The Moorish Wanderer

Le Corps Electoral, Circa 2013

Posted in Intikhabates-Elections, Moroccan ‘Current’ News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 12, 2013

Sur le fil twitter de l’ancien Ministre des Affaires Etrangères, M. Saaddine Othmani:

Il est toujours agréable de trouver sur internet des bribes d’informations à priori publiques, mais dont l’accès est jalousement gardé, et dont la rareté oblige à une certaine créativité en matière d’inférences statistiques.

En l’occurrence, le Ministère de l’Intérieur a bien voulu mettre en ligne quelques aspects généraux des caractéristiques du corps électoral, sans pour autant se risquer à les mettre à disposition des citoyens sous un format exploitable, ou dans un  détail qui permet d’en faire une bonne interprétation. Mais je ne suis pas ingrat; comme disent les petits Martiens dans Toy Story: ‘Nous vous devons notre reconnaissance éternelle’.

J’ai souligné à plusieurs reprises que le corps électoral allait entamer un déclin irréversible si rien n’était fait pour motiver les générations les plus jeunes à s’inscrire massivement, voire à abaisser l’âge légal du vote pour associer le maximum d’individus au processus électoral. Les partis politiques de tout bord, comme l’administration, ne semblent pas être affectés outre mesure par cette tendance, il est même probable qu’ils en ignorent les conséquences (ou en anticipent les bénéfices, suivant l’opinion qu’on se forme du processus démocratique) et j’en veux pour exemple les articles triomphalistes produits lors du renouvellement des listes avant chaque consultation électorale. L’économiste en Juin 2009 rapporte:

Coup de jeune pour le corps électoral! Les moins de 35 ans constituent 32% des 13.360.219 personnes appelées à voter ce vendredi 12 juin. Principale raison: l’abaissement, initié par le Souverain en octobre 2008, de l’âge d’éligibilité à 21 ans au lieu de 23.

Alors que le journal Aufait Maroc déclarait en Mai 2011:

Deux tiers des demandes émanent des jeunes

[…] Devant cet apparent engouement pour le prochain rendez-vous consultatif, Hassan Aghmari ne pouvait que qualifier ce score d’“encourageant”. La même source précise que les deux tiers des demandes d’inscription sur ces listes ont été présentés par les jeunes: en effet, la tranche d’âge 18-25 ans a dépassé 43%, et le pourcentage de ceux âgés de moins de 35 ans s’est situé à 66%.

À en croire Hassan Aghmari, 56.000 demandes d’inscription ont été enregistrées quotidiennement, un “taux qui n’a jamais été enregistré auparavant”.

Or une brève représentation graphique du corps électoral comparée à la population adulte (âgée de 18 ans et plus) montre que l’écart se creuse, un phénomène qui est supposé être bloqué par ce “rajeunissement” du corps électoral. Le résultat est un retour de la taille du corps électoral à un niveau inférieur à 2002.

Le déclin de la population inscrite est imputable au désintérêt des jeunes en âge de voter à s'inscrire.

Le déclin de la population inscrite est imputable au désintérêt des jeunes en âge de voter à s’inscrire.

On constate par exemple qu’en l’espace des deux consultations électorales en 2011, le corps électoral enregistrement une perte nette de presque 30.000 individus enregistrés – en moins de six mois. Le même raisonnement qui sous-tend l’explication du déclin brutal dans la population inscrite entre 2007 et 2009 contredit la ligne fréquemment sortie en rapport avec le rajeunissement du corps électoral avec des faits sommaires: une prépondérance de plus en plus significative des individus âgés de plus de 30 ans, et un non-remplacement des électeurs décédés par les nouveaux inscrits.

En supposant une évolution stable des facteurs conduisant à la radiation effective du corps électoral, c’est-à-dire suivant les dispositions de la loi 57-11, principalement le décès et les peines privatives des droits civiques, il n’est possible d’expliquer le déclin du taux d’inscription des adultes que par un refus ou un désintérêt chez les premiers votants, en l’occurrence les jeunes âgés entre 18 et 25 ans à s’inscrit sur les listes. Pour tester cette hypothèse, on compare simplement cette catégorie avec les données de la décennie passée, et en utilisant les statistiques produites par B. Lopez Garcia:

  2002 2007 2013
Inscrits 15,58% 9,00% 7,00%
Pop. Totale 14,20% 14,02% 13,44%
Pop. Adulte 23,16% 21,73% 19,67%

(Note: le taux d’inscrits âgés entre 18-25 ans est inféré sur la densité de la population totale et celle âgée entre 20 et 30 ans  en 2002)

La tendance est assez robuste pour conclure que l’indicateur souvent retenu par les médias et les autorités – la population inscrite âgée de moins de 35 ans est fallacieux, car il masque la détérioration du renouvellement de la population inscrite, et donc le désintérêt (par militantisme ou ennui) des jeunes marocains qui arrivent régulièrement en âge d’exercer leurs prérogatives civiques.

“Un Vote ne Compte Pas”

Posted in Intikhabates-Elections, Moroccan Politics & Economics, Moroccanology, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on September 14, 2013

Par les temps qui courent, l’observateur serait tenté de conclure qu’effectivement, un vote, un seul, ne signifie rien. Et c’est probablement le cas: et quand bien même ce vote compterait en absolu, l’élu dans le parlement et le gouvernement qu’il soutient ont ils un pouvoir quelconque à améliorer, ou même affecter le bien-être des citoyens marocains?

ad oculos, il n’y a pas de motivation particulière pour un individu à faire l’effort de se déplacer au bureau de vote: pour le candidat, la masse d’électeurs est interchangeable, et il devient plus intéressant de raisonner en termes de blocs de vote. C’est pour cela qu’il subsiste au Maroc des comportements de vote collectif par exemple, d’où aussi l’importance des intermédiaires (Moul Chkara) dans la collecte des voix.

Mais en réalité, les électeurs sont-ils fongibles? Ils ne le seraient que si la représentation du corps électorat est uniforme. Or ça n’a jamais été le cas, d’abord par les différents modes de scrutin adoptés durant le demi-siècle passé, ensuite parce que le nombre de sièges par province/circonscription n’est jamais uniforme, que ce soit au Maroc ou dans d’autres pays, y compris ceux jouissant d’une tradition démocratique représentative.

Il est naturel d'observer que les sièges avantagés représentent une majorité substantielle. Ceux-ci concentrent 40% du corps électoral, mais 60% des sièges locaux.

Il est naturel d’observer que les sièges avantagés représentent une majorité substantielle. Ceux-ci concentrent 40% du corps électoral, mais 60% des sièges locaux.

La moyenne historique a été d’affecter en moyenne un siège par 48.567 électeurs inscrits (les sièges immédiatement élus sur les listes locales) Or cette moyenne n’est pas indicative: de petites circonscriptions sont largement surreprésentées, 29 circonscriptions sur 92 (un peu moins du tiers) concentrent 181 sièges, alors même que celles-ci ne comptent que 40% du corps électoral inscrit. L’hypothèse d’uniformité du corps électoral (“tous les votes sont égaux”) ne se vérifie que pour 10% des sièges, qui représentent bien 10% du corps électoral.

Mais enfin l’argument initial tient toujours: chaque candidat (ou liste candidate) doit disposer d’une certaine majorité, et l’assurance de victoire est conditionnée par un écart substantiel de votes. En l’état, un seul vote ne peut changer grand chose, par exemple dans la circonscription du Chef du Gouvernement: la différence de votes entre sa liste PJD et la liste immédiatement concurrente RNI était de près de 20.000 voix soit une marge de 70% – ou 10% de la population inscrite à Salé Médina.

Le même raisonnement peut être tenu à l’échelle nationale: alors qu’il est statistiquement possible d’obtenir une majorité absolue au parlement avec moins de 20% des adultes (et probablement moins) la force de mobilisation actuelle des partis politiques fait qu’aucune coalition pré-électorale n’est capable de mobiliser 2.36 Millions. Et pourtant, le G8 aura réussi en 2011 à cumuler près de 2 Millions de voix, et 121 sièges – mais, la condition principale du succès de cette coalition n’a pas été acquise – arriver en premier.

Et c’est là que la deuxième notion attachée à l’uniformité du vote est remise en cause: “l’ordre d’arrivée” des votes est déterminant au niveau national au même titre que dans les circonscriptions. L’importance d’un électeur (ou un groupe de taille relativement faible d’électeurs) est plus importante que l’on ne croit.

Pour démontrer cette assertion, on s’intéresse en particulier aux performances électorales du PJD en Novembre 2011: les 85 sièges initialement obtenus exhibent des majorités différentes, surtout pour les circonscriptions où la performance des candidats de ce parti a été inférieure à la moyenne nationale: ce sont ainsi 15 sièges en particulier qui se prêtent à l’analyse.

Circonscription  Votes Pivots  % des Inscrits
Berrechid 3 132 2,14%
Chefchaouen 519 0,33%
Chichaoua 458 0,31%
Fqih Bensalah 2 591 1,83%
Haouz 612 0,29%
Kalaat Sraghna 448 0,22%
Larache 1 529 0,83%
Nador 1 884 0,84%
Sidi Kacem 203 0,10%
Taza 6 270 2,54%
Jadida 1 725 0,62%
Khemisset 791 0,63%
Safi 1 466 0,51%
Settat 592 0,23%
Taroudant 905 0,39%
Moyenne 1 541 0,79%

Le résultat est remarquable: la moitié de l’avance du PJD sur son concurrent immédiat – l’Istiqlal, est déterminée en moyenne par 1.500 votes par circonscriptions. L’ordre d’arrivée des ces électeurs a été extrêmement important dans le mode de scrutin actuel, donnant la possibilité au PJD d’amasser 15 sièges en plus des autres dont les marges étaient plus confortables.

La dépendance d’un candidat à un vote plutôt qu’un autre est par conséquent très hétérogène, et un vote compte bien, dans les circonscriptions qui comptent: sur une population de 3,2 millions ce sont 23.000 électeurs qui auront décidé une partie essentielle de l’issue de l’élection législative – moins de 1%. Plus intéressant encore, un électeur parmi ces 1.500 essentiels vaut soudainement beaucoup plus: en moyenne sept fois plus lorsque le même rapport est calculé pour l’ensemble du corps électoral.

En l’absolu, un individu électeur n’a aucun impact sur la victoire d’une liste candidate sur l’ensemble des circonscriptions, cela reste vrai. Cependant, l’ordre d’arrivée des électeurs de ceux-ci, c’est-à-dire, la différence de votes dans les circonscriptions les plus compétitives pour le parti vainqueur (national ou local) est exagérée au profit d’une poignée de votes. Cela n’est dû ni au découpage territorial, ni au mode de scrutin puisque cet état est observé aussi dans les démocraties représentatives.

Si cet argument est admis, et en supposant un pourcentage à peu près stable dans la composition du corps électoral depuis 2002, alors la petite minorité éduquée, est tout à fait possible de réaliser l’objectif des 2.3 Millions de voix nécessaires pour obtenir la majorité des sièges (et très probablement aussi pour une coalition solidaire, d’arriver en premier) en offrant des voix-pivots représentant 40% des suffrages.

Alternativement, un résultat plus modeste mais non moins réalisable, serait pour chaque circonscription de peut compter un siège arbitré par cette “minorité influente” soit 92 sièges (122 environ sur les 395 en répliquant les résultats agrégés sur les sièges de listes nationales) avec seulement 14% de cette même population que l’on dit minoritaire, ou détachée de la chose publique.

Nous ne Voterons plus. Nous n’existerons plus?

Je lis avec attention que les manifestations organisées suite au #DanielGate représenteraient une résurgence de la vraie société civile, celle de citoyens prêts à quitter les milieux virtuels pour porter haut et fort leurs revendications. Je ne sais pas si c’est le cas, je ne sais pas non plus si cette mobilisation a vraiment réussi à réaliser cet objectif. Ce que je sais cependant, ou en tout cas ce que les projections démographiques du HCP indiquent, c’est que la mobilisation-type portée par une jeune génération chante peut être son chant de cygne.

Demography_AJJe commence par un graphe représentant la population des 18-24 ans versus le reste de la population adulte (âgée de 18 ans et plus) on voit ainsi que la taille maximale pour la population jeune aura atteint son zénith en 2012, et ne fera que décroître en valeur absolue et en pourcentage de la population adulte. Cela signifie que nos adultes marocains seront de plus en plus âgés, et de même, la composition du corps électoral s’en ressentira.

J’ai évoqué il y a quelques temps une piste de réflexion concernant la baisse brutale de la taille du corps électoral entre 2007 et 2011 (en réalité, dès 2009) et l’explication démographique semble être convenable: certes, ce n’est pas la première fois que le nombre d’électeurs enregistrés baisse (Cf 1984) mais la ‘disparition’ en deux ans d’un peu plus de 2 millions d’électeurs laisse perplexe, et suggère les théories les plus fantaisistes, nourries par l’opacité maintenue par l’administration en charge de sa gestion, le Ministère de l’Intérieur.

Mais enfin, Nous pouvons montrer sous certaines hypothèses que cette baisse du nombre d’électeurs est due à un non-remplacement des générations passées. En recalculant le taux d’inscription de la population adulte, d’abord sur la base d’une moyenne annuelle mobile, ensuite en faisant de même pour la contribution théorique moyenne de la population jeune dans la croissance de la population inscrite. La principale hypothèse qui justifie ce choix est de supposer que le même nombre de jeunes intégrant la population adulte s’inscrit aussi sur les listes électorales. Il s’avère ainsi que:

1/ La population inscrite en 2011 devait s’élever à 16.06 Millions au lieu des 13.42 Millions

2/ Le déficit d’inscrits jeunes dans les listes électorales (la différence entre contribution démographique et contribution électorale) permet d’expliquer une grande partie de cette baisse du nombre d’électeurs – près de 93%. Rapporté à la baisse réelle, ce déficit d’inscrits peut être expliqué simplement par le décès d’inscrits âgés.

Et voici donc ce que j’entends par ‘Nous ne Voterons plus’: si la jeune population, celle qui arrive régulièrement en âge de voter la première fois lors des élections, décline, alors le stock du corps électoral sera en déclin, puisqu’ils ne peuvent remplacer le flux d’anciens électeurs décédés. L’amplitude de ce déclin peut ainsi être mesurée par la baisse brutale du nombre d’inscrits entre 2007 et 2009. Cette évolution démographique et électorale est ainsi ignorée et négligée par presque tous le monde: les partis politiques, le Makhzen, et même la dissidence.

La question du corps électoral semble unir le champ politique dans le désintérêt: pour les partis politiques, cette évolution est imperceptible et sans importance car leur stock de loyauté électoral en est indépendant des changements démographiques. Le Makhzen parce que la baisse en nombre du corps électoral augmente artificiellement le taux de participation – le nombre absolu de participants ayant voté pour une liste candidate passe de 4.63 Millions à 4.74 Millions, et cela se traduit par une légère baisse du nombre de votants rapportés à la population adulte (de 28.74% à 28.18%) alors même que le taux de participation a augmenté de 37% en 2007, à 45% en 2011. Et si effectivement la tendance projetée pour le corps électoral suggère une hausse du nombre d’inscrits, ce n’est que par effet de longévité des cohortes inscrites après les années 1960, le pourcentage d’inscrits rapportés à la population adulte passera en dessous des 60% dès 2036.

L'écart croissant entre les deux courbes suggère une baisse du taux de couverture de la population adulte.

L’écart croissant entre les deux courbes suggère une baisse du taux de couverture de la population adulte.

Si effectivement cette tendance se vérifie, alors la charade continuera car le taux de participation, insensible jusqu’à présent aux fluctuations démographiques, sera gonflé artificiellement par simple fait de rétrécissement du dénominateur.

Je me tourne ainsi à la seconde partie du titre: ‘Nous n’existerons plus’ qui est de nature plus qualitative: d’abord parce que notre jeunesse ne sera plus qu’une minorité déclinante chaque année à partir de 2011-2012. Et si un mouvement comme le 20 février a été porté initialement par une jeunesse libre ou aspirant de l’être, son déclin en nombre sape sa force politique potentielle. Ensuite parce qu’une coalition néfaste d’intérêts aura réussi à rendre désormais difficile, sinon impossible de croire qu’une démocratie libérale parlementaire, sous forme monarchique, puise être mise en place dans le futur proche ou intermédiaire.

Cette coalition d’intérêt est celle de l’opposition extra-parlementaire, qui, en observant une tradition de boycott et dénigrement de l’institution parlementaire, de l’exercice électoral parce que contrôlé par l’administration, aura découragé la population en âge de voter pour la première fois et la classe éduquée (minoritaire mais influente) , et ce en conjonction avec l’administration et ses affidés, puisqu’un amenuisement de la population inscrite sur les listes électorales détourne l’attention des partis politiques vers le partage d’une peau de chagrin, au lieu de réclamer une extension de la taille du bassin électeur, au prix d’une baisse permanente du taux de participation.

Nous n’existerons plus car nous ne voterons plus. Par paresse, par désintérêt, par dégoût, probablement. Nos nihilistes et notre Makhzen auront obtenu ce qu’ils voulaient finalement.