The Moorish Wanderer

Une Théorie du Jeu des Coalitions

Posted in Flash News, Intikhabates-Elections, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on October 20, 2013

Maintenant que la nouvelle coalition gouvernementale est en place, je me dois d’expliquer l’inadéquation d’un pronostic présenté dans un post précédent sur la non-crédibilité du retrait de l’Istiqlal de la coalition post-Novembre 2011. L’argument s’articulait sur un arbitrage portefeuilles ministériels et majorité parlementaire, qui a été invalidé précisément par la distribution des maroquins dans le gouvernement Benkirane II. D’autres hypothèses attachées à la formulation de la théorie (un jeu en une seule période plutôt qu’à coups successifs) se sont aussi avérées défectueuses.

Malgré tout je persiste à soutenir que les interactions du champ politique marocain se prêtent très bien à une modélisation faisant intervenir des mécanismes de comportements rationnels, même si la réalité ne semble pas à priori, exhiber une logique rationnelle dans les comportements de nos politiciens. Ce décalage est à mettre au compte du jeu politique lui-même, sans pour autant remettre en cause l’application systématique de ces principes décrits plus hauts.

Il est toujours intéressant d’observer quelques données empiriques issues des diverses élections législatives tenues depuis 1963: après tout, l’expérience des coalitions gouvernementales précédentes contient suffisamment d’informations quant aux habitudes de négociation des politiciens dans la formation de la majorité, et ce abstraction faite des limitations de la campagne électorale ou de la validité des résultats eux-mêmes; On peut convenablement considérer les tailles des différents groupes parlementaires ex nihilo pour la principale raison que le gouvernement doit se mettre à l’abri de motions de censure, ou encore de votes adverses sur des projets vitaux (comme la Loi de Finances).

Une brève estimation du lien entre majorité gouvernementale et divers facteurs, comme le nombre de membres de la coalition, l’identité partisane du Premier Ministre (ou Chef du Gouvernement) l’identité partisane du Parti leader dans la coalition majoritaire, et enfin le nombre de partis représentés dans l’hémicycle.

Le cas simple d'une représentation bipartite illustre l'effet disproportionné d'un éclatement de la représentation en parlement

Le cas simple d’une représentation bipartite illustre l’effet disproportionné d’un éclatement de la représentation en parlement. La Balkanisation oblige la coalition majoritaire à être plus large, et inévitablement hétéroclite.

Le lien entre la majorité parlementaire et le nombre de partis représentés est suffisamment fort pour donner une justification quantitative à un lieu commun: un parlement éclaté (balkanisé) handicape sévèrement la formation d’une coalition majoritaire. Chaque parti représenté par un seul député est capable de forcer la coalition majoritaire à chercher 4% supplémentaires de sièges. Pour avoir une idée du pouvoir de nuisance qu’exerce une représentation balkanisée au Parlement, un député sur 395 (ou un parti représenté par un seul député) peut forcer la coalition gouvernementale à chercher 16 députés d’un seul groupe (ou d’un seul parti)

De plus, l’identité partisane du chef de la coalition semble avoir un effet significatif sur la composition de la majorité gouvernementale: les partis de la Koutla (USFP et PI) ont plus de difficultés à composer leurs coalitions respectives que les non-Koutla (RNI, UC ou PJD) une probabilité 10% plus élevée à former une large coalition. Différentes raisons expliquent cet écart, mais il est intéressant de noter que si l’on considère les prochaines législatives de 2016 comme une compétition PI/PJD, ce dernier a un avantage additionnel à former plus facilement une coalition majoritaire. Koutla_NoKoutlaOn observe aussi que l’arrivée des partis de la Koutla à la position principale de chef de coalition coïncide avec la multiplication des partis représentés au Parlement, un résultat confirmé par la différence majorité en absolue (abstraction faite de la taille des parlements issues des différentes élections considérées) une moyenne de 13 sièges lorsque l’Istiqlal ou l’USFP étaient chefs de coalition gouvernementale, 50 sièges en moyenne pour les autres partis (FDIC, RNI, UC, PJD) ou lorsque le gouvernement est dirigé par une personnalité apartisane. Il est à noter que l’étiquette partisane du Chef du Gouvernement (ou Premier Ministre) compte peu dans la taille de la coalition gouvernementale, ce qui implique que les interactions de formation de coalitions majoritaires sont principalement liées au degré d’éclatement des groupes parlementaires.

Les résultats décrits suggèrent donc une contrainte supplémentaire pour le parti-leader à former sa coalition, en l’occurrence le nombre de partis représentés au parlement. Dans le cas du PJD, il s’agit de trouver la plus petite combinaison de partis alliés pour obtenir 198 sièges. Paradoxalement, il est plus difficile de réunir cette coalition lorsque le nombre de partis au Parlement est très large; cela explique les difficultés successives de M. Youssoufi en 2002 (et l’échec à former une coalition sous le leadership de l’USFP) ou M. El Fassi en 2007. La première erreur était de sous-estimer l’effet disproportionné qu’exercent les petits partis sur les chances de création d’une majorité stable: si ceux-ci ont peu de chance de faire partie de la coalition elle-même, leur existence affaiblit les plus larges partis dans la taille de leurs groupes respectifs,

Dans l’absolu, trois partis sont suffisants pour réaliser une coalition majoritaire: PJD, Istiqlal et RNI. Or cette coalition est instable car le PJD a une incitation à chercher à diluer la force de ses alliés en proposant à des groupes parlementaires moins importants de les remplacer – de même, les alliés les plus importants dans le coalition gouvernementale peuvent créer des difficultés en faisant un chantage (dont les retombées sont difficiles pour ma part à inclure dans la formalisation proposée)

Chaque coalition formée débouche sur des incitations pour les "nouveaux" alliés (et le chef de coalition) à chercher à la déstabiliser

Chaque coalition formée débouche sur des incitations pour les “nouveaux” alliés (et le chef de coalition) à chercher à la déstabiliser

Comme on peut le voir sur le schéma ci-dessus, la seule solution viable pour le PJD à former une coalition dont il contrôlerait la stabilité est de paradoxalement la diluer en admettant un nombre plus élevé que nécessaire d’alliés, affaiblissant ainsi par l’occasion la viabilité du gouvernement. Le seul cas de figure où une coalition stable est viable serait lorsque le PJD (qui par les règles du jeu de coalition en fait forcément parti) a besoin d’autant de siège que le plus petit allié peut offrir: dans ce cas, c’est avoir 178 sièges pour les 20 du PPS.

Les Objectifs du Gouvernement Benkirane I

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on October 12, 2013

Toujours pas de réponse officielle à une question peu (ou pas) posée: maintenant que nous avons eu un nouveau remaniement ministériel, et au vu de la position de principe du RNI vis-à-vis du programme gouvernemental, l’arrivée d’un allié précédemment membre de l’Opposition parlementaire entraînerait-elle un amendement du programme gouvernemental?

Presque trois ans après sa formation, où en sont les objectifs inscrits dans ce programme? Les aspects particuliers m’intéressant étant:

(a) la croissance du PIB: réaliser un taux moyen de croissance de 5.5% du PIB.

(b) le déficit budgétaire (rapporté au PIB) ramené progressivement à 3% d’ici 2016.

(c) le taux de chômage: avec pour objectif de le ramener à 8% d’ici 2016.

(d) le taux d’analphabétisme ramené à 20% d’ici 2016.

Le dernier point est probablement le plus facile à atteindre, avec très probablement la réutilisation d’un objectif mentionné dans le Rapport du Cinquantenaire:

Par ailleurs, l’un des objectifs fixés par la Charte Nationale d’Education et de Formation est de réduire le taux d’analphabétisme à moins de 20 %, à l’horizon de 2010

Réajuster l’objectif 2010 pour en faire la cible de 2016 permet en effet de réaliser un taux d’analphabétisme de 20%, au vu de la tendance des années précédentes, encore que la probabilité d’y arriver pondère plus un résultat proche des 25%, mais le gouvernement Benkirane I pouvait bénéficier de l’opportunité de la réalisation très probable de cet objectif. A ce niveau cependant, une différence de quelques points de pourcentage compte peu; le lien entre taux d’analphabétisme et richesse par habitant est très ténu, et ce type d’objectifs n’a finalement qu’une fonction politicienne, un signal que l’autorité publique s’occupe des sections les plus défavorisées de la population. Preuve en est que des objectifs toujours ambitieux sont avancés pour éradiquer l’analphabétisme, sans cesse contredits par l’extrême lenteur du déclin de cet indicateur.

Le Taux de chômage est une autre variable qui interpelle l’observateur: le taux de 8% n’a jamais été atteint depuis 1978, et si la tendance actuelle (en tout cas depuis le début des années 2000) est au déclin du chômage, il y a suffisamment de preuves que cet objectif reste très optimiste. Un rapport produit en 2005 par le HCP se proposait d’établir trois scenarii pour l’économie marocaine, et dans le plus optimiste, un taux de croissance proche de 6% donnait un taux de chômage proche de 10%:

Le taux de chômage reste élevé au début de cette période (Scénario d’émergence) en raison, d’une part du rythme de la croissance économique encore modéré lors de la première phase, et d’autre part, du fait que les programmes de promotion de l’emploi, qui seraient adoptés, nécessitent une période relativement longue pour produire tous leurs effets. Néanmoins, le taux de chômage emprunterait une tendance à la baisse vers la fin de cette période pour se situer à moins de 10% en 2015.

Si ces projections optimistes renoncent de facto à une baisse rapide du taux de chômage sur la base d’une croissance extrêmement robuste, il est très peu probable qu’un environnement économique moins favorable (avec une croissance moyenne proche des 4.3% de PIB) non conditionné par des réformes institutionnelles sérieuses, puisse délivrer un taux de chômage proche des 8%, à moins de supposer un retrait progressif des demandeurs d’emploi de la population active. Dans les deux cas, il est illusoire de s’attacher exclusivement à cette statistique, alors qu’un autre indicateur de la vitalité de la force du travail, le taux d’occupation par exemple, dénote d’une situation inquiétante peu discutée.

La croissance prévue dans le plan gouvernemental est plus optimiste que celle prévue par le FMI.

La croissance prévue dans le plan gouvernemental est plus optimiste que celle du FMI.

Dans tous les cas, le Gouvernement Benkirane I aura hérité début  2012 d’un taux de chômage proche de 9.9%, et le quitte à 9.4% (les dernières statistiques disponibles au premier trimestre 2013) cependant, les projections de l’impact des récentes augmentations des prix d’hydrocarbures réduiraient d’un quart la tendance récente de diminution – figeant pour ainsi dire le déclin anticipé dans les statistiques du chômage.

Le taux de croissance du PIB projeté pour la période 2012-2016 est d’une nature plus immédiate, et donc plus malléable aux décisions du gouvernement du moment.

Les prévisions du FMI (pré et post-PLL) supposent une croissance moyenne du PIB aux alentours de 4.5%, en ligne avec les performances enregistrées durant la décennie passée, et beaucoup plus réaliste que la perspective de 5.5% qui semble se baser sur le scénario discuté dans le document HCP mentionné plus haut. Un scénario dit “d’ouverture maîtrisée et de l’émergence” alors même que les conditions implicites de cette croissance ne sont que très rarement réalisées.

A vrai dire, il est plus approprié de comparer la performance du gouvernement Benkirane I avec les résultats obtenus lors des gouvernements précédents – si effectivement 7 semestres semblent insuffisantes pour émettre un jugement quant à l’efficacité du programme économique, une comparaison avec d’autres gouvernements, aux durées de vies disparates, serait une option intéressante:

Croissance_Gouv

Si effectivement M. Benkirane ne figure pas parmi les Chefs de Gouvernement ayant présidé à une forte croissance (il est légèrement en dessous de la médiane) il bénéficie en tout cas de la stabilité du rythme de celle-ci, bien meilleur que MM. Jettou et Youssoufi, dont les mandats respectifs ont couvert une période de conjoncture relativement favorable.

Enfin, qu’en est-il de la promesse de ramener le déficit budgétaire en dessous des 3% de PIB? Cet objectif est d’abord lié à la croissance anticipé dans le plan gouvernemental; sur la base d’une croissance moyenne de 6% du PIB non agricole (l’agrégat fournissant l’assiette principale) converger vers cet objectif est relativement facile puisque la charge représentée par le déficit excessif diminue avec une création de richesse plus importante. Secundo, la question du déficit est conditionnée à moyen-terme par la maîtrise de la Caisse de Compensation.

Le retour progressif à 3% du déficit du PIB semble ainsi être basé sur un maintien de la charge de compensation, ceteris paribus, à moins de 4% du PIB (alors même que cette charge était proche de 6% en 2012) et surtout, une économie soutenue d’une moyenne de 5 Milliards de dirhams entre 2012 et 2016. Les résultats suivantes montrent que pour les deux années de son administration, Benkirane I n’a pas réussi à réaliser ses propres objectifs:

Mds de Dirhams 2011 2012 2013*
Compensation 41,079 55,956 51,060
Solde Ordinaire 6,223 -18,026 -24,335
Déficit -40,504 -62,133 -65,3355
(*) Données Disponibles Août 2013, Annualisées

L’objectif d’un retour à un déficit de 3% (incidemment, la moyenne enregistrée pour 1990-2009) est théoriquement lié à un plafonnement des dépenses de compensation, ainsi qu’une résorption du déficit. Il s’avère que pour la période 2012-2013, il y a eu détérioration du solde ordinaire, un indicateur préoccupant de l’état des finances publiques, ainsi qu’une augmentation (et non une diminution) de 4 Milliards, creusant le déficit au lieu de le réduire.

Cet exercice ne prétend pas fournir un bilan des actions du gouvernement Benkirane I. Il permet cependant de donner quelques éléments qui montrent d’abord que ces choix ont été soit sous-évalués (l’objectif d’éradication de l’analphabétisme) soit grossièrement sur-évalués (la croissance projetée pour 2012-2016) soit en échec alors même que ceux-ci sont supposés être les éléments les plus impopulaires (potentiellement) des choix publics. Dans tous les cas, il y a fort à parier qu’en 2016, les programmes électoraux des partis politiques seront tout aussi détachés de la réalité économique, autant que le “programme permanent” qui nous gouverne.

Le Grand Bluff?

Qui croit encore que l’Istiqlal restera membre de la coalition gouvernementale? J’en fais partie.

Étrange, n’est ce pas? Et pourtant, tant qu’un remaniement ministériel n’a pas lieu excluant tout membre du PI n’a pas lieu, il est prématuré de conclure à une disparition de la majorité gouvernementale. Il y a bien une crise au sein de celle-ci, mais le passage de l’Istiqlal à l’opposition n’est ni un fait acquis, ni expliqué par les supports médias autrement que par la théorie classique du Makhzen Deus ex-Machina.

Je voudrais donc proposer un cadre théorique plus affiné que celui offert dans un post précédent, et à capacité de prédiction dans la lignée d’un autre post; l’idée est de démontrer en utilisant des concepts assez simple en théorie des jeux que les comportements respectifs de Chabat et Benkirane comme chefs de formations politiques obéissent à une logique rationnelle qu’il suffit de formaliser.

Commençons d’abord par la question la plus évidente: le PJD a-t-il besoin de l’Istiqlal pour maintenir sa majorité gouvernementale? Oui: bien que les récentes élections spéciales aient changé le nombre de sièges répartis entre membres de la coalition, la sortie de l’Istiqlal oblige le PJD à chercher quelques 39 sièges pour maintenir une majorité absolue à la Chambre des Représentants, soit 198 sièges. Ceci nous ramène à un autre exercice plus intéressant, qui s’énonce comme suit: quel est le score moyen des partis ayant au moins un siège élu sur la liste nationale (Femmes + Jeunes) dans les différentes combinaisons produisant une majorité absolue?

Le jeu ici consiste à créer une coalition victorieuse, c’est-à-dire ayant une majorité de sièges. On restreint l’exercice aux partis ayant obtenu plus de 6% des voix pour des raisons évidentes, puisque seuls ceux-ci composent une coalition, en tout cas depuis 1997. L’idée est de construire un tableau qui reprendrait leur effort de réduction de l’écart entre la taille du groupe parlementaire PJD (qui est d’office inclus dans toutes les coalitions victorieuses) et la majorité absolue. Cet effort de réduction dépend ainsi de l’ordre d’arrivée dans cette coalition:

Sièges PI RNI PAM USFP MP UC PPS
PJD 108 60 52 48 38 33 24 18
PI 60 30 0 0 0 0 6 12
RNI 52 0 38 38 38 38 32 26
PAM 48 0 0 42 4 4 10 16
USFP 38 0 0 0 52 48 42 36
MP 33 0 0 0 0 57 15 21
UC 24 6 0 0 0 0 66 45
PPS 18 12 0 0 0 0 0 72
Shapley 5,7% 4,5% 9,5% 11,2% 17,5% 20,4% 27,1%

L’indice Shapley (d’après l’une des contributions les plus importantes de ce prix Nobel 2012 d’Economie) mesure ainsi l’importance d’un parti dans la construction de la majorité parlementaire. On remarque tout de suite que l’UC et le PPS ont des indices largement plus importants que ceux des autres partis, et pour juste raison: ils sont plus susceptibles d’être cruciaux pour une coalition quelque soit leur ordre d’arrivée dans la formation de la majorité. A contrario, la contribution du RNI par exemple, lorsque ce dernier se classe dans une coalition hypothétique PJD-PI-PAM en dernière position,  est nulle, car la majorité absolue est déjà acquise avec une somme de 216 sièges. Par définition, la somme des indices Shapley est égale à 1. Le tableau ci-dessus ne prend pas en compte des combinaisons triviales du type “gouvernement d’union nationale”.

Ce résultat est un premier argument en faveur de la théorie selon laquelle l’Istiqlal bluffe en publiant le communiqué de démission de ses ministres: avec une valeur paradoxalement petite – donc relativement remplaçable dans les coalitions hypothétiques – le PJD peut forcer la confrontation et donc faire face avec succès à la décision Istiqlalie. Un raisonnement par induction inverse confirmera la nature du bluff – une menace non crédible.

Le second argument se positionne du côté des motifs de M. Chabat: malgré les différentes sorties médiatiques farfelues, il serait dangereux de sous-estimer la rationalité de décisions à priori relevant du tragi-comique. M. Chabat a ainsi un(e) gain/pénalité de la position actuelle de son parti au sein de la coalition notée U_{PI}, que l’on peut formaliser comme suit:

U_{PI}=(1-\pi)u(s) + \pi\left[\beta u(b) - \nu(s,b)\right]

\pi est la probabilité attachée à la sortie d’un gouvernement (une mesure de la crédibilité de la décision de ne plus faire partie de la coalition majoritaire) qui pondère le gain anticipé d’une telle décision, soit un gain brut futur u(b) actualisé à un facteur \beta < 1 et un coût actuel \nu(s,b). Une explication plus littéraire serait de considérer les déterminants de la stratégie de M. Chabat à travers les bénéfices futurs qu’il attend de sa décision de retrait, et des coûts qui s’en suivent (perte de présidence du Parlement, de certaines commissions parlementaires, de postes ministériels et postes dérivés, etc.) et qu’il sous-pèse face aux gains actuels dans la coalition, notés u(s).

Une transformation de l’expression du score de gain/pénalité en fonction du coût de retrait et des probabilités assignés à cette stratégie donne donc:

\dfrac{1-\pi}{\pi}u_s(s)-\beta u_s(b)=\nu_s(s,b)

Cela signifie que moins la menace de retrait est crédible, plus le coût de celle-ci est important, une logique que l’on peut traduire en politique comme étant la pénalité en termes d’image médiatique, et de détérioration de la confiance que placent les membres de l’Istiqlal dans les décisions de leur chef, ainsi que l’affaiblissement de sa position si le menace ne donne pas les résultats escomptés, et se retrouve obligé à renégocier des portefeuilles ministériels moins nombreux et/ou moins prestigieux. Suivant son aversion au risque entraîné par cette incertitude, M. Chabat pourra ou non choisir de mettre à exécution sa menace.

Aversion_Chabat

Il s’avère ainsi, comme le montre le graphe ci dessus, que plus M. Chabat est averse à cette confrontation, plus il est paradoxalement incité à participer d’une stratégie d’escalade, simplement parce que ses pertes seront mitigées lorsque ses menaces sont crédibles (ce que les médias semblent relayer allègrement) Le même comportement peut être attendu si M. Chabat cherche explicitement une confrontation, auquel cas la crédibilité de la menace n’est plus à démontrer. Les deux cas divergent cependant sur la vitesse à laquelle la crédibilité de la stratégie de retrait se mesure en réduction de pénalité en cas de réalisation.

Et c’est là la conclusion du second argument qui me pousse à croire que l’Istiqlal n’est pas foncièrement crédible dans ses velléités de retrait du gouvernement: à moins de supposer un degré infini d’impatience, la sortie du gouvernement dès 2013 signifie un minimum de 3 ans en opposition, où M. Chabat sera pauvre en prébendes qu’il accorderait à ses alliés et rivaux pour asseoir sa suprématie. Dans ce contexte, la seule option viable serait de tabler sur une défaite importante du PJD en 2016 – ce qui est sans compter sur l’écart important en voix que l’on peut recenser.

L’Equilibre de Chabat

Les petites guéguerres de coalition ne sont pas, pour une fois, une exception marocaine: le gouvernement britannique actuel trahit souvent l’inconfort des Libéraux-Démocrates et des Conservateurs à cohabiter, mais malgré tout leur majorité parlementaire continue à voter sa confiance, probablement jusqu’à la prochaine élection en 2015.

Au Maroc, le brouillard de guerre, propre à nos interactions politiques, transmet à l’observateur, même averti, une image d’instabilité permanente, surtout dans la relation à priori conflictuelle entre le Secrétaire Général du Parti de l’Istiqlal, Hamid Chabat, et le leader du PJD et Chef du Gouvernement, Abdelilah Benkirane.  Pourtant, il y a moyen de prouver que ni l’un, ni l’autre n’ont intérêt à pousser cette confrontation jusqu’au bout. Ce qui suit suppose que les deux politiciens sont über-rationnels, une hypothèse qui a prouvé être solide, au moins une fois.

Je reprends dans ce petit tableau ce que seraient les résultats de deux stratégies simples pour Chabat et Benkirane. Coopérer ou Non Coopérer.

Chabat
Benkirane Coopère Non-Coopère
Coopère C,D 0,A
Non-Coopère 0,0 -15,-A

Les valeurs a,c,d sont strictement positives, avec a>d (l’Istiqlal étant en position de force lorsque Benkirane concède sans coopération réciproque de la part de Chabat) Je reviendrais sur la valeur de -15 tout à l’heure. La stratégie d’équilibre est donc pour Benkirane et Chabat est pour Benkirane de “céder”, c’est-à-dire le couple (Benkirane Coopère, Chabat ne Coopère pas). C’est un équilibre car ni l’un, ni l’autre n’aura intérêt à en dévier.

C’est une mauvaise nouvelle en somme pour le PJD car les perspectives de gains sont asymétriques, comme on peut le constater dans les couples (0,0) et (0,A); l’Istiqlal n’est pas perdant lorsque il cède face à un PJD intransigeant, et il gagne plus que lorsque les rôles sont inversés. Cela ne signifie pas que M. Chabat peut dicter impunément les règles de négociation, mais des deux joueurs, il est le plus à même d’avoir une espérance de gain nul ou légèrement positif: certes, une sortie en opposition signifie perdre l’accès à différents postes lucratifs à distribuer à ses alliés (et rivaux potentiels) mais d’un autre côté, le gain attendu d’une renégociation de la distribution des maroquins ministériels est au moins égal ou supérieur aux pertes potentielles.

Le calcul n’est pas symétrique pour le Chef du Gouvernement, car s’il obtient effectivement plus de postes ministériels à distribuer, il a besoin de compléter la perte des sièges Istiqlaliens dans la chambre des représentants, et donc de trouver entre 15 et 31 sièges, selon le comportement des parlementaires individuels: sur les 305 sièges, 16 sont occupés par des petits partis, lesquels peuvent simplement s’abstenir (ils sont au fond indifférents à faire tomber un gouvernement ou à le maintenir) d’où le choix du gain négatif pour le PJD lorsque celui-ci et le PI ne coopèrent pas.

On peut pousser cette analyse un peu plus loin: l’utilité du PJD découle d’un équilibrage entre perdre des sièges parlementaires, et perdre des maroquins ministériels.

U(x,y,p)=f(p\sqrt{x-15} + (1-p) \ln(33-y))

versus une neutralité fixe autour des valeurs particulières:

f(p16 + (1-p)6)

Deux aspects particuliers devraient être considérés: premièrement, la valeur de ces pondérations, et en second, le degré d’aversion au risque pour M. Benkirane face à cette incertitude; Car incertitude il y a: une fois la rupture avec l’Istiqlal consommée, le Chef du Gouvernement sera obligé de chercher à minimiser l’écart de majorité parlementaire dans les 15 sièges manquants – et donc à ne pas remplacer l’Istiqlal- ou de réduire le nombre de maroquins dont il dispose (ou ceux des alliés demeurés fidèles) au profit du nouvel allié (USFP, RNI, UC par leurs tailles respectives, le PAM étant en froid officiel avec le parti dominant)

U_Averse

Le graphe reprend donc un équilibre pour deux cas de figures: l’intersection des deux courbes correspond au cas où la fonction d’aversion au risque croise la courbe actuelle, et donne la valeur de la pondération ‘optimale’. Je me rends compte que je viens de compliquer excessivement un simple constat. Pour un même niveau d’utilité, plus M. Benkirane est averse au risque, plus il préfèrera négocier avec M. Chabat, ou de trouver rapidement un remplaçant ayant 30 sièges et plus. L’équilibre pour une fonction raisonnablement concave (traduisant une faible aversion au risque) se situent donc à  .55 – donc marginalement plus enclin à protéger sa prédominance en majorité parlementaire, même au prix d’une sortie de l’Istiqlal, plutôt que de céder et redistribuer les maroquins. Les valeurs sur l’axe des ordonnées ne sont pertinentes qu’en comparaison de la concavité de la fonction dans les deux cas de figures: lorsque f(.) en rouge est plus concave, la propension à privilégier une négociation de postes ministériels doit diminuer en dessous des .55 pour arriver au même niveau d’utilité que la valeur f(.) en bleu.

Pour résumer: M. Chabat a un avantage indéniable dans la négociation telle que reprise sur le tableau en haut, à savoir un gain espéré nul ou positif entre les deux stratégies de coopération ou non. Cela ne signifie pas pour autant qu’il est capable de dicter les termes de cette négociation. En effet, l’aversion de M. Benkirane au risque d’un remaniement, synonyme de déstabilisation de l’équilibre de la coalition à sa création est pondéré par le degré d’obstination qu’il montera dans sa quête à sécuriser la confiance de 153 sièges (scrutin local) à son gouvernement. Or même si la pondération intrinsèque met le curseur légèrement vers une attitude plus conciliatrice, la décision finale dépend vraiment de son aptitude à prendre le risque de forcer une crise de confiance en se privant des sièges de l’Istiqlal. Et il s’avère ainsi que si M. Benkirane est indifférent à l’incertitude engagée par les deux choix (neutre au risque) alors le curseur vers le maintien de sa majorité se déplace significativement vers la droite (s’approchant de 1) comme le montre la série des graphes en dessous (les deux graphes en haut plus le cas d’aversion nulle au risque)

Fort déplacement de la pondération au maintien de la majorité parlementaire en cas de neutralité au risque (p = .8)

Fort déplacement de la pondération au maintien de la majorité parlementaire en cas de neutralité au risque (p = .8)

Résultat des courses: M. Benkirane a suffisamment de crédibilité pour confronter les menaces de M. Chabat et continuer à conduire le gouvernement présent, remanié avec l’Istiqlal ou non, jusqu’aux prochaines échéances de 2016.

Building a New Progressive Coalition – Looking for New Partners

Koutla, Middle Class civil servant, Unions and radical activists. Give or take, this is the progressive coalition since 1956: contentious, heterogeneous, ready to sell out to seemingly ideological adversaries, and yet much keen to take to the high ground whenever the opportunity arises – USFP’s latest turncoat in opposition is a sight to see. These are just crude generalizations, though I can also provide specific instances of what seems to be an unstable coalition: the first cracks showed with the 1997 Alternance. And quite so, each partner had a divergent agenda, and what is more, there is a constant inner struggle between political organizations to take control of each others; energy initially thought to be devoted to further the ideal of progress was instead diverted into petty politics.

The Core Progressive coalition: Unions, Radicals, former Resistants and new Socialists

The first progressive coalition to emerge in post-1956 Moroccan election was the UNFP-UMT-ALM triumvirate: one political party, one party and one liberation armed organization. But it quickly turned out into a UNFP-UMT Doppleadler with little success to take over power by peaceful -nut not necessarily democratic- means: elections were rigged, and chances of a successful general strikes were stifled by regime oppression or union officials equivocations about their role as defenders of the “Masses”. What follows delivered serious blows to that coalition: student activists split from left-leaning parties, moderate elements from the same parties distanced themselves:  23 Mars and Ilal Amam in the early 1970s, USFP in 1972-1975 and CDT Union in 1978 are all striking evidences of that inherently fragile coalition for progressive values.

History still leaves its fingerprints over the sorry state of progressive thinking in Morocco: sorry because two large, governmental left-leaning parties have long lost been discredited, and the host of smaller left-leaning parties have been blinded by -or made themselves blind with- Feb20 glitter of rejuvenation. Although I should mitigate this by stating the pre-2011 balance of power: the 2007 Elections have seen all left-leaning political parties garner 67 seats -on par with the RNI-UC alliance, and 21 more seats compared to the PJD caucus. In fact, the Moroccan left could have carried a lot more seats (about 120) has it decided to run unique candidates to stand for parliament, and carried some 1,232,024 votes back then – some 23.66% of all electoral votes.

How about the middle class civil servants? they made up until recently (say 2002) a sizeable chunk of the progressive coalition electorate; not out of love for progressive ideals, but perhaps because the liberal discourse in Morocco emphasised for a long time the need for fairness, the left has been advertising itself as a defender of the underdog; needless to say the underdog/populist discourse was echoed by union bosses as well: Noubir Amaoui CDT (former?) boss, a former schoolteacher, managed through populist and strong-worded speeches to make many Moroccan civil servants to identify with him. Paradoxically, that progressive coalition went even more fragile with the mid-late 1970s when the more moderate elements (USFP and later on OADP with the early 1980s) ditched their hard-liners, and accepted to go alone with the conservative elements; the Koutla from 1970 to the early 1990, formed on the premise of a ‘reasoned’ alliance to prepare for a peaceful alternative, traded ideological coherence for murky common historic struggles. The progressive coalition nowadays relies heavily on the new breed of activists, very much into Human Rights and specific causes; it tends to hurt more than anything else the coalition itself, because it inevitably falls into parochial interests: for sure, a small-coalition interest can do with specific issues, but this is a coalition with a self-allocated task of bringing people together, or indeed to be as inclusive as possible; needless to say, narrow -sometimes obtuse- dadas tend to alienate a lot of potential supporters of the progressive coalition.

The first example to come to mind is this strange union fetishism: every left-wing party, from USFP to Annahj, tends to try very hard to take over a specific union to make it its own . This may be so because of an inherited -but no longer true- perception of unions’ political strength. This might also explain why USFP for instance never bothered to put forward a much needed Strikes and Industrial Relations bill in parliament when in office for the last 14 years to fill in a void ongoing since 1962.

Human Rights issues were a good bet in 1979, when AMDH was founded, perhaps well into the early 2000s, too. But an HR obsession could -if it has not already- damage political activism in 2012. There is nothing wrong to stand for Human Rights, in fact, it is a noble pursuit that honours those who care for it. But there is a danger of depriving the mainstream discourse, more specifically the liberal and progressive discourse from any other topic worthy of public debate, thus permanently labelling every left-winger in Morocco as a potential “Looney HR”. It also induces the coalition to go into all-out opposition to the regime, because Human Rights violations occur inevitably (and more often that possible bearable). These abuses must be publicized and their perpetrators held accountable, no doubt about it, but by doing so systematically, the most committed members of that coalition fall into some kind of miserabilisme and tend to get blind-sided too: who cares about private monopolies cashing-in juicy profits when one (second-rate) pro Feb20 rapper is imprisoned?

All-out opposition is also a killer, within as well as outside institutions: USFP -and to some extent, CDT and UMT- are represented in parliament, and recent news indicate the opposition caucus will be bitching a lot. As for extra-parliamentary opposition, and for all the talk about democracy and power to the people, their activism tends to side with the more obvious victims/dissidents: a rapper, a world champion boxer, the unemployed graduates, all of which drives the left-leaning pro-democracy platform into supporting narrow interest at the expenses of a wider, more comprehensive reform agenda.

82 seats - for old times' sake.

I would argue the progressive coalition has a huge potential in claiming back popular mandate: while it is true voters can be very shifty in their voting patterns, it is always possible to assume they would go back and vote for a particular candidate given some prerequisite indicators of good faith.

Rabat, Casablanca, Tangiers and Agadir urban rings, long held by left-leaning candidates, concentrate now about 5 Mln urban voters and carry some 47 seats. In addition, Benimellal, Khouribga, Kenitra, Taounate, Alhuceimas, Taza, Tetuan, Fez and even Guelmim, at one point or the other in history, have been either carried by a left-leaning party or the aggregate left-leaning votes have captured a sizeable majority. In terms of current electoral votes, that’s 82 seats, almost PJD’s strength by the 2011 elections. Demographics changed meanwhile, to be sure, but the progressive coalition ought to outperform PJD’s victory – especially since both share similar constituencies.

My point is, the coalition needs to be radically rebuilt and distance itself from the old “National Movement”: in with the fresh up-and-coming, out with the decrepit, and old. And that means specifically the Koutla has outlived its supposed term limit.

Most importantly, agree on a wider platform that transcends parochial interest, which makes it more urgent to widen the coalition to a new constituency.