The Moorish Wanderer

La Mobilité Sociale, Existe-t-elle?

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on January 31, 2013

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Le post de Omar sur la classe moyenne m’a poussé à reprendre la question persistante de la typologie de cette population.

A vrai dire, la seule mesure qui vaille reste la définition statistique de la classe moyenne – la classe médiane. Et les différences de consommation importent peu face aux résultats de la distribution des revenus. Il est convenu bien sûr que cette médiane -dans sa définition la plus large- est assez hétérogène pour en admettre les déclinaisons régionales. Une observation: les chiffres évoqués ici, chez Omar et d’une manière général dans le débat public, datent de 2007, et donc les revenus évoqués (25.000 à 69.000 dhs) doivent être ajustés pour prendre en compte l’évolution du RNDB (soit des chiffres plus proches de 33.100 à 157.800 annuels – sur la base de percentiles entre 25% et 75% de la distribution)

Mais le sujet m’intéressant ici est autre: peut-on deviser sur la mobilité sociale au Maroc? En d’autres termes, cette classe moyenne est-elle une majorité? Et les flux d’arrivées et départs de cette population sont-ils réellement observables? En l’absence de données empiriques (les observateurs les plus intéressés par ces thèmes attendent toujours une étude promise par le HCP en 2011) je proposerai une ‘histoire’, avec des faits stylisés.

En 1955, le Maroc intègre la modernité d’un état souverain, et de ce fait, on cherche à vérifier s’il y a eu mobilité sociale. L’idée est de construire à partir de la distribution des revenus de l’époque, des probabilités de mobilité croissante ou décroissante. Pour garder l’histoire simple, on divise l’ensemble de la population en trois classes – 10% les plus riches, 10% les plus pauvres, et la classe moyenne entre les deux.

Ces probabilités sont calculées à partir de la distribution des revenus; à titre d’exemple, la probabilité de déclassement d’un ménage appartenant au décile supérieur vers la classe moyenne était de 41.63%; d’un autre côté un ménage appartenant au décile inférieur a une chance sur deux de rester pauvre, et moins de 10% de progresser vers le décile supérieur.

Ces probabilités servent à calculer ensuite la distribution ‘idéale’ à très long terme, par exemple comme une prévision de la distribution qu’on observerait en 2007.

Le graphe en haut illustre cette projection comparée à la concentration des revenus, et semble conclure notre histoire par un happy ending: la classe médiane définie libéralement s’approprie une part du gâteau plus importante, une bonne nouvelle pour la classe moyenne. Mais encore, la définition retenue était résiduelle, c’est-à-dire que l’attention est concentrée sur les deux déciles extrêmes, et deuxièmement, la part dans le revenu national du décile inférieur est trop basse pour l’interpréter comme un bon signe de l’inégalité des revenus, simplement parce qu’à nombre égal de ménages, une part inférieure du décile signifie un revenu inférieur par ménage.

L’histoire continue, cette fois en admettant 5 déciles, et en recalculant les probabilités de mobilité ascendante ou descendante. Les résultats sont radicalement différents:

1/ La part du premier quantile est toujours plus importante pour 2007 que ce qui devrait être observé
2/ La ‘classe moyenne supérieure’ (le deuxième décile) ainsi que la médiane sont toutes les deux démunis par rapport à la distribution initiale des revenus par ménages
3/ Les quantiles les plus défavorisés sont encore plus défavorisés avec la présente distribution des revenus.

Ce qui était largement résiduel en faveur de la classe moyenne comme preuve d’une certaine mobilité sociale est contredit par la différence défavorable observée pour des compartiments plus détaillés.

Je reviens sur le détail de l’hypothèse initiale: la répartition des revenus est supposée suivre un chemin déterministe fonction seulement de la distribution initiale des revenus. Les différences observées seraient ainsi dues à une pléthore de variables exogènes. Il serait intéressant de contrôler pour les effets institutionnels: peut-on faire l’hypothèse que certaines sources de revenus, liées à certaines classes sociales (ou déciles/quantiles) permettent de progresser plus rapidement dans la distribution des revenus?

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Nadia Salah, ou Le Déficit “Social”

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on November 28, 2012

Je me pose la question naïvement: la comparaison osée dans son éditorial du 24 Octobre dernier était-elle factuellement fausse?

Et toujours, vraiment toujours, ce sont les familles les plus fragiles qui sont les plus durement touchées. Plus inquiétant encore: il est faux de croire que les largesses budgétaires servent à la lutte contre la pauvreté. La France vient de découvrir après deux décennies de déficits financiers et sociaux, que plus de 14% de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté. Un niveau de pauvreté pas très éloigné de celui du Maroc, qui a pourtant un PIB par tête 15 fois plus petit! Des données incontournables qui devront guider les débats parlementaires.

Si je comprends bien, l’argument de la Rédaction se décompose en trois assertions: la première, que le déficit budgétaire est (généralement) inefficace à effacer les inégalités sociales, voire les poches de pauvreté.  la deuxième, que le niveau de richesse n’est pas déterminant du niveau de pauvreté d’un pays donné, et enfin, que le Maroc obtient des résultats de pauvreté/inégalités similaires à ceux de certains pays européens. Les deux premiers points sont factuels, le dernier est sujet à une interprétation de l’efficacité d’une politique publique, en l’occurrence orientée vers la lutte contre la pauvreté. Pour le reste du post, je ne suggère pas la comparaison du Maroc avec d’autres pays, mais me sers plutôt des assertions de Mme Salah pour en illustrer les limites.

Le problème est que Mme Salah utilise pour sa comparaison deux méthodologies différentes: celle de l’INSEE est une mesure simple, standard et liée à la répartition des revenus dans une économie donnée. Celle du HCP, qui semble se baser sur les comportements et habitudes alimentaires des ménages. Les deux méthodes ne sont pas mutuellement exclusives, mais le résultat final, celui de la population de ménages considérés comme ‘pauvres’ varie largement. Ainsi, la méthode HCP utilise le signal le plus direct de la mesure de pauvreté (la consommation est un déterminant important du niveau de vie) mais en même temps, elle néglige un biais significatif dans son calcul, à savoir l’effet de la subvention sur les habitudes de consommation.

La méthode standard de représentation du niveau de pauvreté comme un pourcentage (60% ou 50%) du revenu médian, a l’avantage de se prêter à des comparaisons internationales, et en même temps de rendre compte des inégalités de revenus. Lorsque cette méthode est appliquée, nous observons que le taux de pauvreté relative au Maroc qui serait comparable aux 14% évoqués dans l’éditorial de l’Economiste, serait plutôt dans les 33% – soit 2.3 Millions de ménages, plus du double des chiffres évoqués par le HCP dans la plupart de ses rapports.

Un petit mot peut-être sur l’usage du revenu médian plutôt que moyen. Dans un monde parfait, les deux statistiques devraient être équivalentes (ce qui est le cas pour une distribution Gaussienne) mais pour les revenus, le revenu moyen est plus élevé que la médiane à cause du biais des hauts revenus. La moyenne d’une population donnée augmente sensiblement lorsqu’un seul individu très fortuné la rejoint. La médiane, d’un autre côté, ne change pas ou peu, et suppose des transferts importants entre les individus pour qu’elle varie substantiellement. En termes réels, cela signifie qu’il y a une amélioration réelle pour la majorité des ménages d’une économie donnée si le revenu médian augmente. L’information donnée par l’augmentation du revenu moyen n’a que peu de sens.

La comparaison malheureuse avec l’Union Européenne et la France dans l’éditorial de l’Economiste: les niveaux d’inégalité au Maroc sont bien plus élevés et plus persistants.

Le rapport avec “Goulou L’3am Zine” (l’attitude courante qui ignore ostentatoirement des difficultés réelles) réside dans l’usage de ces statistiques; par exemple, l’usage de la même méthode décrite plus haut démontre un taux de pauvreté relative au Maroc supérieur au chiffre avancé pour la France. D’un autre côté, une mesure de l’inégalité des revenus (l’indice de Gini par exemple) permet de montrer que les inégalités au Maroc ont bien augmenté, alors même que le niveau de déficit moyen rapport au PIB y a été légèrement inférieur, en comparaison avec les niveaux observés en Union Européenne durant les dernières années: 3.38% pour l’Europe des 27, 2.9% pour le Maroc (2002-2010).

La comparaison de cette mesure d’inégalité montre bien les limites des trois assertions initiales: le niveau de déficit budgétaire ne présage pas des inégalités (et donc des niveaux de pauvreté respectifs) et à moins de préparer une étude exhaustive sur les propriétés de la distribution des revenus en Union Européenne (France comprise) et au Maroc, il est toujours plus pertinent de considérer le revenu médian comme indicateur de bien-être social (plutôt que le niveau de PIB) et enfin, les déboires financiers ou budgétaires outre-méditerranée n’exonèrent pas l’échec patent (ou potentiellement tel) de nos propres politiques domestiques.