The Moorish Wanderer

“Les Champions Nationaux”

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on September 2, 2013

Un concept officieux qui semble guider la politique économique séculaire (dans le sens où elle n’est pas redevable des changements de gouvernements) depuis bientôt deux décennies. Je ne lui trouve qu’une seule trace écrite, un compte-rendu d’une conférence organisée en 2005 à Lyon, en France, où l’intervenant principal, Khalid Oudghiri (à l’époque à la tête d’Attijari Wafabank) proposait de dissiper, dans les esprits du jeune public, certains mythes quant aux “Champions Nationaux”:

Khalid Oudghiri dément formellement l’existence de toute politique ou stratégie de « champions nationaux » : c’est une croyance qui, selon lui, a trait au mythe, puisque dans les faits, ce n’est pas le gouvernement ou une quelconque autorité qui préside aux stratégies d’entreprises, mais la nécessité économique même : « Il n’y a pas une politique étatique qui consisterait à créer des champions nationaux. Ne pensez pas qu’il y ait une sorte de main secrète.

Cette nuance est extrêmement importante, car elle suppose ainsi que la concentration quasi-monopolistique dans plusieurs secteurs (pas seulement bancaire, mais aussi en agro-alimentaire, comme en atteste la récente hausse simultanée de prix en produits laitiers) est ‘naturelle’, en tout cas imposée par le contexte international et la contrainte de compétitivité.

Ce qui m’interpelle cependant est la confusion (volontairement ?) entretenue dans l’argumentation de la défense du concept: d’une part, le Champion National sert un projet de développement, mais d’un autre, il cherche à améliorer sa compétitivité, laquelle est plus facilement obtenue dans un environnement de règlementation qui favorise une position dominante. Sauf que tout cela se fait sans politique étatiste explicite, et sous couvert d’une logique économique qui ne souffre aucune validation empirique.

La concentration économique dans plusieurs secteurs suppose ainsi qu’une poignée d’entreprises privées – et non l’Etat- sont mieux à même de décider ce qui est mieux pour l’économie dans son ensemble, en écho à la fameuse boutade: “Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les Etats-Unis”. L’arbitrage est remarquablement simple: créer un environnement propice au développement de ces super-structures, et celles-ci se chargeront de porter le développement de l’économie et, plus important, fortifier sa position extérieure. Cette politique méta-gouvernementale a-t-elle produit des résultats? avons-nous amélioré notre position extérieure?

Un premier indicateur à observer serait de construire un indice des termes de l’échange. L’évolution du rapport d’importations et exportations (en valeur) permet ainsi de vérifier si la valeur de nos exportations permet d’acquérir notre consommation (intermédiaire ou finale) de l’extérieure à un prix relatif inférieur.

Dès 1999, les termes de l'échange se sont détériorés significativement, traduisant un appauvrissement de la valeur relative des exportations.

Dès 1999, les termes de l’échange se sont détériorés significativement, traduisant un appauvrissement de la valeur relative des exportations.

Le graphe ci dessus pose les termes de l’échange en 1990 comme base (normalisée à 0) et une détérioration des termes en absolu signifie une évolution de la courbe bleue en dessous de la droite rouge. Et il est indubitable que la compétitivité du Maroc s’est significativement détériorée – et ce malgré l’évolution des exportations en valeur absolue.

Cette détérioration des termes de l’échange est à expliquer par la baisse de la valeur exportée, ou encore , une détérioration de la compétitivité du Maroc. Mais alors, existe-t-elle? Par la même logique circa 2005, la nécessité économique a dicté cette situation. Avec un peu d’aide dans la politique économique. Peut-être que contrairement à ce qu’a énoncé M. Ouadghiri, la compétitivité du Maroc s’améliorerait si elle bénéficiait d’un soutien sous la forme d’une protection étatique, ou en tout cas une exemption fiscale.

Indice_Dep_FiscL’évolution des dépenses fiscales allouées aux activités d’exportations, si elles ont été effectivement inférieures en montant, a convergé éventuellement vers l’effort consenti par le budget pour la promotion immobilière. La comparaison n’est pas fortuite, car elle met côte à côte un arbitrage assez simple pour l’entrepreneur (ou le champion national potentiel) dans ses choix d’investissement, en l’occurrence, les perspectives de croissance, et donc, de rendement.

Il s’avère ainsi que la première assertion, celle de d’un manque de soutien de moyens publics, ne se vérifie pas dans les données. Les dépenses fiscales allouées aux activités d’exportations contribuent pour 18% des dépenses fiscales totales, le double de la contribution des dépenses fiscales bénéficiant à la promotion immobilière.

Si ce n’est donc une mauvaise allocation de fonds, la seconde assertion devient plus intéressante: le rendement d’un secteur dont les biens sont inexportables (à moins de supposer que les achats de bâtiments sont principalement destinés à une demande extérieure) dépasse largement celle des activités de production de biens exportables: une moyenne de 15% versus 1.7% durant la décennie passée.

Sauf que ce rendement est obtenu à posteriori, il est donc difficile de supposer que cet arbitrage était prévisible en 2004-2005. Et pourtant, l’évolution année par année du différentiel de rendement fait que l’investisseur préfèrera le secteur immobilier:

année Différentiel Valeur MM MAD
2006 17.96% 103.662
2007 25.79% 158.911
2008 11.41% 78.600
2009 -7.74% -56.698
2010 0.59% 4.527
2011 13.06% 105.862
Moyenne 10.18% 65.811

Finalement l’argument évoqué par M. Ouadghiri est valide: la nécessité des champions nationaux est bien dictée par l’impératif de la compétitivité mondiale. Or comme cette bataille semble perdue d’avance (en tout cas au vu du modèle de développement actuel) et si un secteur domestique permet d’obtenir un rendement beaucoup plus intéressant (et garanti par une inertie institutionnelle) et que cela correspond au développement perçu de l’économie marocaine, pourquoi une entreprise privée ayant pour objectif d’assurer un certain rendement pour ses actionnaires se préoccuperait-elle de secteurs non porteurs?

Scenario_Termes

Capital et Travail

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco by Zouhair ABH on July 31, 2013

Toute une génération de modèles économiques puise ses résultats dans un travail paru en 1928, d’une simplicité qui n’enlève rien à une application empirique souvent robuste.

Je n’ai pu m’empêcher, en relisant certaines productions du HCP quant aux déterminants de la croissance au Maroc (et son pendant cyclique) d’essayer de répliquer leurs résultats – en apportant ma propre critique quant à la validité des résultats présentés.

Par exemple, le traitement du facteur humain – la force de travail- a été excessivement simplifié, et ce faisant, introduit inconsciemment un biais significatif, d’autant plus qu’il n’altère pas forcément le résultat final. L’impact est à chercher dans la dynamique expliquée dans l’évolution du facteur travail en relation avec le capital.

Sans s’étendre en détail sur la démonstration évoquée dans ce numéro des Cahiers du Plan (des analyses pertinentes qui renseignent du type de problématiques traitées au HCP, ainsi que des approches mises en œuvre à cet effet) et qui porte sur la production potentielle, et donc les moyens d’en estimer le niveau, notamment à travers la vénérable fonction de production Cobb-Douglas. Et on y lit:

avec la tendance de la force de travail construite comme étant le produit de  […] la population en âge de travailler (CVS) […] la tendance du taux de participation tendanciel (il est représenté par le taux d’activité tendanciel ou d’équilibre) […] le taux de chômage non accélérateur d’inflation (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment). Le principal avantage d’utilisation de cette équation est qu’elle permet l’obtention d’une série d’emploi potentiel qui est relativement lisse et tient compte des variations de la population en âge d’activité, le taux de participation tendanciel et le taux de chômage structurel (NAIRU).

Cette approche est similaire à un autre document datant de 2005, laquelle ne considère dans le facteur travail que la taille de la population active. Cela signifie ainsi que l’apport de la force de travail se mesure uniquement au dénombrement de ses individus. De plus, les régressions calculées considèrent ainsi que: 1) la productivité des facteurs (le Résidu de Solow) n’exhibe qu’une tendance linéaire, 2) il est neutre aux facteurs.

Le résultat qui en découle est donc une contradiction importante pour une même approche: alors que les calculs dérivés du rapport 2005 pointent vers des valeurs de contributions respectives des capital et travail en ligne avec la littérature, les estimations dans cet article des Cahiers du Plan donne une valeur disproportionnée au facteur travail, et néglige la question essentielle à la problématique posée: quels déterminants pour la production potentielle? Ce biais est d’ailleurs démontré dans le graphe ci-dessous: l’absence de facteur de productivité (neutre ou autre) est d’office candidat  expliquer exclusivement l’écart significatif des deux courbes

comparaison entre le PIB actuel et le PIB potentiel selon la méthode d’une fonction de production Cobb-Douglas (graphe Cahiers du Plan - HCP)

comparaison entre le PIB actuel et le PIB potentiel selon la méthode d’une fonction de production Cobb-Douglas (graphe Cahiers du Plan – HCP)

D’un point de vue conceptuel, la notion même de production potentielle suppose, pour une économie donnée, une activité économique se positionnant sur la frontière des possibilités de production, en l’occurrence, la pleine utilisation des facteurs, tous les facteurs de production. Or se concentrer uniquement sur les facteurs physiques, et traiter la productivité globale des facteurs comme résidu (comme appelé communément d’ailleurs) ne répond pas à la problématique, et du coup, ne donne pas d’estimation valide pour les contributions respectives du capital et du travail.

A l’inverse, adapter ces calculs en aménageant la même fonction de production permet d’obtenir des résultats autrement plus intéressants. En effet, on suppose que les facteurs de productivité influent exclusivement le facteur travail. La Cobb-Douglas passe donc de Y_t = A_t K_t^\alpha H_t^{1-\alpha} à Y_t = K_t^\alpha (A_t H_t)^{1-\alpha} et l’on ne raisonne plus en termes de capital ou production par tête, mais par capital ou production efficace. Enfin, on prend en compte une estimation du nombre d’heures annuelles moyen par travail, au lieu de se focaliser exclusivement sur la taille de la population activé employée.

Le premier sous-graphe ci-dessous reprend donc la méthodologie, et explique la distance entre les deux courbes (PIB potentiel/estimé et PIB empirique) par la valeur initiale retenue pour le Résidu de Solow. Le second sous-graphe démontre qu’en prenant une même année de base pour les deux agrégats (estimé et empirique) nous avons non seulement une concordance de niveau, mais les écarts observés sont de facto expliqués par des phénomènes économiques contingents à la période étudiée, ainsi:

COBB_BENCHJusqu’au début des années 1980, les différences entre niveaux de PIB n’étaient pas significatives, ou en tout cas, la croissance empirique était convenablement expliquée par la formule discutée plus haut. Dès le début des années 1980 cependant, le décalage entre les deux mesures renseigne d’un changement structurel dans l’utilisation des facteurs de production, et la théorie d’une productivité affectant uniquement le facteur travail devient discutable, mais ce faisant le même résultat invalide le choix retenu dans les deux références citées. Ceci est d’autant plus pertinent que les années 1980s enregistrent aussi une baisse tendancielle dans l’indicateur composite du facteur travail (principalement dans les heures travaillées) que les estimations du HCP ne pouvaient pas prendre en compte.

La propriété principale d’un décennie perdue (au Maroc, il s’agit donc de 1989-1999) est la lente dégradation de la productivité – une occurrence rapportée en Argentine aussi, par exemple, et qui dans les cercles académiques, correspond à l’hypothèse assez forte d’une régression technologique, impensable dans les pays de l’OCDE, mais très pertinente pour des économies émergentes, lorsque des crises systémiques anéantissent la structure productive initiale – dans le cas de l’Argentine, le rôle d’assurance à l’emploi que représentait le secteur public se trouvait brusquement inopérant.

Une démonstration technique des limites du calcul HCP est à chercher dans une estimation alternative du lien entre la production et le capital, tous les deux exprimés par tête (de travailleur), et on fait appel à une régression de Kernel – l’avantage étant qu’elle n’impose pas de restrictions à la forme de la relation entre les deux variables, on compare ensuite ce résultat avec une régression MCO standard.

Regression Data: 53 training points, in 1 variable(s)
                       k
Bandwidth(s): 0.01102896
Kernel Regression Estimator: Local-Linear
Bandwidth Type: Fixed
Residual standard error: 0.02384028
R-squared: 0.9896927
Continuous Kernel Type: Second-Order Gaussian
No. Continuous Explanatory Vars.: 1--
Coefficients:
            Estimate Std. Error t value Pr(>|t|)    
(Intercept)  5.35383    0.16137   33.18   <2e-16 ***
k            0.32415    0.01839   17.63   <2e-16 ***
---------------------------------------------------------
Residual standard error: 0.08987 on 51 degrees of freedom
Multiple R-squared: 0.8591,    Adjusted R-squared: 0.8563 
F-statistic: 310.8 on 1 and 51 DF,  p-value: < 2.2e-16

On observe ainsi que la régression non-paramétrique livre une estimation plus précise de la relation production-capital, que ce soit par sa puissance explicative ou par la variance de l’erreur du modèle. Or si cet indicateur favorable conforte l’hypothèse initiale, les résultats du test de signification délivrent un tout autre verdict:

Kernel Regression Significance Test
Type I Test with IID Bootstrap (399 replications)
Explanatory variables tested for significance:
k (1)
                       k
Bandwidth(s): 0.01102896
Significance Tests
P Value: 
k 1 
---
Signif. codes:  0 '***' 0.001 '**' 0.01 '*' 0.05 '.' 0.1 ' ' 1

(Le résultat du test signifie que la relation entre capital et production peut être confortablement rejetée) Cette contradiction apparente n’en est pas une: la régression paramétrique devait forcément donner des résultats satisfaisants, mais le biais dans la spécification ( ici: y_t = \alpha k_t + \alpha_0 + \varepsilon_t) est de supposer que la force de travail est uniquement mesurée par la quantité d’individus la composant.

De ce point de vue donc, les contributions des différents facteurs de productivité doivent être réévaluées, et il s’avère ainsi que dans la nomenclature officielle marocaine, le facteur travail est sensiblement sous-estimé:

HCP 2005 IMF 2013 Outcome
1960-2002 1980-2010 1960-2011
Capital 44,71% 45,00% 31,74%
Travail 33,79% 18,00% 41,77%
TFP 21,51% 37,00% 26,47%

Fact Check – l’Agriculture et le Plan Maroc Vert

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco by Zouhair ABH on July 22, 2013

Une alerte Info Maroc a attiré mon attention dans les chiffres rapportés et présentés comme étant une preuve de la réussite du Plan Maroc Vert, parmi lesquels:

La mobilisation active de tous les acteurs autour de la nouvelle stratégie “Plan Maroc Vert” commence à porter ses fruits avec un PIB moyen supérieur à 100 milliards de dirhams (MMDH) par an contre une moyenne de 75 MMDH par an avant 2008 […] la production des olives a enregistré une amélioration de 56% entre la période 2007-2008 et celle de 2011-2012, la production des agrumes a augmenté de 46% durant la même période […]

Voici donc des chiffres extraits du rapport annuel produit par le Ministère de l’Agriculture, qui servent (je crois) à montrer que oui, le PMV est un succès retentissant. Des chiffres qui me semblent cacher des performances bien plus modestes qu’on ne voudrait le dire, et qui, plus grave encore, cachent d’autres statistiques -toutes aussi officielles- qui elles méritent beaucoup plus d’attention.

1/ La Croissance du PIB Agricole

Une croissance moyenne de 4.5% du PIB agricole entre 2008 et 2012.

Une croissance moyenne de 4.1% du PIB agricole entre 2008 et 2012.

Le rapport annuel semble tirer une grande fierté de l’augmentation de 25 Milliards de valeur ajoutée dans le PIB agricole entre 2007-2008 et 2012. Or cette croissance est à mettre en perspective avec les performances historiques du secteur: la moyenne de longue durée est proche des 5.6% entre 1965 et 2012, et la moyenne de croissance sur la décennie passée est 6.33%. Dans les deux cas, la performance de l’agriculture marocaine pour la période considérée, celle de l’effet supposé du Plan Maroc Vert, n’est pas particulièrement exceptionnelle, et semble même confirmer une tendance de convergence théorique vers une croissance moyenne inférieure à 5%.

L’autre argument du rapport place l’agriculture comme moteur de croissance de l’économie dans sa totalité, ce qui ne semble pas être le cas non plus: d’après les comptes nationaux établis par le Ministère des Finances, la contribution moyenne de l’agriculture entre 2007 et 2011 a été de l’ordre de 60 points de base dans une croissance moyenne du PIB agrégé de 4.34%. En excluant 2007, on atteint une contribution de près de 30% dans la moyenne 2008-2011. Le secteur tertiaire réussit bien mieux, avec en prime une plus grande stabilité dans la contribution moyenne sur la période considérée.

Une autre hypothèse, celle-ci implicite, attribue au Plan Maroc Vert une vertu stabilisatrice dans la croissance du PIB agricole: en effet, la composante réputée la plus volatile de la croissance de l’économie nationale reste sans conteste agricole, et l’un des effets attendus de ce Grand Chantier est certainement de réduire la volatilité de la croissance du PIB agricole par rapport à sa moyenne. On observera ainsi que si ce déclin, s’il est bien observé, date d’avant le PMV, et ne peut, en l’état, lui être imputé. De plus, comme le montre le graphe ci-dessous, il est délicat pour le Ministère de s’approprier les vertus du déclin de la volatilité de croissance, sans être obligé de s’expliquer sur la tendance en déclin de la croissance moyenne.

Le déclin dans la volatilité de la croissance est lié au déclin de la croissance moyenne.

Le déclin dans la volatilité de la croissance est lié au déclin de la croissance moyenne.

2/ Contributions du Secteur en Emplois

D’après les dernières statistiques du HCP, la tendance est au déclin de l’emploi du secteur agricole dans la force de travail totale: en effet, ce taux passe de 46% en 1999 à un peu moins de 40% en 2011. Ce comportement de la main d’œuvre agricole s’inscrit à contre-courant des objectifs principaux du Plan Maroc Vert, à savoir la création de 1.5 millions d’emplois pour cette décennie.

Année Création Nette
2007 5 000
2008 -67 000
2009 -1 100
2010 21 000
2011 9 000
2012 -59 000
SOMME -92 100

A côté du déclin de la contribution agricole dans la structure de la main d’œuvre, on constate qu’entre 2007 et 2012, le secteur agricole n’aura pas réussi à créer les emplois escomptés. L’objectif mentionné plus haut suppose une création annuelle moyenne de 150.000 emplois agricoles, alors même que la période 2007-2011 observe une destruction cumulée de 92.000 postes, rendant ainsi l’objectif d’emploi additionnel de 1.5 Million difficile, sinon impossible à atteindre. C’est probablement l’échec le plus patent du Plan, principalement parce que les choix implicites du PMV -notamment l’agrégation- se sont faits au détriment de la grande majorité des petits agriculteurs. Si la démonstration théorique pointait effectivement à une faible création d’emplois – sinon négative- la preuve empirique valide l’hypothèse que la concentration de moyens auprès d’une minorité affluente d’agriculteurs dont la production est fortement capitalistique se traduira irrémédiablement par un déclin tendanciel de l’emploi dans le secteur.

3/ Divers Éléments

Enfin, d’autres chiffres d’apparence faramineuse mais cependant peu pertinents lorsque comparés à d’autres statistiques ont été avancés, notamment sur l’indice de production de certains produits agricoles: le rapport mentionne ainsi des croissances à deux chiffres, la production d’olives par exemple, qui augmente de 56% entre 2007/2008 et 2011/2012 (soit une croissance annuelle moyenne de 9.3%) ou celle des agrumes sur la même période (46%, soit 7.8% en moyenne) mais d’un autre côté, le rapport occulte le fait que plusieurs produits agricoles n’ont pas réussi à combler le déclin très important en valeur d’exportations, un aspect vital de la stratégie Maroc Vert.

Après tout, cette concentration de moyens a pour objectif explicite d’améliorer la valeur ajoutée dans les exportations. Il s’avère ainsi qu’aussi impressionnante la progression dans la production de ces produits, une stagnation dans les exportations signifie bien un échec dans l’approche proposée.

Le Maroc… et le Reste du Monde

C’est une théorie vieille d’un peu plus d’un demi-siècle, et pourtant elle est toujours d’actualité: il est question de rattrapage des pays les moins développés, lesquels convergent graduellement (à travers une croissance accélérée) et rattrapent ainsi les économies les plus florissantes. Les données, on le sait, ne permettent pas de juger du caractère systématique de cette théorie.  Et le cas du Maroc s’y prête particulièrement bien.

Le débat sur les déterminants institutionnels de la croissance est probablement le plus intéressant dans le domaine des théories de développements, principalement sur la méthodologie à suivre en matière de propositions de politiques de développement ou de projets de réformes. J’aurai personnellement tendance à souscrire d’ailleurs à la démarche de D. Rodrick, une synthèse entre diagnostic spécifique au pays étudié et une estimation portant sur un échantillon d’économies; le but ultime est de ne pas raisonner en “bouquin de cuisine” mais plus en énonçant des relations générales dont les particularités sont ensuite affinées par contexte sans préjudice à la robustesse théorique du modèle évalué.

déclin irréversible des TFP du Maroc relatifs aux US et en comparaison avec les pays de l'échantillon

déclin irréversible des TFP du Maroc relatifs aux US et en comparaison avec les pays de l’échantillon

Une fois n’est pas coutume, il serait intéressant de comparer l’évolution de ce qu’on appelle communément le résidu de Solow. Pour ce faire, le graphe ci-dessus reprend quelques pays dont les niveaux initiaux résiduels étaient très proches de ceux du Maroc, et on en observe l’évolution sur les cinquante dernières années

Il s’avère ainsi que parmi les sous-groupes agrégés par performance, le Maroc est systématiquement en déclin. Ceci est d’autant plus frappant que les pays du groupe aux niveaux résiduels circa 1960 sont très hétérogènes:Colombie, Côte d’Ivoire, Équateur, Finlande, Israël, Pérou, Taïwan et la Tunisie. Ces pays sont ensuite décomposés par performance moyenne, où le groupe 1 correspond aux pays dont la croissance a été supérieure à la performance moyenne, et le groupe 2 le reste des pays à la performance plus modeste. Il s’avère ainsi que dans tous les cas de figure, le Maroc aura été systématiquement surclassé par ses pairs, y compris le groupe 2. Dans tout l’échantillon, seule la Côte d’Ivoire se classe derrière le Maroc en termes de progression de la productivité relative aux États-Unis.

Mais pourquoi ce déclin serait-il un mauvais signe? Parce que le phénomène de rattrapage attendu ne se manifeste pas: un pays aux conditions initiales basses (un pays pauvre donc) observerait des taux de croissance plus élevés que ceux d’économies plus avancées afin de les rattrapées, et l’un des indicateurs de ce rattrapage -convergence- est bien celui du profil de productivité, laquelle devrait croître à des niveaux importants en début de période, avant de s’aligner sur ceux des pays plus avancés?

Convergence_US_MAOr, et comme on le constate dans le graphe comparant productivité théorique et empirique (estimée) la convergence attendue ne s’est pas réalisée, et un écart important est ensuite enregistré dès la période correspondante à la fin des années 1970.

Cette description du profil de productivité de l’économie marocaine ne remet pas en cause le soubassement principal de la théorie classique de croissance – en effet, des pays à la productivité initiale comparable à celle du Maroc ont réussi à rattraper une économie plus riche durant le siècle passé, alors que le Maroc peine toujours à accroître sa productivité.

La Valeur d’un Emploi

Les statistiques du HCP pointent une baisse du chômage (bonne nouvelle) accompagnée d’un renforcement de la tendance dans la baisse du taux d’activité (mauvaise nouvelle) alors que le chômage des titulaires d’un diplôme supérieur reste plus élevé et plus persistant que toutes les autres catégories recensées (très mauvaise nouvelle)

Peut-on expliquer ce paradoxe? La baisse du taux de chômage n’est pas uni variée: dans sa dynamique, le chômage est tributaire du taux de sortie temporaire du marché du travail, ainsi que du taux de création d’emplois, ou pour être plus précis, des vacances ouvertes dans le même marché du travail. Ainsi, la baisse du taux de chômage peut être aussi bien le fait d’une robuste création d’emplois (la situation désirable) comme elle peut être le fait d’une décision collective de ne plus rechercher activement l’emploi, par anticipation qu’il n’y en a plus.

Et en observant le taux d’activité depuis la fin du siècle dernier, la robustesse du déclin tendanciel est proprement effarante: de plus en plus d’individus (surtout des femmes) font le choix – ou sont contraint(e)s- de sortir du marché du travail, ou passent vers un sous-marché de travail non rémunéré.

Déclin irréversible du taux d'activité dès la fin des années1990

Déclin irréversible du taux d’activité dès la fin des années1990

De la perspective d’un demandeur d’emploi, l’opportunité à chercher un emploi dépend directement du différentiel positif qu’il tirerait en confrontant le rendement de son capital humain (son éducation) au rendement anticipé de son emploi: cela expliquerait ainsi pourquoi les emplois les mieux rémunérés sont ceux exigeant une éducation au préalable un coût plus élevé (le plus élevé), et c’est ce qui, aussi, peut probablement expliquer le paradoxe observé dans le taux de chômage élevé dans la population élevée.

A côté de ce décalage entre valeur intrinsèque d’emploi moyen et le rendement attendu d’un diplôme, il y a aussi le choix économique fait par le Maroc de ne pas s’intéresser sérieusement à transformer son appareil productif: dans le jargon du cabinet de conseil, l’analyse SWOT a clairement identifié une série de secteurs nécessitant une main d’œuvre modérément ou pas qualifiée. Le raisonnement sous-jacent était que la rareté de la main d’œuvre beaucoup plus diplômée profiterait immédiatement de cette division du travail – si effectivement cette population diplômée était rare.

Une vérité douloureuse qu’on ne se dit pas souvent est que le Maroc aura formé un excédent de diplômés dans des domaines pas forcément adaptés aux prérequis du marché du travail (y compris dans l’emploi public) peut être par aversion au risque politique engagé par une telle mesure (qui se traduirait par un numerus clausus dans l’enseignement supérieur par exemple) le prolongement logique du conditionnement des qualifications de la main d’œuvre domestique supposait en effet un nombre réduit d’étudiants et/ou de diplômés de l’enseignement supérieur, à contre-courant avec le dogme de l’enseignement égalitaire.

On comprend par exemple pourquoi le mouvement des diplômés chômeurs exigeant leur intégration dans la fonction publique a subsisté avec une remarquable vigueur: le rendement attendu d’un emploi public, en comparaison avec le coût consenti dans la formation est supérieur ou proche de ce qu’on peut attendre du marché privé du travail, même si les qualifications intrinsèques ne correspondent pas. Il suffit ainsi de comparer la valeur d’un emploi moyen agrégé, celle d’un emploi dans le secteur public, et la valeur intrinsèque du capital humain obtenu dans l’enseignement supérieur:

L'intersection et/ou les positions relatives des courbes renseignent du 'vrai' coût-avantage à l'accumulation du capital humain versus valeur d'emploi

L’intersection et/ou les positions relatives des courbes renseignent du ‘vrai’ coût-avantage à l’accumulation du capital humain versus valeur d’emploi

Ces graphes montrent décrivent une partie du problème handicapant une création harmonieuse d’emploi, résultant est d’un taux d’activité plus important (ou en tout cas brisant sa tendance au déclin) et d’une stabilisation du chômage: le mauvaise usage que l’on fait du capital humain introduit des comportements adverses, où il est certes plus intéressant de ne pas investir dans l’éducation (graphe 1.1) ou alors la progression dans le système éducatif suppose des rendements croissants – soit à travers une amélioration de la qualité du capital humain transmis, soit en proposant une meilleure allocation des ressources actuelles, reflétant ainsi la vraie valeur de l’éducation secondaire ou même supérieure.

Qu’en est il de la valeur moyenne de l’emploi? Tant qu’il existe une législation fiscale pénalisant l’emploi ou les secteurs potentiellement créateurs d’emploi (et il y a moyen de démontrer cela) et tant que le différentiel entre emploi privé et public subsiste, le comportement des individus nouvellement arrivés sur le marché du travail, ou à la recherche depuis une certain moment d’un emploi, ou même pour les élèves, collégiens et lycéens, n’ira pas forcément dans le sens d’une société où le travail, outre sa valeur économique, contribue comme outil de socialisation, de désenclavement d’une population potentiellement vulnérable ou défavorisée, et simplement de restituer à sa dignité l’individu qui cherche à subvenir à ses besoins par ses moyens propres.

Et je conclus sur cette observation: un taux de féminisation dans le secteur privé analogue à celui de l’administration publique (proche des 40%) résulterait d’un boom sans précédent dans le taux d’activité (à plus de 60% des 49% actuels) ainsi qu’un changement radical dans l’appréciation des retours d’éducation.