The Moorish Wanderer

Offre et Demande, L’effet de l’Indexation

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard, The Wanderer by Zouhair ABH on September 21, 2013

“La hausse des carburants pourrait faire baisser le PIB selon le HCP” titre Yabiladi suite à la décision du gouvernement de lever partiellement la subvention aux hydrocarbures. Il est cependant plus adroit de dire que cette hausse de carburant ferait baisser le taux de croissance du PIB, plutôt que de le baisser en valeur absolue.

J’en profite pour mettre à jour des résultats que je discute dans un post précédent, et de mettre en évidence les résultats du HCP calculés en 2012 et ceux plus récents. Dans les deux cas, l’effet sur la croissance est suffisamment important pour réitérer que nos choix de croissance sur la décennie passée révèlent leur limite. Le coût économique et politique de cette décision n’est finalement que la somme actualisée des coûts de réforme en conjoncture favorable.

L’idée de décomposer les chocs domestiques par offre et demande permet par exemple d’isoler (correctement, on l’espère) les contributions respectives dans les fluctuations observées, ce qui permet dans un second temps de tirer ensuite quelques conclusions en matière de politique publique (budgétaire) La série de graphes ci-dessous propose une comptabilité initiale des chocs agrégés, comparés tour à tour avec le PIB empirique, le PIB lissé (c’est-à-dire sans choc quelconque) et les contributions respectives de l’Offre et de la Demande:

Décomposition des fluctuations du PIB par Offre/Demande Agrégées 1960-2011

Décomposition des fluctuations du PIB par Offre/Demande Agrégées 1960-2011

Les dix dernières années montrent d’abord que l’intensité des chocs cumulés a substantiellement diminué, en atteste l’évolution du PIB empirique comparé au lissage sur le premier graphe de la colonne à droite. D’un autre côté, on observe des comportements opposés entre offre et demande agrégées sur la même période: la première est vigoureuse (une croissance alimentée par la dépense gouvernementale et les crédits à l’économie) alors que la second est soit stable, soit en déclin (principalement à cause d’une productivité peu effective)

La principale question serait de comprendre pourquoi les chocs d’offres portent le PIB à un niveau largement supérieur à celui empiriquement observé. En d’autres termes, pourquoi les quelques 68 Milliards de dirhams de différence ne se sont pas matérialisés? La première question serait de mettre en contraste la demande agrégée qui a décliné sensiblement dès 2005-2006 (probablement une piste digne d’investigation en rapport avec la réforme fiscale appliquée les années suivantes) ce qui suppose un effet de transfert d’un agrégat vers un autre. Dans ce cas précis, le transfert se fait vers la demande (ou d’un effet de substitution d’effets de long terme à court terme)

Cette analyse cependant est incapable d’expliquer les fluctuations d’une période particulière, celle de 1975-1982. Si dans l’ensemble ces courbes (et le modèle qui les sous-tend) peuvent formuler une histoire adéquate, il est intéressant de prendre en compte explicitement l’évolution du pétrole et du phosphate (par exemple) dans la décomposition des chocs agrégés.

La relation entre prix d'hydrocarbures et dépenses gouvernementales suggère un palier influant ensuite sur les chocs agrégés.

La relation entre prix d’hydrocarbures et dépenses gouvernementales suggère un palier influant ensuite sur les chocs agrégés.

On reprend l’évolution annuelle des prix du pétrole en comparaison avec celle des dépenses publiques, une relation qui suggère une certaine hétérogénéité dans la composante secteur public de la demande agrégée, notamment le poste budgétaire de la caisse de compensation.

Il semble ainsi que l’effet-offre dans la consommation publique soit plus important que dans sa composante de demande, avec des répercussions négatives sur les déterminants à long terme dans l’offre agrégée.

L’écart significatif (se chiffrant à une dizaine de points de PIB) entre chocs ‘purs’ d’offre et l’observation empirique de la production de biens et services peut ainsi être imputé à un ajustement inter-temporel en faveur d’effets de court-terme: le budget préfère par exemple une impulsion stabilisant la demande sur le court terme, plutôt que d’observer un certain degré de neutralité, ou de soutenir les secteurs capables d’engendrer une productivité additionnelle.

Il en résulte une situation assez particulière où les chocs de demande induits par la subvention de la consommation domestique ne débouchent pas sur une accélération de la vitesse de circulation de la monnaie, ou d’une croissance dans le niveau des prix. Cela est dû en contre-partie à la manière dont ces subventions sont injectées dans le circuit économique, qui a pour effet de pénaliser la productivité agrégée.

Mais revenons à la question initiale: l’indexation débouchera-t-elle vraiment sur une baisse d’activité – et donc du PIB? Très certainement: d’ailleurs, l’effet cumulé des chocs négatifs induits par cette décision et une mesure similaire annoncée l’année dernière prive la croissance du PIB d’un peu plus d’un point de croissance, et donc rend très peu probable la réalisation de l’objectif gouvernemental d’une croissance moyenne de 5.5% d’ici 2016.

L’intuition derrière cette réaction peut s’expliquer comme étant l’effet d’un ajustement dans les comportements des agents économiques, qui vont soit réduire leur capacité de production, soit leurs consommations, avec effets d’amplification et de transmission dans le circuit économique. La mesure d’un tel comportement peut ainsi être estimée par exemple par le degré de dépendance de l’économie marocaine aux sources d’énergie fossile (plus de 90% de la consommation d’énergie) ou de la capacité d’utilisation de l’appareil productif en fonction de l’intensité capitalistique de l’utilisation de ces sources d’énergie.

Subventions et Choix Publics

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on August 10, 2013

Pas de réforme anticipée pour la Caisse de Compensation. C’est ce qui me semble être le consensus issu du comportement des consommateurs et producteurs de notre économie.

En l’état, la justification de l’existence du système actuel de compensation est double: d’une part elle protège le pouvoir d’achat de tous les ménages, et d’autre part, elle sert de police d’assurance que le principal moteur de croissance de l’économie marocaine, la consommation finale des ménages, sera toujours prêt à assurer sa mission.

Or ces deux objectifs sont antinomiques avec d’autres paramètres que nos dirigeants doivent aussi prendre en compte: le pouvoir d’achat, tel qu’il est défini ne permet pas de prendre en compte les disparités créées ou exacerbées par une mauvaise distribution de ces subventions, et la vigueur de la consommation finale intérieure se fait au détriment de la position nette extérieure du Maroc, une faiblesse fatale pour notre économie.

Il y a cependant plus pernicieux que la logique sommes toutes comptable de ces choix contradictoires: tant que la crédibilité des plans de réforme de la caisse de compensation ne sera pas consacrée, les agents, ménages et producteurs, agiront toujours de la même sorte; pour les ménages, l’évolution permanente d’une croissance attendue se répercutera sur les décisions de consommation future, laquelle augmentera toujours à un rythme plus élevé que celui des revenus. A titre d’exemple, les disparités de niveaux de vies et les attentes subséquentes de la classe moyenne pour imiter les foyers les plus favorisés seraient des facteurs explicatifs quant au faible déclin de la propension agrégée de la consommation dans la production.

Ceci est particulièrement vrai pour la consommation en énergies fossiles: alors que le Maroc est un petit pays émergent non producteur de pétrole, notre dépendance aux produits dérivés d’hydrocarbures s’accroît ou se maintient à des niveaux nocifs, comme le montre le graphe ci-dessous:

Oil_GDP

Source: Banque Mondiale

Il est donc légitime de se poser la question: si effectivement la Caisse de Compensation existe pour stabiliser le niveau de vie des ménages, son maintien sans réformes structurelles n’a-t-il pas influé sur nos comportements de consommation et de production, factorisant un prix de production (ou de vente) assez faible pour neutraliser toute incitation à devenir plus économe, ou efficace en matière de consommation (finale ou intermédiaire) d’énergie.

La persistence de la baisse des prix d'énergie est un argument en faveur de l'amélioration de la productivité comme outil de réforme

La persistance de la baisse des prix d’énergie est un argument en faveur de l’amélioration de la productivité comme outil de réforme

Pour illustrer Cet argument, considérons le comportement des prix des biens énergétiques lorsqu’une innovation est brièvement introduite dans notre économie, une innovation qui permet à l’ensemble de l’appareil productif domestique de devenir plus efficace. Une hausse de productivité signifie une baisse du coût de production, y compris celui des biens énergétiques (ici représentés par des mesures d’utilisation des dérivés d’hydrocarbures) le mécanisme de compensation tel qu’il est appliqué actuellement agira aussi à la baisse, allégeant ainsi les finances publiques.

Le graphe ci-contre montre d’abord que l’argument initial est valide (la subvention altère les comportements des agents) et que la principale voie d’une réforme allant dans le sens d’une abolition de la Caisse de Compensation telle qu’elle existe actuellement est de pousser vers un renouvellement rapide de l’appareil productif vers une consommation intermédiaire plus efficace des intrants d’énergie. D’un autre côté, le même résultat donne une idée du manque d’incitations auprès des opérateurs bénéficiant de la subvention à exécuter cette recommandation: en effet, et si l’on suppose une indexation de la marge de cet opérateur sur la subvention reçue et le prix annoncé, une hausse de productivité, même temporaire, résulterait d’une baisse simultanée de cette marge. Ceci expliquerait pourquoi, si la Caisse de Compensation est coûteuse et socialement injuste, elle continue de perdurer; simplement, un nombre important d’agents en bénéficient, et une réforme allant dans le sens d’une réduction de ce bénéfice n’est pas souhaitable.

Le prix de la réforme

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on February 27, 2013

Un récent communiqué du Ministère des Affaires Générales a admirablement résumé la position gouvernementale quant au problème de réforme de la caisse de Compensation: le Ministre déclare chercher une voie marocaine pour réformer les transferts de la caisse (après avoir déclaré s’inspirer d’expériences observées dans divers pays) qui est elle-même techniquement prête, mais dont le choix final portant sur différents scenarii n’est pas encore arrêté.

Au-delà des manœuvres politiques autour de cette poule aux œufs d’or pour plusieurs agents économiques, c’est le coût final de la réforme qui mérite d’être étudié. En résumant les différentes déclarations que j’ai pu compiler depuis l’année dernière, Mr Boulif présente un argumentaire s’articulant autour de deux points principaux:

1/ Une réforme radicale (entendez, levée immédiate des subventions) risque d’entraîner un renchérissement du coût de plusieurs intrants, lequel se répercutera irrémédiablement sur le niveau des prix, et donc, de l’inflation. A ce sujet, Mr Boulif avait agité le chiffre fantasmagorique de 5%, sans pour autant en justifier l’origine, une sorte d’épouvantail pour observateur naïf.

2/ Alors que la réforme est techniquement prête (sic) le principal problème qui se pose au MAGG est le niveau de transferts dont bénéficierait la classe moyenne, et il est de bon usage de mentionner les chiffres d’une étude du HCP en 2009 (utilisant des données de 2007) pour expliquer que non, la classe moyenne risque d’être broyée par tout plan de transferts monétaires.

La crédibilité de l’existence même de la réforme est sujette à débat; après tout, le même ministre promet que le budget alloué pour 2013 ne dépasserait pas les 40 Milliards de dirhams (Janvier 2013) et pourtant, évoque une hausse de 70% de cette projection le mois suivant, comme le note à juste titre le communiqué du MAGG évoqué plus haut:

Le ministre, qui a passé en revue les expériences de plusieurs pays ayant mené des réformes en la matière, a jugé impossible de maintenir en l’état la Caisse de compensation, car ses dépenses constituent un “grand fardeau” sur le budget de l’Etat (52 milliards de dirhams en 2011, 55 MMDH en 2012 et 68 MMDH en 2013).”

68 Milliards, c’est tout de même près d’un peu moins de 8% du PIB. On peut raisonnablement supposer que réformer le système actuel au-delà d’une simple levée partielle de subvention entraînera des coûts divers, notamment en termes d’identification des ménages potentiellement éligibles à l’aide.

L’un des rapports les plus récents publiés par le FMI fait mention d’un transfert effectif de près de 43% des subventions de la Caisse de Compensation aux 10% des ménages les plus favorisés. Cela signifie que le coût réel des subventions transférées aux ménages en dessous de la médiane (y compris la classe moyenne) serait plutôt aux alentours de 25 Milliards, soit 3% du PIB. Il y a donc 5% du PIB qu’il convient donc d’estimer comme le coût, pour le gouvernement, de la réforme.

La notion de coût ici dépasse la simple analyse budgétaire; il ne faut jamais sous-estimer la rationalité des choix publics au Maroc, aussi cyniques ou contraires au bien-être commun puissent-ils être.

5% du PIB, c’est le coût, pêle-mêle, des compensations qu’il faudra offrir aux agents économiques bénéficiant du système actuel. C’est le prix de l’incertitude -pour les détenteurs du pouvoir- générée par un changement trop ‘radical’ et pourtant nécessaire pour rétablir un semblant de justice sociale. Paradoxalement, les 40 Milliards ne représentent pas le coût de la paix sociale (le coût de la paix sociale est en réalité les 25 Milliards mentionnés plus haut)

Il s’agit de l’excédent de coût généré par le manque de transparence dans les décisions politiques conditionnant l’avenir des générations futures du Maroc, le prix à payer pour ne pas casser des œufs pourris, ou en tout cas, sur le point de l’être.

Quelle Réforme pour la Compensation?

Posted in Dismal Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on February 16, 2013

Etrange, la communication du gouvernement (et du MAGG en particulier) autour de la réforme de la caisse de compensation. “Techniquement prête” déclare Najib “Barbarossa” Boulif, mais en même temps des ressources et du talent sont déployés pour étouffer les rumeurs (fondées ou non) maniées par la presse papier et électronique:

Le ministre chargé des Affaires générales et de la Gouvernance, Mohamed Najib Boulif, a démenti catégoriquement les propos que lui a attribués vendredi dernier le journal “Assabah” sur le fait que “l’Etat dépense plus de 6 milliards de DH par an pour des produits alimentaires subventionnés qui sont distribués gratuitement aux citoyens des provinces du Sud”.

et,

Le ministre chargé des affaires générales et de la gouvernance, Mohamed Najib Boulif a démenti les propos que lui a attribués le quotidien “Akhbar Al Youm” dans son édition de vendredi au sujet de la réforme de la caisse de compensation dans le cadre d’un entretien accordé par le ministre à ce journal.

Venant de la part de deux Docteurs en économie (le Ministre des Finances et celui des Affaires Générales) ce dévouement pour une mesure essentiellement discrétionnaire et se voulant optimale, cette politique surprise est à contre-temps avec les fondements de l’économie (pour l’argumentaire théorique, voir Prescott & Kydland) surtout qu’il s’agit d’une mesure dont le choc sera certainement anticipé par les ménages et les entreprises; ne serait-il pas mieux de donner les grandes lignes au moins, afin de donner aux agents économiques un signal leur permettant de s’adapter à la levée de ces subventions (ironiquement, l’horizon et/ou l’intensité de retrait de ces transferts indirects n’aura pas plus d’impact que le changement de bénéficiaires) ou alors, cette opacité volontairement entretenue sert de cache-misère à l’échec patent, de la part des experts aux différents ministères concernés, d’anticiper parfaitement l’anticipation des agents face à une décision gouvernementale.

Je reviens un pas en arrière pour expliquer ce paradoxe. Ceci est un jeu (au sens mathématique) où les règles sont énoncées, et les joueurs (l’Etat, les entreprises, les ménages, le reste du Monde, etc.) ont chacun des préférences sur les ressources mises en jeu. Dans le cas de l’Etat, il s’agit de la double stabilité budgétaire et politico-sociale qui prime. Pour les ménages, le niveau des prix. Pour les entreprises bénéficiaires du régime existant, le maintien de leurs marges actuelles. La faiblesse de l’Etat ici est l’échec apparent à produire une anticipation des comportements des autres agents, alors que celui-ci a accès à beaucoup plus de ressources et d’informations pour a) identifier les agents les plus réticents potentiellement à un changement de mode de transfert, et b) identifier les agents ayant le plus besoin de ces transferts, et s’assurer de minimiser les déperditions de transferts ainsi que les populations non servies.

L’idée d’abolir définitivement de la Caisse de Compensation est à étudier, car le contexte dans lequel elle a été créée, 70 ans plus tôt n’est pas le même aujourd’hui. L’administration a des informations plus détaillées sur le territoire et les populations administrées, la CdC circa 1941 sert essentiellement une administration d’occupation (ou alors l’état d’esprit post-Lyautey du Maroc utile/inutile a survécu au XXIème siècle) mais essentiellement, les obstacles à l’information des habitudes de consommation de ménages ainsi que les inégalités de niveaux de vie sont mieux identifiées.

La suppression de la Caisse est conditionnée à vrai dire par la nécessité de réformer aussi l’administration fiscale, et surtout, par un changement radical de la production règlementaire, législative et administrative de la fiscalité, un autre sujet certainement, mais lequel conditionne la réussite de transferts monétaires auprès des ménages bénéficiaires.

Pour l’année 2011, mon estimation de la consommation du ménage médian serait de l’ordre de 42.100 dirhams (pour un revenu annuel de 78.000 dirhams) (le revenu médian régional est légèrement inférieur puisque l’agrégation masque les inégalités inter-régionales) pourquoi ne pas l’utiliser comme indicateur (éventuellement étoffé de spécifications du panier de consommation) de transfert mensuel par ménage? Un rapide calcul permet de montrer que pour un coût global de 25 Milliards de dirhams (moitié moins que ce coûte la Caisse actuellement) les ménages les plus pauvres seraient subventionnés à 70% de la valeur de leurs consommations.

L’avantage du choix à la médiane permet d’éviter à l’administration le coût et l’échec potentiel de désigner par elle-même les ménages bénéficiaires, contournant toute intervention humaine dans le processus.

A Continuer.

ça Coûte combien, Un printemps Arabe?

Cette obsession à tout chiffrer a au moins un côté positif: elle permet de mesure l’étendue de la complexité du monde.

A priori, rien de plus facile que de chiffrer le coût d’un bouleversement politique: nombre de jours chômés suite aux manifestations, budget des forces de l’ordre au prorata des troupes engagées, les dégâts occasionnés par les confrontations et affrontements, et enfin les budgets dépensés pour contenir la fureur populaire en subventionnant les matières de consommation par exemple.

Ces coûts sont relativement faciles à estimer, car l’appareil de l’Etat les contrôle. En vérité, les implications des révoltes du printemps Arabe sont similaires à celles de l’effet papillon: les effets d’accélération de dépenses publiques à eux seuls sont un sujet difficile à épuiser. En somme, chiffrer son coût à une révolution commencée il y a deux ans sera incomplet et partiel. Malgré tout, l’exercice est intéressant. Il nous renseigne sur la complexité du monde, et la modélisation d’un choc exogène -pour reprendre le jargon économique- ne fait que ressortir cette complexité.

Intéressons-nous au cas marocain, principalement parce que les protestations ont été pacifiques, facilitant quelque peu le calcul. Après tout, les dommages occasionnés aux biens publics et privés ont été suffisamment négligeables en valeur absolue par rapport au PIB (comparez l’effet de l’interruption d’Internet en Egypte sur la Bourse) et le coût a peut-être été essentiellement porté par l’Administration.

Officiellement, le coût nominal du Feb20 est 18 Milliards de dirhams (ou 2.3% du PIB), car il est fait explicitement état d’une nécessité relevant de l’intérêt national:

Vu l’Article 14 du décret n°2-98-401 […] relatif à l’élaboration et à l’exécution des lois de finances;

     Considérant la nécessité impérieuse d’intérêt national,

     Sur proposition du ministre de l’Economie et des Finances

[…] Décrète: […]

Article Premier – Des crédits supplémentaires d’un montant de 18 Milliards […] sont ouverts au titre des dépenses de fonctionnement du budget général de l’année budgétaire 2011.

Commençons d’abord par décomposer ce coût en trois grandes catégories:

– Le Budget: Comment peut-on déclarer que les subventions sur les produits de première nécessité sont un coût dû au mouvement du 20 Février? Il ne serait possible de soutenir cet argument que si, et seulement si ces subventions n’existaient pas en premier lieu. Or la caisse de compensation existait bien avant, et son budget ne peut donc être imputé aux seuls manifestations et à la volonté officielle de prévenir l’exacerbation d’une colère populaire ambiante. D’un autre côté, un potentiel renchérissement des matières premières à l’International peut aussi expliquer la hausse des dépenses de la caisse de compensation.

D’un autre côté, l’intégration inconditionnée de diplômés chômeurs peut potentiellement être corrélée aux manifestations du Feb20. Cependant, il faut aussi dire que les revendications de cette population étaient relativement anciennes, et un argument tout à fait valable peut être avancé suivant lequel ces recrutements inopinés ne sont pas principalement dû aux manifestations.

– Le secteur Privé: Des grèves et/ou des manifestations (même le Dimanche) peuvent plomber la productivité quotidienne. Cependant, le ralentissement de la croissance en zone Euro, le partenaire commercial principal du Maroc peut expliquer une partie du ralentissement de l’économie en 2011, et certainement le tassement de la croissance pour 2012.

– Le coût futur: ce coût est difficile à chiffrer car ses indicateurs sont des agrégats généralement influencés par des chocs exogènes à long terme; peut-on par exemple déclarer que le printemps Arabe a participé de la baisse des réserves de change? Ensuite, quelle serait la contribution de l ‘instabilité régionale dans l’évolution des rendements de l’endettement souverain Marocain?

Enfin, certains de ces coûts vont perdurer: les nouveaux fonctionnaires recrutés vont peser sur les charges de fonctionnement pour les prochaines 40 et quelques années.

C’était la liste des remarques et critiques possibles quant à la méthode de calcul d’un coût aussi compliqué que celui d’un évènement imprévu.

Nous réaliserons (en toute vraisemblance) tout d’abord un taux de croissance de 3% pour 2012, ce qui implique un manque à gagner de 15 Milliards de dirhams, étant donné que la capacité de production de l’économie marocaine en entier n’est pas utilisée. Il est à noter que la majeure partie de ce manque à gagner est largement dû à des facteurs domestiques, lesquels peuvent être raisonnablement imputés au climat politique ambiant. Ce coût économique peut donc être chiffré à un peu moins de 2% du PIB.

Le coût en ressources humaines: le premier département ministériel auquel on pense en premier est certainement celui du Ministère de l’Intérieur. Et pourtant, ce n’est pas vraiment le cas; le budget alloué par les lois de finances successives entre 2007 et 2012 est passé de 10.7 Milliards dhs à 17.5 Milliards dhs, soit une augmentation annuelle de 12.3%, concentrée autour de 2009 et 2011, lesquelles enregistrent des croissances respectives de 2.4 et 3 Milliards. Paradoxalement, le Budget 2012 alloue une augmentation de seulement 1 Milliard.

Le recrutement annuel moyen sur les 5 dernières années était de 19,400 nouveaux fonctionnaires par an. On observe qu’en 2010, le niveau de recrutement était à peu près similaire à celui inscrit dans le Budget 2012, respectivement 23,700 et 26,000. Si l’on considère que ces nouveaux membres de la fonction publique seront rémunérés au traitement médian, le coût additionnel par rapport à la moyenne 2007-2012 serait 554 Millions de dirhams (non compris les recrutements au ministère de l’Intérieur déjà comptabilisés plus haut). Mais en réalité, leur coût est étalé sur 45 années en moyenne; le coût réel actualisé sur la base d’un taux d’inflation de 2.14% serait donc de 41 Milliards (estimation conservatrice étant donné que les traitements médians de la fonction publique sont en général valorisé à un taux supérieur à l’évolution des prix. L’estimation ne prend pas en compte la charge des retraites)

Coût supplémentaire net des ressources humaines: 44 Milliards de dirhams. En flux réels, cela représente 0.45% du PIB.

le coût en subventions: la Consommation Finale des Ménages a augmenté de 1,65% du PIB en 2010. Mais en 2009, elle a augmenté de 7.2%. Parallèlement, les charges de compensation sont passées de 5% du PIB en 2009,  à un peu plus de 2% en 2010. Cette juxtaposition des chiffres de consommation et ceux des subventions veut mettre en valeur l’idée que c’est essentiellement la consommation intérieure qui pousse le coût des subvention, bien plus que le prix des matières premières concernées. En effet, une minorité de ménage concentre une grande proportion de la consommation agrégée, et profite conséquemment d’un pourcentage aussi important des subventions allouées.  Ce qui signifie que tout écart de taille entre la moyenne observée sur une longue période et les pourcentages de subventions par rapport au PIB entre 2010 et 2011 sera nécessairement imputé à la consommation intérieure; on inverse ensuite le lien de cause à effet: c’est parce que les autorités ont décidé d’augmenter les subventions aux produits de base que la consommation a augmenté. C’est donc la moitié, près de 23 Milliards dhs. Notons au passage que cette somme est très proche du montant  de 18 Milliards exceptionnellement autorisé par décret pour ‘la nécessité impérieuse d’intérêt national’ (BO n°5978)

le coût en dette publique: le gouvernement, lorsque surpris par des dépenses imprévues (par exemple les 18 Milliards mentionnés plus haut) a tendance à emprunter plus, ce qu’il a bien fait durant 2011, et le fait encore plus en 2012. L’impact direct sur les finances publiques n’est pas forcément le service de la dette (lequel reste très stable d’année en année, dû à la structure des maturités de la dette du Trésor) mais il est plutôt à chercher du côté de l’augmentation des maturités à long terme, lesquels représentent plus de 95% du stock de dette publique (maturités supérieures à 2 ans) on observe que le taux moyen pondéré a augmenté de 5 points de bases (ou .5%) et dont l’effet est étalé sur des durées supérieures à 10 ans. En termes immédiats, cela signifie que l’intérêt supplémentaire annuel de 1.6 Milliards de dirhams; étant donné que les anticipations inflationnistes sont déjà intégrées dans les différentes maturités considérées, et en se contentant de mesure l’impact actualisé sur les 15 prochaines années, le coût supplémentaire pour les prochaines générations serait donc 17.8 Milliards dhs. Cette accumulation d’intérêts supplémentaires n’a cependant que peu de sens si elle n’est pas comparée au stock de dette correspondant. Notons que le coût annuel de ce déplacement de la courbe des taux coûterait dans les .2% de PIB.

Pourquoi imputer cette augmentation des taux entièrement aux effets du printemps arabe? Principalement parce que le Budget a augmenté sa cadence d’emprunt dès 2010, et que le principal poste de dépense était celui de la Compensation.

Une estimation conservatrice, certainement biaisée, en tout cas limitée par la méthodologie peu rigoureuse calculée sur la base de ce qui précède devrait donc coûter pour 2010 et 2011 environ 43 Milliards de dirhams, ou 5.7% du PIB correspondant.

Est-ce un montant farfelu? Certainement pas. Il est très proche du déficit fiscal moyen observé entre 2010 et probablement pour 2012. Il semble donc que le coût annuel de l’emprunt de la croissance future a été ainsi utilisé pour acheter la paix sociale aujourd’hui. Ce qui est inquiétant dans cette analyse, toute incomplète soit-elle, c’est qu’elle sous-estimes grandement l’impact à long terme de ces décisions. Le coût réel des décisions d’apaisement est à chercher dans les prochaines années. Et puis bon, ce n’est pas la faute des militants du mouvement Feb20 ou des marcheurs en Mars et Avril si le pouvoir a préféré acheter la paix plutôt que d’engager de réelles réformes institutionnelles…