The Moorish Wanderer

Les Objectifs du Gouvernement Benkirane I

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on October 12, 2013

Toujours pas de réponse officielle à une question peu (ou pas) posée: maintenant que nous avons eu un nouveau remaniement ministériel, et au vu de la position de principe du RNI vis-à-vis du programme gouvernemental, l’arrivée d’un allié précédemment membre de l’Opposition parlementaire entraînerait-elle un amendement du programme gouvernemental?

Presque trois ans après sa formation, où en sont les objectifs inscrits dans ce programme? Les aspects particuliers m’intéressant étant:

(a) la croissance du PIB: réaliser un taux moyen de croissance de 5.5% du PIB.

(b) le déficit budgétaire (rapporté au PIB) ramené progressivement à 3% d’ici 2016.

(c) le taux de chômage: avec pour objectif de le ramener à 8% d’ici 2016.

(d) le taux d’analphabétisme ramené à 20% d’ici 2016.

Le dernier point est probablement le plus facile à atteindre, avec très probablement la réutilisation d’un objectif mentionné dans le Rapport du Cinquantenaire:

Par ailleurs, l’un des objectifs fixés par la Charte Nationale d’Education et de Formation est de réduire le taux d’analphabétisme à moins de 20 %, à l’horizon de 2010

Réajuster l’objectif 2010 pour en faire la cible de 2016 permet en effet de réaliser un taux d’analphabétisme de 20%, au vu de la tendance des années précédentes, encore que la probabilité d’y arriver pondère plus un résultat proche des 25%, mais le gouvernement Benkirane I pouvait bénéficier de l’opportunité de la réalisation très probable de cet objectif. A ce niveau cependant, une différence de quelques points de pourcentage compte peu; le lien entre taux d’analphabétisme et richesse par habitant est très ténu, et ce type d’objectifs n’a finalement qu’une fonction politicienne, un signal que l’autorité publique s’occupe des sections les plus défavorisées de la population. Preuve en est que des objectifs toujours ambitieux sont avancés pour éradiquer l’analphabétisme, sans cesse contredits par l’extrême lenteur du déclin de cet indicateur.

Le Taux de chômage est une autre variable qui interpelle l’observateur: le taux de 8% n’a jamais été atteint depuis 1978, et si la tendance actuelle (en tout cas depuis le début des années 2000) est au déclin du chômage, il y a suffisamment de preuves que cet objectif reste très optimiste. Un rapport produit en 2005 par le HCP se proposait d’établir trois scenarii pour l’économie marocaine, et dans le plus optimiste, un taux de croissance proche de 6% donnait un taux de chômage proche de 10%:

Le taux de chômage reste élevé au début de cette période (Scénario d’émergence) en raison, d’une part du rythme de la croissance économique encore modéré lors de la première phase, et d’autre part, du fait que les programmes de promotion de l’emploi, qui seraient adoptés, nécessitent une période relativement longue pour produire tous leurs effets. Néanmoins, le taux de chômage emprunterait une tendance à la baisse vers la fin de cette période pour se situer à moins de 10% en 2015.

Si ces projections optimistes renoncent de facto à une baisse rapide du taux de chômage sur la base d’une croissance extrêmement robuste, il est très peu probable qu’un environnement économique moins favorable (avec une croissance moyenne proche des 4.3% de PIB) non conditionné par des réformes institutionnelles sérieuses, puisse délivrer un taux de chômage proche des 8%, à moins de supposer un retrait progressif des demandeurs d’emploi de la population active. Dans les deux cas, il est illusoire de s’attacher exclusivement à cette statistique, alors qu’un autre indicateur de la vitalité de la force du travail, le taux d’occupation par exemple, dénote d’une situation inquiétante peu discutée.

La croissance prévue dans le plan gouvernemental est plus optimiste que celle prévue par le FMI.

La croissance prévue dans le plan gouvernemental est plus optimiste que celle du FMI.

Dans tous les cas, le Gouvernement Benkirane I aura hérité début  2012 d’un taux de chômage proche de 9.9%, et le quitte à 9.4% (les dernières statistiques disponibles au premier trimestre 2013) cependant, les projections de l’impact des récentes augmentations des prix d’hydrocarbures réduiraient d’un quart la tendance récente de diminution – figeant pour ainsi dire le déclin anticipé dans les statistiques du chômage.

Le taux de croissance du PIB projeté pour la période 2012-2016 est d’une nature plus immédiate, et donc plus malléable aux décisions du gouvernement du moment.

Les prévisions du FMI (pré et post-PLL) supposent une croissance moyenne du PIB aux alentours de 4.5%, en ligne avec les performances enregistrées durant la décennie passée, et beaucoup plus réaliste que la perspective de 5.5% qui semble se baser sur le scénario discuté dans le document HCP mentionné plus haut. Un scénario dit “d’ouverture maîtrisée et de l’émergence” alors même que les conditions implicites de cette croissance ne sont que très rarement réalisées.

A vrai dire, il est plus approprié de comparer la performance du gouvernement Benkirane I avec les résultats obtenus lors des gouvernements précédents – si effectivement 7 semestres semblent insuffisantes pour émettre un jugement quant à l’efficacité du programme économique, une comparaison avec d’autres gouvernements, aux durées de vies disparates, serait une option intéressante:

Croissance_Gouv

Si effectivement M. Benkirane ne figure pas parmi les Chefs de Gouvernement ayant présidé à une forte croissance (il est légèrement en dessous de la médiane) il bénéficie en tout cas de la stabilité du rythme de celle-ci, bien meilleur que MM. Jettou et Youssoufi, dont les mandats respectifs ont couvert une période de conjoncture relativement favorable.

Enfin, qu’en est-il de la promesse de ramener le déficit budgétaire en dessous des 3% de PIB? Cet objectif est d’abord lié à la croissance anticipé dans le plan gouvernemental; sur la base d’une croissance moyenne de 6% du PIB non agricole (l’agrégat fournissant l’assiette principale) converger vers cet objectif est relativement facile puisque la charge représentée par le déficit excessif diminue avec une création de richesse plus importante. Secundo, la question du déficit est conditionnée à moyen-terme par la maîtrise de la Caisse de Compensation.

Le retour progressif à 3% du déficit du PIB semble ainsi être basé sur un maintien de la charge de compensation, ceteris paribus, à moins de 4% du PIB (alors même que cette charge était proche de 6% en 2012) et surtout, une économie soutenue d’une moyenne de 5 Milliards de dirhams entre 2012 et 2016. Les résultats suivantes montrent que pour les deux années de son administration, Benkirane I n’a pas réussi à réaliser ses propres objectifs:

Mds de Dirhams 2011 2012 2013*
Compensation 41,079 55,956 51,060
Solde Ordinaire 6,223 -18,026 -24,335
Déficit -40,504 -62,133 -65,3355
(*) Données Disponibles Août 2013, Annualisées

L’objectif d’un retour à un déficit de 3% (incidemment, la moyenne enregistrée pour 1990-2009) est théoriquement lié à un plafonnement des dépenses de compensation, ainsi qu’une résorption du déficit. Il s’avère que pour la période 2012-2013, il y a eu détérioration du solde ordinaire, un indicateur préoccupant de l’état des finances publiques, ainsi qu’une augmentation (et non une diminution) de 4 Milliards, creusant le déficit au lieu de le réduire.

Cet exercice ne prétend pas fournir un bilan des actions du gouvernement Benkirane I. Il permet cependant de donner quelques éléments qui montrent d’abord que ces choix ont été soit sous-évalués (l’objectif d’éradication de l’analphabétisme) soit grossièrement sur-évalués (la croissance projetée pour 2012-2016) soit en échec alors même que ceux-ci sont supposés être les éléments les plus impopulaires (potentiellement) des choix publics. Dans tous les cas, il y a fort à parier qu’en 2016, les programmes électoraux des partis politiques seront tout aussi détachés de la réalité économique, autant que le “programme permanent” qui nous gouverne.

“Tax and Spend”, Discours Suranné d’Expansion Budgétaire

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on May 7, 2013

Pour être honnête je n’ai aucune idée du nombre d’individus sur la toile ou dans le monde réel qui partagent mon point de vue. Et probablement ça n’a aucune importance; c’est cependant beaucoup plus pertinent lorsqu’il s’agit d’organisations ayant une certaine notoriété, ou en tout cas aspirant légitimement à influer le débat public. Surtout lorsque ces organisations ont à leur tête des personnalités médiatiques.

Le collectif CAC/Anfass (CAC: Courage Ambition Clarté) a sorti une synthèse (je crois le document lui-même) représentant leur vision de la réforme fiscale – s’insérant dans les diverses activités organisées lors des Assises de la Fiscalité le mois dernier. En lisant le document, je n’ai pas pu m’empêcher de noter, un peu penaud, que l’esprit des principes évoqués et les moyens que se donne le collectif pour les concrétiser, ne se départent pas de la ligne caractéristique à l’allégeance politique des membres les plus connus, ou en tout cas ceux anciennement encartés – à l’USFP.

Voilà, les membres du collectif représentent une jeunesse probablement prometteuse, mais le contenu de leurs propositions trahit une doxa tellement omniprésente qu’ils ne sont pas conscients de son existence. Je peux dire la même chose pour mes propres orientations, encore que, pour ma défense, je passe un temps fou à présenter le résultat de ce qui les incarne. ET je suis conscient des racines philosophiques (ou même idéologiques) du Schmilblick. Tout cela reste à discuter, bien sûr.

Le débat est philosophique autant qu’il est quantitatif: à leur crédit, le collectif défend une vision très Welfare State, dans la lignée des pays scandinaves qu’ils citent d’ailleurs, représentant vraiment la caricature du progressiste plein de bonne foi, mais qui finalement succombe à la caricature du Tax & Spend: augmenter les impôts sur les contribuables pour financer leurs différents projets de sécurité sociale. Et dans le cas de CAC/Anfass, il n’y a pas de caricature: la Nouvelle Gauche de l’USFP souhaite relever la pression fiscale à 34% du PIB. L’implication en est que le secteur public (ou la consommation des administrations publiques) augmentera sa taille dans l’économie.

Il est certain que le niveau actuel (24% du PIB) ne permet pas une redistribution suffisante, un investissement public créateur de richesse, le développement de services publics, le financement de la santé public et du troisième âge, la culture et l’enseignement de qualité. Sans se projeter dans l’avenir, les difficultés sont déjà ressenties et le niveau actuel ne pourvoit pas aux besoins des citoyens. Garder le même niveau face aux défis à venir, ne laissera aux décideurs publics que le choix de la réduction de la dépense, mais à quel coût social et économique ? Le Maroc a déjà vécu cette expérience douloureuse par le passé.

Sur la dernière décennie, nous n’aurons alloué que 5% du PIB en dépenses de santé (public et privé) et 5.2% en éducation. Pas d’assurance-chômage, pas de prestations sociales décentes pour les populations les plus démunies. Pas de Sécurité Sociale au sens large. Il est légitime, et même désirable de mettre en place ces programmes que CAC/Anfass appellent de leurs vœux. Or ce n’est pas en levant la pression fiscale à 34% du PIB que cela arrivera. Ou alors, ils seront en danger de créer la situation perverse où une culture de dépendance s’installer. Pire encore, le résultat pervers serait de maintenir la culture du droit acquis qui prévaut dans le système politique actuel (ce que les anglo-saxons définissent comme une Entitlement Culture).

Au fait, le collectif se trompe d’objectif: la question n’est pas de donner plus de moyens aux problèmes d’investissement, d’enseignement ou de santé. Cette assertion semble contredire les bas niveaux évoqués plus haut, mais ce serait une erreur de croire que le secteur public seul peut soutenir l’augmentation souhaitée des dépenses allouées à ces secteurs, et rien ne présage d’un alignement du secteur privé sur les niveaux de dépenses engagés par la hausse des dépenses. On peut même prédire que l’augmentation subséquente de la pression fiscale produira le comportement contraire.

Mais c’est l’hypothèse d’une augmentation graduelle de la pression fiscale qui me semble étrange: la pression calculée de 24% prend en compte plus que des revenus fiscaux: les droits d’enregistrement et de timbre, les pénalités et autres prélèvements obligatoires dont l’existence même est un anachronisme dont le collectif ne s’embarrasse même pas à en discuter la pertinence. Le graphe reprend l’évolution de la pression fiscale sur la période 2013-2018 (sur la base des projections du FMI) en comparaison avec la pression historique, ainsi que les projections du Fonds pour les recettes elles-mêmes.

La brusque progression de la pression fiscale est une illustration parmi d'autres: on peut aussi supposer que les 10% supplémentaires de pression fiscale seront ajoutées à intervalles réguliers, en moyenne de 3.4% par an.

La brusque progression de la pression fiscale est une illustration parmi d’autres: on peut aussi supposer que les 10% supplémentaires de pression fiscale seront ajoutées à intervalles réguliers, en moyenne de 3.4% par an.

On observera que la pression fiscale directe du collectif CAC/Anfass est plus proche des 21%, simplement parce qu’il est peu probable que les augmentations d’impôts concernent les droits d’enregistrement et de timbre, des impôts dont l’existence contredit le tropisme nouvelles technologies & activités d’exportations qui semble être partagé parmi ses membres:

Le Maroc a fait clairement le choix d’ouvrir son économie sur le commerce international, en s’alliant, dans le cadre de plusieurs accords de libres échanges, à de grandes puissances économiques mondiales et régionales. Le modèle de développement économique  sera toujours secoué, tant qu’il ne trouve pas une voie de compétitivité pour capter des investissements, substituer certaines importations par la production locale et se situer clairement sur des créneaux exportateurs prometteurs.

Ceci pour conclure que:

1/ Il n’est pas besoin de lever un excédent de 6 Milliards de dirhams de recettes fiscales principales pour financer les différents chantiers de sécurité sociale – il aurait été plus intéressant de lire les propositions du collectif en matière de réaménagement du budget tel qu’il est aujourd’hui (ou bien  supposent-ils que toute les dépenses actuelles sont justifiées?)

2/ Le raisonnement d’identification des recettes fiscales comme un moyen de redistribution n’est pas nocif en soi. J’y souscris, mais cette utilisation intervient seulement en deuxième lieu. En effet, le graphe ci-dessus ainsi que les projections de CAC/Anfass semblent ignorer l’impact de cette levée d’impôts (brusque ou graduelle) sur l’activité économique – or on sait ainsi qu’une relance par l’augmentation des dépenses gouvernementales (ce que serait in fine le résultat de l’établissement d’un Welfare State traditionnel) est paradoxalement peu efficace en comparaison avec un programme de diminution de la pression fiscale.

3/ La dernière question, mais néanmoins la plus importante: qui supportera cette nouvelle levée d’impôts? Si la base n’est pas ajustée (déplacée à la droite de la médiane par exemple) c’est un double effet négatif qu’on devra anticiper: un ressentiment d’une classe de contribuables déjà lourdement taxés, et la faillite à atteindre ce principe d’équité fiscale.

4/ C’est un document politique, il n’y pas de doute, et c’est probablement l’objectif avoué des auteurs. Cependant, sur ce point la notion de renouveau qu’ils appellent de leurs vœux ne semble pas se concrétiser; c’est, je pense, plus que les incohérences économiques, la principale critique à adresser. Au contraire, le fond des propositions ne fait que renforcer le présupposé de la stratégie budgétaire de la gauche dans sa globalité: taxer un maximum, ensuite envisager les postes de dépenses à pourvoir, sans étude préalable de l’impact fiscal sur l’économie – un retour au fameux Tax & Spend.

Note: Il y a aussi d’autres assertions à discuter aussi, comme la convergence ‘inévitable’ du Maroc vers les pays de l’UE, ou encore la mauvaise comparaison avec les pays scandinaves, surtout en matière de taux d’activité (eh oui, on ne peut avoir la qualité des services publics sans la productivité qui va avec…)