The Moorish Wanderer

Pour l’Austerité Vertueuse

Posted in Dismal Economics, Flash News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 31, 2013

Le Projet de Loi de Finances 2014 a consacré pour la première fois depuis les années 1990 des mesures que l’on peut considérer comme relevant d’une politique d’austérité enfin assumée. A part les objections valides sur l’échec à présenter une politique de consolidation équitable, il est difficile de préconiser autrement, dans un contexte d’essoufflement des politiques de relance et de détérioration de la position nette extérieure du Maroc.

Paradoxalement, les sources de la croissance économique sur la décennie passée sont à l’origine des problèmes actuels: depuis 2000, la consommation de biens importés domine systématiquement la production locale. L’immersion de plus en plus marquée du Maroc dans les flux d’échanges de biens et services, illustrée par les nombreux accords de libre-échange signés par le pays, en attestent. En un sens, il est normal d’anticiper par la suite un choix marqué chez les consommateurs vers les produits importés, plus variés, plus convenables, moins cher, et peut-être plus simplement, plus disponible.

XM_IRFCeci n’est pas particulièrement préoccupant, si ce n’est que notre capacité à fournir la consommation des ménages d’autres pays qui se dégrade sensiblement, et à côté, un déclin sensible dans la production industrielle locale: ceteris paribus, une augmentation mensuelle de 1% de la demande domestique pour les biens importés entraîne une détérioration de la production industrielle de 5.4%, bien plus que l’effet bénéfique sur une période analogue d’une demande extérieure, soit 4.7%, une différence due à la persistance plus longue du premier par rapport au second.

Plus simplement, le graphe montre l’arbitrage constant qui détermine notre compétitivité, et explique la source de nos problèmes: nos importations sont des concurrentes directes de la production industrielle domestique, et nous ne sommes plus assez compétitifs pour nous permettre le train de vie actuel.

La mention du déclin de l’appareil industriel n’est pas une nostalgie déplacée: les secteurs manufacturiers sont reconnus générer des opportunités d’emploi assez stables dans le temps, mais aussi, et peut-être plus important, de générer des effets d’apprentissage qui permettent de passer graduellement vers des technologies et des biens plus sophistiqués. En ce sens, l’ouverture du Maroc sur le monde a mis à nu la faible compétitivité de l’appareil industriel domestique, affaibli d’autant plus par le vigueur des importations de biens consommables. Qu’a fait le Maroc depuis les années 2000? De nombreuses politiques sectorielles ont été annoncées, puis appliquées. Le comportement de la production industrielle sur les vingt dernières années suggère un échec retentissant.

Quelle solution alors?

Durant les années 1990, la contribution du résidu de Solow, en clair l’effet-productivité dans la croissance du PIB a été négative, un signal qu’il y a eu un effet de “dés-apprentissage” dû à la désagrégation du système productif pré-crise lors des années 1980. “The Great Unlearning“, un papier passionnant sur les raisons potentielles du retard de l’Italie par rapport à d’autres pays de la zone Euro, comme la France ou l’Allemagne. Les conclusions des auteurs suggèrent l’inexistence d’incitations propres à motiver la force de travail comme étant une raison pertinente. Il est probable que des raisons additionnelles devraient être discutées, comme l’effet de la taxation sur le taux de participation de la population active sur le marché du travail.

Le principe d’une politique d’austérité vertueuse est basé sur l’arbitrage entre une croissance affaiblie sur le court et moyen terme, et l’amélioration des perspectives sur une période temporelle plus longue, en apurant l’économie dans son ensemble des comportements (et incitations) qui conduisent aux difficultés auxquelles nous faisons face actuellement. Cela signifie aussi prendre des décisions potentiellement impopulaires – encore que d’autres mesures d’austérité peuvent équilibrer le programme de consolidation en produisant des effets d’équité fiscale, par exemple. On se propose donc de comparer l’évolution de trois instruments de politique fiscale sur des agrégats d’intérêt.

I. Politique Fiscale:

sous certaines conditions, la taxe la moins “intrusive” à la disposition du gouvernement est l’instrument de la TVA (par abus de concept, toutes les taxes sur la consommation inscrites au BGE) car les ménages peuvent ajuster leurs habitudes de consommation sans grande incidence sur les fondamentaux économiques. A court terme, une augmentation permanente de la TVA peut pénaliser la croissance, particulièrement lorsque celle-ci devient tributaire de la consommation des ménages. Les conditions d’un effet-TVA vertueux résident dans l’adoption d’une taxe spécifique aux paniers de consommation plutôt que des catégories de biens; sur ce principe, une augmentation permanente revient à pénaliser le consommateur dans sa préférence pour les biens importés ou non échangeables, améliorant ainsi la position nette extérieure de l’économie dans son ensemble. D’autres résultats positifs sont représentés sur le graphe ci-dessous:

Réaction d'agrégats en pourcentage de déviation

Réaction d’agrégats en pourcentage de déviation (ex: réaction initiale de l’emploi à 5%)

Une augmentation permanente dans l’impôt sur la consommation (exprimée ici en taux de croissance) donne des résultats globalement positifs sur l’investissement privé, la position nette extérieure et l’emploi, pour la sphère privée, ainsi qu’un léger déclin dans la population en quête d’emploi. Le raisonnement derrière ces réactions se trouve principalement dans l’effet de substitution qu’exerce la TVA sur les habitudes de consommation, en faveur d’une épargne locale plus importante et donc des plans de production plus ambitieux. Cela revient aussi à réduire la dépendance de la consommation agrégée aux importations. L’effet à court-terme sur le déficit budgétaire est plus ambigu, puisqu’il s’améliore rapidement durant la première année, avant de se dégrader durant les années suivantes, un résultat lié au déclin irrémédiable sur le PIB.

Le choix derrière une augmentation régulière et permanente dans la taxe sur la consommation crée aussi deux mécanismes qui améliorent à long terme la compétitivité du Maroc: dans un premier temps, l’affaiblissement de la croissance du PIB (de l’ordre de près d’un point de croissance) est à mettre sur le compte de la consommation domestique, mais d’un autre côté, les termes de l’échange s’améliorent rapidement durant les premiers trimestres, et se stabilisent à un niveau légèrement supérieur aux performances initiales.

Des résultats similaires mais de magnitudes différentes sont obtenus lorsque le gouvernement décide d’affecter la pression fiscale sur les revenus ou en introduisant une réforme sur les cotisations sociales, sauf pour le chômage, où une nouvelle population devient demandeuse d’emploi – un des indicateurs préoccupants étant le taux d’activité, anormalement bas et recouvrant difficilement de la chute brutale enregistrée aux alentours de 2000. Il serait facile de succomber à la tentation de croire qu’une baisse du taux de chômage serait un bon indicateur, quand une proportion inquiétante de la population en âge de travailler décide (ou est contrainte) à rester en dehors du marché du travail.

II. Politique de Dépenses Gouvernementales

La décision prise en fin d’année d’annuler certaines dépenses d’investissement aura certainement un impact négatif sur la croissance, et les résultats d’études très exhaustives sur le sujet conclut à une mauvaise austérité que de décider d’une réduction, même temporaire, des programmes d’investissements publics, par le double effet qu’ils exercent sur les choix des agents privés et le manque à gagner en matière d’extension de l’appareil productif.

IRF_GIOn constate ainsi que pour une légère amélioration immédiate du déficit budgétaire, des effets négatifs plus importants ou plus persistants dans le temps sont observés sur l’emploi, les flux d’investissement privés (et d’investissements étrangers) s’en ressentent aussi. Il est donc impératif que toute politique de consolidation devrait éviter de céder à la tentation de la facilité de réduire le déficit budgétaire en réduisant son programme d’investissements dans les infrastructures publiques.

III. Contrôle des Dépenses de Fonctionnement

FoncPubL’effort consenti pour le programme de départ volontaire en 2005 a généré une certaine stabilité dans le poids de la masse salariale publique dans le PIB. Cet effet a cependant été rapidement effacé, ironiquement non pas par de nouveaux recrutements (parfois nécessaire pour pallier au départ définitif d’experts) mais par des valorisations importantes des traitements moyens – la masse salariale depuis 1990 a été tirée à seulement 40% par de nouveaux recrutements, et à 30% depuis 2006.

le contrôle des dépenses de fonctionnement revient donc à agir sur deux leviers pour réaliser une bonne politique d’austérité: adopter une approche de contrôle de recrutement – par exemple en annonçant une cible pluriannuelle de postes ouverts, ou présenter de nouvelles modalités de rémunérations qui mettent en ligne le traitement moyen avec les rémunérations offertes dans le reste de l’économie privée.

La dualité entre les deux rémunérations est préjudiciable à l’économie dans son ensemble: sur la période 1990-2012, le traitement moyen a augmenté en moyenne annuelle de 7%, bien plus que l’inflation moyenne de 3% ou encore la croissance réelle du PIB de 3.76% sur la même période. D’autres effets pervers sont à mettre au compte de cette généreuse rémunération:

– Les effets de distorsions sur le marché du travail créés par la disparité de rémunération entre secteurs privé et public entraîne une dépression des salaires privés, ainsi qu’une incitation soit à demander de préférence un emploi dans le secteur public, ou à rester en dehors du marché du travail, au sein de la population inactive mais en âge de travailler.

– La baisse du chômage qui peut suivre un effort de recrutement dans la fonction publique est très relative, et se dissipe très vite dans le temps, tout en créant une charge durable dans le temps, en termes de rémunération actuelle et future, ainsi que des questions de pension de retraites.

– Les distorsions sont plus importantes sur les revenus que sur le recrutement en lui-même, ce qui implique qu’un contrôle efficace et équitable des dépenses de fonctionnement passe d’abord par un gel (en termes réels) de la masse salariale, puis de l’imposition d’une limite sur les recrutements offerts dans la fonction publique. Une réduction forcée de la masse salariale en renvoyant des fonctionnaires, si elle peut servir d’outil de discipline quant aux prestations qu’offre la fonction publique, résulterait d’une augmentation excessive du chômage sans avantages immédiats particuliers.

Ces mesures restent tributaires à la crédibilité d’un programme de consolidation fiscale, mais elles doivent toujours être motivées par la nécessité de faire de l’appareil productif domestique un outil compétitif à l’international. La taille du Maroc ne lui permet certainement pas de se maintenir dans l’état actuel de fuite en avant.

Les Biens “De Première Nécessité”

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 7, 2013

Des commentaires de ce type sur une des provisions fiscales du PLF 2014 m’intéressent:

Les principaux produits taxés qui affecteront directement le consommateur sont reproduits sur le graphe ci-dessous, reprenant les dépenses moyennes par type de ménages. Deux produits en particuliers, souvent retenus comme de première nécessité, s’avèrent être consommés en quantités excessives:

La dépense annuelle par dirhams par type de ménages illustre des inégalités significatives en classe de biens, sauf pour le sucre et les huiles.

La dépense annuelle par dirhams par type de ménages illustre des inégalités significatives en classe de biens, sauf pour le sucre, les huiles et les pâtes.

En comparaison avec les moyennes mondiales, la consommation des ménages marocains les plus défavorisés est similaire à la consommation moyenne des Etats-Unis, et supérieure à celle de pays comme l’Inde et la Chine. Quant à notre consommation moyenne, elle est supérieure ou comparable à celle du Brésil, l’un des premiers producteurs (et consommateurs) de ce produit. La décision  de subventionner le prix du sucre, un bien dont l’apport énergétique le plus approprié est 65% inférieur à la consommation nationale, et moitié inférieur à la consommation annuelle des ménages défavorisés, produit donc des comportements adverses au bien-être des consommateurs, au nom d’une construction sociale présentée comme une tradition culinaire immémoriale, alors qu’elle remonte au XIXème siècle.

Qu’en est-il de la consommation des huiles? La consommation moyenne reste proche de la moyenne mondiale, ainsi que la quantité recommandée, sauf que cette consommation n’est pas particulièrement indiquée, notamment en rapport avec les habitudes culinaires des ménages marocains des produits secs, dont la consommation locale est sensiblement supérieure à la moyenne mondiale (y compris celle des ménages les plus défavorisés) ce qui implique une fausse appréciation de l’utilité à consommer des huiles végétales.

Et pourtant, le Budget subventionne (ou subventionnait, dans le cas des huiles) pour 5 Milliards de dirhams le Blé et le Sucre, lorsque les incitations proposées pour des biens de consommation comme les Viandes, les Dattes et les produits maritimes pour 1.63 Milliards, alors que leurs apports nutritionnels sont supérieurs et meilleurs aux biens subventionnés.

La décision de taxer le lait en poudre par contre ne peut être justifiée sur la base de l’argument présenté: les ménages marocains sont en train d’orienter leurs habitudes alimentaires vers des protéines animales, mais les différences entre classes restent importantes. Taxer probablement le produit laitier le plus accessible risque bien d’affecter négativement la tendance vers l’amélioration de leur qualité de vie des ménages les plus défavorisés. Cela s’applique aussi pour les Sardines.

Cette notion que le Sucre, l’Huile et la Farine sont des biens de première nécessité est très offensante aux ménages démunis, et elle est largement partagée, y compris parmi les milieux supposés défendre les intérêts de nos concitoyens, mais dont l’attitude est très paternaliste, précisément en maintenant comme ‘de première nécessité’ des biens dont l’apport alimentaire est limité ou négatif. Il est également insultant de présupposer qu’une taxe additionnelle sur le thé ou le sucre entraînerait une grogne sociale: la classe populaire a changé ses habitudes alimentaires comme les autres classes.

D’un autre côté, est-il prudent d’augmenter la TVA sur la consommation des ménages marocains, alors que cette dernière a robustement porté la croissance, et que cette taxe touche disproportionnellement les ménages allouant une large part de leurs revenus à la consommation?

Subventions et Choix Publics

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on August 10, 2013

Pas de réforme anticipée pour la Caisse de Compensation. C’est ce qui me semble être le consensus issu du comportement des consommateurs et producteurs de notre économie.

En l’état, la justification de l’existence du système actuel de compensation est double: d’une part elle protège le pouvoir d’achat de tous les ménages, et d’autre part, elle sert de police d’assurance que le principal moteur de croissance de l’économie marocaine, la consommation finale des ménages, sera toujours prêt à assurer sa mission.

Or ces deux objectifs sont antinomiques avec d’autres paramètres que nos dirigeants doivent aussi prendre en compte: le pouvoir d’achat, tel qu’il est défini ne permet pas de prendre en compte les disparités créées ou exacerbées par une mauvaise distribution de ces subventions, et la vigueur de la consommation finale intérieure se fait au détriment de la position nette extérieure du Maroc, une faiblesse fatale pour notre économie.

Il y a cependant plus pernicieux que la logique sommes toutes comptable de ces choix contradictoires: tant que la crédibilité des plans de réforme de la caisse de compensation ne sera pas consacrée, les agents, ménages et producteurs, agiront toujours de la même sorte; pour les ménages, l’évolution permanente d’une croissance attendue se répercutera sur les décisions de consommation future, laquelle augmentera toujours à un rythme plus élevé que celui des revenus. A titre d’exemple, les disparités de niveaux de vies et les attentes subséquentes de la classe moyenne pour imiter les foyers les plus favorisés seraient des facteurs explicatifs quant au faible déclin de la propension agrégée de la consommation dans la production.

Ceci est particulièrement vrai pour la consommation en énergies fossiles: alors que le Maroc est un petit pays émergent non producteur de pétrole, notre dépendance aux produits dérivés d’hydrocarbures s’accroît ou se maintient à des niveaux nocifs, comme le montre le graphe ci-dessous:

Oil_GDP

Source: Banque Mondiale

Il est donc légitime de se poser la question: si effectivement la Caisse de Compensation existe pour stabiliser le niveau de vie des ménages, son maintien sans réformes structurelles n’a-t-il pas influé sur nos comportements de consommation et de production, factorisant un prix de production (ou de vente) assez faible pour neutraliser toute incitation à devenir plus économe, ou efficace en matière de consommation (finale ou intermédiaire) d’énergie.

La persistence de la baisse des prix d'énergie est un argument en faveur de l'amélioration de la productivité comme outil de réforme

La persistance de la baisse des prix d’énergie est un argument en faveur de l’amélioration de la productivité comme outil de réforme

Pour illustrer Cet argument, considérons le comportement des prix des biens énergétiques lorsqu’une innovation est brièvement introduite dans notre économie, une innovation qui permet à l’ensemble de l’appareil productif domestique de devenir plus efficace. Une hausse de productivité signifie une baisse du coût de production, y compris celui des biens énergétiques (ici représentés par des mesures d’utilisation des dérivés d’hydrocarbures) le mécanisme de compensation tel qu’il est appliqué actuellement agira aussi à la baisse, allégeant ainsi les finances publiques.

Le graphe ci-contre montre d’abord que l’argument initial est valide (la subvention altère les comportements des agents) et que la principale voie d’une réforme allant dans le sens d’une abolition de la Caisse de Compensation telle qu’elle existe actuellement est de pousser vers un renouvellement rapide de l’appareil productif vers une consommation intermédiaire plus efficace des intrants d’énergie. D’un autre côté, le même résultat donne une idée du manque d’incitations auprès des opérateurs bénéficiant de la subvention à exécuter cette recommandation: en effet, et si l’on suppose une indexation de la marge de cet opérateur sur la subvention reçue et le prix annoncé, une hausse de productivité, même temporaire, résulterait d’une baisse simultanée de cette marge. Ceci expliquerait pourquoi, si la Caisse de Compensation est coûteuse et socialement injuste, elle continue de perdurer; simplement, un nombre important d’agents en bénéficient, et une réforme allant dans le sens d’une réduction de ce bénéfice n’est pas souhaitable.

Economie du Cannabis – l’Option de Dépénalisation

Extrait du dernier rapport de l’UNODC sur la production du Cannabis:

[…] In Europe, seizures of cannabis herb increased, while seizures of cannabis resin (“hashish”) went down. This may indicate that domestically produced cannabis continues to replace imported resin, mainly from Morocco. The production of cannabis resin seems to have stabilized and even declined in its main producing countries, i.e. Afghanistan and Morocco.  […]

déclin rapide de la probabilité d'appréhension par quantité de drogue

déclin rapide de la probabilité d’appréhension par quantité de drogue

Parmi les différentes statistiques offertes dans ce rapport, ce graphe me semble le plus éloquent, et aussi le plus significatif quant à l’inanité du concept même d’une restriction gouvernementale, voire de ses effets pervers.

On peut en effet observer que la probabilité de se faire arrêter en possession de drogues est plus importante pour les petites quantités (donc les consommateurs finaux) et décline rapidement au fur et à mesure qu’on remonte dans la chaîne d’approvisionnement. Il est ainsi très probable qu’on se retrouve dans la situation où l’effort gouvernemental de sanction biaisé envers les petites quantités se traduise par un mécanisme pervers d’incitation pour les trafiquants.

Le raisonnement qui suit fait abstraction de toute panne institutionnelle – c’est à dire que le coût induit par la sanction légale est crédible, et est factorisé par le producteur de cannabis. Le raisonnement est légèrement altéré lorsqu’on prend en compte l’incapacité de l’autorité publique à rendre ses sanctions crédibles – la corruption par exemple.

L’idée est de montrer qu’un mécanisme de sanction – par exemple des peines de prison proportionnelles à la quantité saisie- entraine une production plus importante, et donc défait l’objectif initial du régulateur: contenir ou réduire la consommation de drogues.

Pour ce faire, on considère un comportement atypique chez le consommateur de drogue: en effet, la théorie standard suppose une utilité décroissante dans la quantité consommée. Dans le cas de la consommation de drogue, l’utilité est croissante, une représentation stylisée de la dépendance qui se crée progressivement au fur et à mesure que la quantité consommée augmente.

En plus de cette consommation croissante dans la quantité, on considère un coût de production standard (effets de rendements d’échelle) et les quatre graphes ci-dessous: une production sans coût additionnel, une taxe proportionnelle, une sanction croissante dans la production saisie (deux types de croissance)

Cost_ProductionLa réalisation de production est possible lorsque la demande pour une quantité donnée est supérieure au coût de production – ce qui expliquerait ainsi le choix du producteur/trafiquant qui opterait pour une large production, laquelle est ensuite fragmentée pour pourvoir aux besoins du consommateur final.

Et c’est là où l’erreur d’une politique répressive est manifeste: lorsque la punition est plus que proportionnelle dans la quantité saisie, il y a incitation paradoxale chez le producteur d’augmenter la quantité produite, par effet de la baisse de la probabilité de se faire prendre, et par nécessité à rentrer dans ses frais. On observera que l’argument ne s’applique pas lorsque le produit est dépénalisé, et est simplement taxé – comme un bien de consommation; certes, la production augmente dans ce cas de figure aussi, mais on observera que cette augmentation est marginale, certainement inférieure aux autres exemples de punition.

Le dernier point concerne le comportement du consommateur de drogue lui-même. Il s’avère ainsi que malgré sa dépendance, un impôt (plutôt qu’une sanction pénale) est plus à même de restreindre la quantité consommée, comme on peut le voir dans la série de graphe ci-dessous:

tax_conso_drug

Il s’avère ainsi qu’une taxe sur la consommation (plutôt que sa sanction) a bien un effet bénéfique sur la restriction de celle-ci. D’autre part, le graphe au milieu reprend un cas de figure où les deux parties du marché sont taxées – l’effet du prélèvement sur la fonction de coût du producteur est observé plus loin (pas repris sur l’intervalle représenté) et permet donc de dégager des ressources utiles au gouvernement pour financer des programmes de réhabilitation ou de toxicomanie, avec autrement plus d’effets bénéfiques sur le bien-être collectif qu’une politique de répression.

La seconde étape est plus compliquée: il s’agit de calibrer les courbes pour les valeurs empiriques correspondantes à la production de drogues ou psychotropes par exemple, ainsi que les habitudes de consommation de ménage, deux jeux de données incomplets ou souffrant de la politique actuelle de répression.

Ce petit exercice est une illustration de politique publique est une illustration de la boutade “l’enfer est pavé de bonnes intentions”: dans son effort à éradiqué (au moins officiellement) la consommation et la production d’un bien nocif, l’attitude de zéro tolérance, adoptée par le gouvernement (attitude crédible ou non) débouche sur une augmentation paradoxale de la production, et un effort démesuré de sanction de la petite consommation, laquelle n’est certainement pas dissuadé comme le montrent les statistiques du rapport de l’UNODC. D’un autre côté, une approche de dépénalisation, sous la forme d’une taxe (ou d’une restriction de production par des licences de distribution) portant sur la consommation ET la production, permet d’abord d’influer sur les quantités distribuées, et ensuite dégage des ressources suffisantes pour financer des programmes portant sur la transformation de la consommation des drogues – altérer ainsi le cycle de dépendance.

Le Coût des Fluctuations

J’ai retrouvé il n’y a pas longtemps un petit graphe/modèle qui permet d’expliquer peut-être pourquoi les efforts du gouvernement à “limiter” l’impact des fluctuations sur la consommation domestique sont fondamentalement inefficaces, et peut-être les conclusions de ce post pourraient montrer qu’un autre système de transferts au bénéfice des ménages devrait être considéré.

L’idée est que les efforts de stabilisation tels que pratiqués maintenant – notamment à travers la caisse de compensation, sont par principe peu efficaces. Bien sûr, cela ne signifie pas que tout politique de transferts orientés vers une population-cible ne devrait pas être mise en place (encore que les modalités de ces transferts devraient être traités exhaustivement) et il est même possible que les objectifs de ces mêmes autorités publiques soient détachés d’une quelconque discipline budgétaire – par exemple valoriser la paix sociale bien au-delà de la soutenabilité des finances publiques. Mais enfin, puisque nous sommes bien obligés de raisonner en termes de prudence fiscale, de responsabilité vis-à-vis des générations futures, et bien sûr parce que quelqu’un devrait protester contre la détérioration d’indicateurs macroéconomiques et budgétaires, il faudra commencer par tenter de quantifier le coût réel de ces fluctuations.

Le modèle (si tant est qu’on peut référer ainsi à deux équations et une propriété basique) est assez simple, car il intègre certains comportements des ménages qui permettent ainsi de donner une mesure assez précise de l’appréciation du risque chez ces individus. L’idée est que la consommation agrégée est sensible à une politique de stabilisation – c’est à dire, à la volonté du gouvernement à essayer de lisser, autant que possible, les effets de chocs importés, par exemple les fluctuations des cours du pétrole sur les prix des denrées alimentaires.

Pour ce faire, en supposant que la consommation agrégée suit une tendance de croissance augmentée de chocs uniquement importés, on obtient paradoxalement une courbe beaucoup plus lisse que celle empiriquement observée, comme le montre le premier graphe – ce dernier est construit à partir de l’équation suivante: c_t = A e^{\mu t} e^{-\frac{\sigma^2}{2}}\epsilon\mu est la croissance moyenne de la consommation agrégée. Au lieu de calculer la valeur \sigma historique, on se propose d’intégrer l’écart-type de la position extérieure du Maroc comme indicateur des chocs importés dans l’économie domestique (lequel est inférieur du tiers de la valeur historique)

Malgré une volatilité plus importante inclue dans les fluctuations de la position nette de l'économie marocaine, la consommation théorique s'avère être légèrement plus stable

Malgré une volatilité plus importante inclue dans les fluctuations de la position nette de l’économie marocaine, la consommation théorique s’avère être légèrement plus stable

Les différentes interprétations que l’on peut en faire seront forcément contradictoires les uns des autres, mais le fait est que la volatilité de la consommation est largement inférieure (21% de moins) en comparaison avec les valeurs observées empiriquement.

Ce petit exercice pose donc les termes du débats dans la comptabilité du bien-être délivré par l’effort public à lisser les fluctuations: dans l’idéal, les deux courbes plus haut devrait être des lignes droites, signifiant une croissance déterministe de la consommation, et traduisant une certitude totale quant aux perspectives futures. Or, ceci n’étant pas le cas, le gouvernement s’efforce de lisser la courbe de consommation, c’est à dire à minimiser l’écart (à la hausse comme à la baisse) entre la consommation actuelle, et le niveau de la tendance historique. Cette relation est reprise dans le tableau ci-dessous:

\gamma \lambda Gain $ 2011
0.5 0.0073822 0.6284794
1. 0.0147645 1.2569589
1.5 0.0221467 1.8854383
2. 0.0295290 2.5139177
2.5 0.0369112 3.1423971
3. 0.0442935 3.7708766

Ces calculs sont basés sur la formule suivante: \mathbb{E}_0\sum\limits_{t=0}^{\infty}\beta^t\dfrac{c_t^{1-\gamma}}{1-\gamma} le paramètre \lambda mesure l’amélioration de la séquence de consommation d’une politique à une autre; concrètement, cela signifie que pour deux politiques A et B de lissage sur la consommation telles que U(c_t^A) < U (c_t^B) il est possible de mesurer l’effet bénéfique tel que: U\left[(1+\lambda) c_t^A\right] = U (c_t^B) ceci est obtenu à travers la relation \lambda = \dfrac{\sigma^2}{2}\gamma le tableau est donc calculé sur la base de valeurs hypothétiques pour \gamma l’indicateur d’aversion au risque, et les gains sont exprimés en dollars courants par individu, valeur 2011. (Un grand merci pour M. Jellal qui m’a fourni un document traitant de valeurs similaires pour les pays émergents)

On remarquera ainsi que les gains potentiellement obtenus pour lisser les fluctuations sur la consommation sont extrêmement négligeables: pour une valeur récurrente dans la littérature académique du paramètre \gamma, les gains potentiels sont inférieurs à 3 dollars par individus, soit dans le meilleur des cas, 730 Millions de dirhams pour 2011. Il suffit de comparer cette économie au budget de la caisse de compensation dans sa totalité à fin 2011, soit 49 Milliards, selon les statistiques du Ministère des Finances: une goutte d’eau de stabilisation dans un océan de subventions.

Il serait tentant donc de déduire que les 48 Milliards restants seraient le résultat d’une combinaison de coût de l’assurance contre l’inflation, et du transfert considéré nécessaire par l’autorité publique pour maintenir la paix sociale (va-nu-pieds et nantis)