent, surtout que la tendance des rentrées en revenus et de touristes est robuste dans leurs croissances respectives.

Que se passerait-il si on décidait d’intégrer l’évènement d’organisation de Mawazine dans le petit modèle sans forcément faire apparaître le terme? Je m’explique: une régression standard lie directement les revenus touristiques au nombre de rentrées, avec un terme capturant le rendement des arrivées de touristes, abstraction faite de l’organisation du festival. On se propose d’intégrer Mawazine comme instrument – c’est-à-dire une variable sans lien direct à priori avec l’évolution des recettes, mais influençant les rentrées de touristes.

----------------------------------------------
    Variable | OLS_NoMawazin    GMM_Mawazin   
-------------+--------------------------------
     arrival |  .67609406***    .71855215***  
  arrival_sq | -.03344045**     -.0374711***  
       _cons |  19.546418***     19.46791***  
-------------+--------------------------------
          r2 |   .9641003       .96265975     
        r2_a |  .95857727        .9569151     
----------------------------------------------
      legend: * p<0.05; ** p<0.01; *** p<0.001

Premier constat, l’effet aléatoire (ou présumé comme tel) sous Mawazine est légèrement supérieur à la régression standard, ce qui laisserait à supposer un effet de traitement positif – mais dont le différentiel est très faible, assez faible en tout cas pour douter de la validité de l’hypothèse selon laquelle un festival aux invités prestigieux sert l’image du royaume, et donc son secteur touristique.

La différence de coefficient dans le second modèle (GMM_Mawazin)  par rapport au premier, est expliquée par l’introduction de l’évènement Mawazin dans le calcul du rendement des arrivées en termes de revenus d’activités touristiques. Or en testant les deux valeurs 3.34% et 3.74% on découvre qu’il est très difficile de conclure à une quelconque différence statistiquement significative, ceci sans oublier le fait que l’échantillon est excessivement petit pour en tirer une conclusion définitive.

"L'inflation" du budget annuel du festival met en difficulté son effet vertueux sur le rendement touristique

“L’inflation” du budget annuel du festival met en difficulté son effet vertueux sur le rendement touristique

Voici donc un résultat qui ne plairait probablement pas au Ministère du Tourisme, et que les auditeurs des entreprises participantes de leurs budgets Marketing respectifs pourraient utiliser pour discuter du rendement effectif de leur sponsoring: certes, le rendement estimé pour “l’effet Mawazine” se vérifie sur le rendement touristique, mais ce résultat est tellement fragile qu’il ne vaut certainement pas le budget annuel alloué à cet évènement. Pour ce faire, on se permet de comparer les courbes respectives de rendement pour un modèle sans effet Mawazine, et l’autre avec le festival comme instrument – la valeur initiale sera la même afin d’isoler plus exactement l’influence du festival, puis avec un niveau initial inférieur prenant en compte l’évolution moyenne annuelle du budget du festival.

On remarquera ainsi que sous hypothèse d’un différentiel significatif, le festival n’atteindrait son objectif que si son coût de fonctionnement reste constant, ou en tout cas, enregistre une croissance modérée – et cela ne semble pas être le cas.

Cette critique n’est pas particulièrement orientée contre l’organisation de Mawazine (un bien bon festival dans ses éditions initiales en tout cas) mais plutôt la conclusion que plusieurs initiatives – dont plusieurs s’insèrent dans les fameux Grands Chantiers– se parent d’un pseudo-calcul de coût d’opportunité, alors que le résultat statistique est pour le moins peu probant. Pour une fois que l’approche technocratique se met vraiment au service du citoyen, autant en profiter.

Fiscalité, Emploi Et Croissance

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on May 19, 2013

(Je reviens sur la synthèse publiée par CAC/Anfass, cette fois-ci avec une formulation mieux travaillée pour expliquer en quoi porter la pression fiscale à 35% est une mauvaise chose, surtout pour l’emploi)

C’est une question de prélèvement fiscal, principalement. La dépense publique, conceptuellement, n’admet pas de limites particulières, alors que la somme des taxes collectées est limitée par la richesse créée disponible. Par conséquent, alors qu’on peut être d’accord avec le principe d’un Etat-providence tel que promu par les auteurs de la synthèse CAC/Anfass, il me semble que deux critiques ont été ignorées (dans le document initial, ou la réponse à ma critique initiale gracieusement apportée par Mehdi Taam) et elles sont:

1/ Le raisonnement sous-jacent de relèvement de la pression fiscale suppose que les consommations actuelles de l’administration publique sont toutes essentielles (une hypothèse difficile à argumenter face à l’opinion publique ou même en termes d’efficacité de dépenses publiques) et que les dépenses prévues dans le projet de Welfare State que le collectif appelle de ses vœux s’additionnent en absolu.

2/ Le relèvement de la pression fiscale, graduel ou immédiat, semble considérer la croissance économique comme exogène et indépendante de ce changement dans la politique budgétaire; cette seconde critique me semble beaucoup plus importante car elle touche directement à la question de réforme fiscale.

Deux aspects particuliers m’interpellent ici: l’impact de la pression fiscale sur la croissance, mais aussi sur les taux d’emplois. En effet, au-delà d’un certain taux d’imposition sur le travail (ou l’attente d’une tendance haussière de ce taux) l’incitation à travailler – l’évolution positive du salaire- diminue jusqu’à dissuader les nouveaux entrants ou ceux ayant des rendements marginaux (faibles) de productivité à intégrer ou rester  sur le marché du travail. C’est une illustration parmi d’autres de la fameuse courbe de Laffer, mais appliquée au marché du travail de même qu’à la croissance du PIB.

Un Taux Maximal d'Impôts Principaux aux alentours de 17.43% du PIB

Un Taux Maximal d’Impôts Principaux aux alentours de 17.43% du PIB

Le lien entre pression fiscale et emploi est certainement très clair dans le graphe: on peut ainsi supposer que la progression graduelle de la pression fiscale ouvre la voie à la création d’emplois publics (particulièrement attirant pour la population active féminine) et d’effets de redistribution, mais une fois un taux maximal atteint, les effets négatifs de la pression fiscale, dissuadant la création additionnelle d’emplois et de richesse, commencent à être observés, et il est tout à fait légitime de se poser la question suivante: pourquoi y a-t-il de moins en moins d’individus en âge d’activité qui choisissent ou décident de se retirer du marché du travail?
Pourquoi ainsi la population féminine est-elle active à seulement 30-25%? Une piste d’analyse est que la structure fiscale actuelle (dont le taux agrégé est une image) a un effet discriminant, en tout cas dissuadant pour une certaine population à rejoindre le marché du travail.

Dans cette relation, il s’agit d’identifier les effets positifs/négatifs de cette pression fiscale: certes, les impôts collectés sont une richesse en moins pour le contribuable, d’un autre côté, cet impôt est dépensé, créant ainsi une nouvelle activité économique – or cette relation n’est pas linéaire, car l’efficacité de cette redistribution diminue, et ses effets positifs diminuent plus vite que le coût de la pression fiscale – d’où la nécessité de trouver un équilibre dans le ratio Taxe/PIB. Et ce raisonnement n’est pas une vue de l’esprit: la spécification proposée (E = emploi, τ = taxe) où E_t = \alpha_0 + \alpha_1 \tau_t + \alpha_2 \tau_t^2 permet d’expliquer entre 76.2% et 75.3% des variations dans l’emploi sur les cinq dernières décennies.

Qu’en est-il de l’impact de la pression fiscale sur la croissance? La même spécification permet d’obtenir des résultats assez satisfaisants, mais pas aussi directs que ceux liant fiscalité et emploi. Cela signifie qu’effectivement, il y a presque une chance sur deux (56.5%) de rejeter l’effet marginal estimé du relèvement des impôts. Sur ce point en tout cas, il est difficile d’apporter une preuve statistiquement robuste.

Cependant, rien n’empêche de simuler une relation entre la croissance -ou pour être plus précis, les points de croissance gagnés ou perdus- et le taux d’imposition (la pression fiscale). En effet, il s’agit principalement d’un arbitrage entre l’effet de redistribution de la dépense publique financée par l’impôt, et le manque à gagner en création de valeur par le prélèvement de celui-ci, soit g_t = \beta_0 + \beta_1 \tau_t + \beta_2 \tau_t^2

Fisc_Marginal

Les deux courbes comparent l’effet ‘manque à gagner’: la différence en termes de pression fiscale maximum représente ce que le graphe dénote comme la ‘sensibilité’ de la croissance aux variations du taux d’imposition: lorsque la croissance est insensible (comparativement) à une levée additionnelle d’impôts, la pression maximale est plus loin, permettant ainsi de lever des impôts additionnels jusqu’à ce niveau. De plus, on observera un autre effet bénéfique à la tolérance de l’économie au prélèvement additionnel, c’est un effet redistributif plus persistent, représenté graphiquement par une tendance plus longue dans la courbe verte du graphe ci-dessus.

Pour résumer: le chiffre de 34% de pression fiscale rapportée au PIB, tel que proposé par le collectif CAC/Anfass ne peut être économiquement viable en termes de croissance additionnelle n’est possible que si le “multiplicateur social” (le rapport de l’effet redistribution et de l’effet destruction) est égal ou supérieur à .66 – chaque dirham collecté en nouvelles taxes devrait générer 66 centimes de croissance additionnelle. Si le rapport détaillé qu’ils se proposent de publier prochainement permet de donner des résultats allant dans ce sens, la viabilité économique de leur réforme fiscale serait crédible. Mais l’effet négatif sur l’emploi reste indiscutable en l’absence de propositions détaillées quant à une potentielle réforme fiscale touchant aux prélèvements sociaux.

La Valeur d’un Emploi

Les statistiques du HCP pointent une baisse du chômage (bonne nouvelle) accompagnée d’un renforcement de la tendance dans la baisse du taux d’activité (mauvaise nouvelle) alors que le chômage des titulaires d’un diplôme supérieur reste plus élevé et plus persistant que toutes les autres catégories recensées (très mauvaise nouvelle)

Peut-on expliquer ce paradoxe? La baisse du taux de chômage n’est pas uni variée: dans sa dynamique, le chômage est tributaire du taux de sortie temporaire du marché du travail, ainsi que du taux de création d’emplois, ou pour être plus précis, des vacances ouvertes dans le même marché du travail. Ainsi, la baisse du taux de chômage peut être aussi bien le fait d’une robuste création d’emplois (la situation désirable) comme elle peut être le fait d’une décision collective de ne plus rechercher activement l’emploi, par anticipation qu’il n’y en a plus.

Et en observant le taux d’activité depuis la fin du siècle dernier, la robustesse du déclin tendanciel est proprement effarante: de plus en plus d’individus (surtout des femmes) font le choix – ou sont contraint(e)s- de sortir du marché du travail, ou passent vers un sous-marché de travail non rémunéré.

Déclin irréversible du taux d'activité dès la fin des années1990

Déclin irréversible du taux d’activité dès la fin des années1990

De la perspective d’un demandeur d’emploi, l’opportunité à chercher un emploi dépend directement du différentiel positif qu’il tirerait en confrontant le rendement de son capital humain (son éducation) au rendement anticipé de son emploi: cela expliquerait ainsi pourquoi les emplois les mieux rémunérés sont ceux exigeant une éducation au préalable un coût plus élevé (le plus élevé), et c’est ce qui, aussi, peut probablement expliquer le paradoxe observé dans le taux de chômage élevé dans la population élevée.

A côté de ce décalage entre valeur intrinsèque d’emploi moyen et le rendement attendu d’un diplôme, il y a aussi le choix économique fait par le Maroc de ne pas s’intéresser sérieusement à transformer son appareil productif: dans le jargon du cabinet de conseil, l’analyse SWOT a clairement identifié une série de secteurs nécessitant une main d’œuvre modérément ou pas qualifiée. Le raisonnement sous-jacent était que la rareté de la main d’œuvre beaucoup plus diplômée profiterait immédiatement de cette division du travail – si effectivement cette population diplômée était rare.

Une vérité douloureuse qu’on ne se dit pas souvent est que le Maroc aura formé un excédent de diplômés dans des domaines pas forcément adaptés aux prérequis du marché du travail (y compris dans l’emploi public) peut être par aversion au risque politique engagé par une telle mesure (qui se traduirait par un numerus clausus dans l’enseignement supérieur par exemple) le prolongement logique du conditionnement des qualifications de la main d’œuvre domestique supposait en effet un nombre réduit d’étudiants et/ou de diplômés de l’enseignement supérieur, à contre-courant avec le dogme de l’enseignement égalitaire.

On comprend par exemple pourquoi le mouvement des diplômés chômeurs exigeant leur intégration dans la fonction publique a subsisté avec une remarquable vigueur: le rendement attendu d’un emploi public, en comparaison avec le coût consenti dans la formation est supérieur ou proche de ce qu’on peut attendre du marché privé du travail, même si les qualifications intrinsèques ne correspondent pas. Il suffit ainsi de comparer la valeur d’un emploi moyen agrégé, celle d’un emploi dans le secteur public, et la valeur intrinsèque du capital humain obtenu dans l’enseignement supérieur:

L'intersection et/ou les positions relatives des courbes renseignent du 'vrai' coût-avantage à l'accumulation du capital humain versus valeur d'emploi

L’intersection et/ou les positions relatives des courbes renseignent du ‘vrai’ coût-avantage à l’accumulation du capital humain versus valeur d’emploi

Ces graphes montrent décrivent une partie du problème handicapant une création harmonieuse d’emploi, résultant est d’un taux d’activité plus important (ou en tout cas brisant sa tendance au déclin) et d’une stabilisation du chômage: le mauvaise usage que l’on fait du capital humain introduit des comportements adverses, où il est certes plus intéressant de ne pas investir dans l’éducation (graphe 1.1) ou alors la progression dans le système éducatif suppose des rendements croissants – soit à travers une amélioration de la qualité du capital humain transmis, soit en proposant une meilleure allocation des ressources actuelles, reflétant ainsi la vraie valeur de l’éducation secondaire ou même supérieure.

Qu’en est il de la valeur moyenne de l’emploi? Tant qu’il existe une législation fiscale pénalisant l’emploi ou les secteurs potentiellement créateurs d’emploi (et il y a moyen de démontrer cela) et tant que le différentiel entre emploi privé et public subsiste, le comportement des individus nouvellement arrivés sur le marché du travail, ou à la recherche depuis une certain moment d’un emploi, ou même pour les élèves, collégiens et lycéens, n’ira pas forcément dans le sens d’une société où le travail, outre sa valeur économique, contribue comme outil de socialisation, de désenclavement d’une population potentiellement vulnérable ou défavorisée, et simplement de restituer à sa dignité l’individu qui cherche à subvenir à ses besoins par ses moyens propres.

Et je conclus sur cette observation: un taux de féminisation dans le secteur privé analogue à celui de l’administration publique (proche des 40%) résulterait d’un boom sans précédent dans le taux d’activité (à plus de 60% des 49% actuels) ainsi qu’un changement radical dans l’appréciation des retours d’éducation.