The Moorish Wanderer

Le Nivellement Par la Moyenne

Posted in Moroccan ‘Current’ News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 11, 2013

Cette expression est très chargée, et pourtant elle désigne admirablement l’ambition du système éducatif marocain: le but est de faire dans du nombre pour améliorer des indicateurs quantitatifs bruts, sans trop s’intéresser aux répercussions futures d’un tel choix public.

Comme précisé dans un post précédent, le Maroc a fait des efforts remarquables en augmentant la population inscrite dans le système éducatif, en valeur absolue et en comparaison avec les moyennes régionales, mais ce faisant, il y a eu dégradation sensible de la qualité de l’enseignement, ou en tout cas une stagnation dans les résultats positifs attendus, que ce soit en termes de performances académiques, ou en mobilité scolaire.

On entend très régulièrement des plaintes quant à la détérioration presque irréversible de la qualité d’enseignement, le niveau des élèves ou celui du corps professoral en particulier. Une observation peut-être valable, mais qui semble ignorer une caractéristique standard de ce type de service: les élèves des décennies passées étaient meilleurs car une sélection autrement plus forte (et peut-être inéquitable) était opérée. La qualité d’enseignement est naturellement meilleure lorsqu’elle est concentrée sur une population qui a subit un épurement assez brutal, à l’époque probablement dû au manque de moyens publics ou de motivation auprès des populations concernées. Une fois le principe d’une éducation massive et populaire acquis, et sans changements particuliers dans les objectifs du système éducatif marocain, il est trivial de s’attendre à un déclin de la qualité d’enseignement, lorsqu’on se concentre principalement sur des objectifs de quantité.

Cette critique est courante chez une certaine classe moyenne qui doit son ascension au capital symbolique qu’elle a amassé en suivant des études intermédiaires ou longues. Je suis conscient qu’il s’agit ici d’un jugement plus qu’une assertion basée sur des faits établis, mais en observant l’évolution du coût des dépenses d’éducation, particulièrement dans les grandes villes du Maroc, il est possible d’identifier une certaine préoccupation chez les ménages.

Dans sa grande majorité, l’enseignement au Maroc est un service public. La définition même de ce bien est son uniformité, ou en tout cas l’hypothèse sous-jacente de ce dernier est une certaine uniformité des aptitudes de la population scolarisée à diverses étapes du système éducatif. C’est d’ailleurs ce qui est supposé dans les critères de réussite, à travers la moyenne de 10/20. L’avantage de cette hypothèse est qu’elle est politiquement attractive, et répond aux attentes de la majorité: tous les individus ont des chances égales à l’entrée de la compétition (ou l’examen) or les règles du jeu sont claires; seuls les élèves capables d’obtenir la moyenne seront reçus. Cela revient donc à éliminer en moyenne près de la moitié des candidats.

Une première propriété prévue pour l’éducation comme service public ne tient pas: offrir un même service uniforme revient à une détérioration des chances de réussite d’une population conséquente, sans pour autant atteindre l’objectif initial.

La seule décision de se focaliser sur cet indicateur de réussite (et c’est le cas principalement lorsque les résultats du Baccalauréat sont annoncés) exclut de facto la moitié de la population inscrite – ceux dont les aptitudes intrinsèques délivrent une note inférieure au seuil uniforme. L’égalitarisme qui semble aller main dans la main avec la définition d’un service public produit donc deux résultats néfastes: d’abord une sélection moins féroce par le passé mais tout aussi discriminante, et la définition de la médiocrité comme étalon de mesure pour la majorité des élèves qui réussissent, ou ont le potentiel de réussir.

La tendance d'équilibre du taux de réussite, sur la base des données disponibles, reste très proche des 50%, une justification empirique de l'hypothèse d'uniformité qui domine l'enseignement marocain.

La tendance d’équilibre du taux de réussite, sur la base des données disponibles, reste très proche des 50%, une justification empirique de l’hypothèse d’uniformité qui domine l’enseignement marocain.

Pour s’en rendre compte, l’évolution du taux de réussite au Baccalauréat est une illustration très pertinente des limites de la doxa des choix éducatifs. Un calcul rapide permet ainsi de rejeter l’assertion que le taux de réussite des lycéens est en déclin, et d’admettre à la place que la structure du système élimine invariablement près de 50% des candidats.

Une réforme pertinente doit admettre que les aptitudes ne sont pas distribuées uniformément: des élèves dont les parents sont éduqués sont réputés offrir des chances meilleurs de réussite, de même que ceux qui offrent les conditions matérielles pour l’apprentissage (comme la présence de livres et de matériel pédagogique au foyer) peuvent obtenir des résultats significatifs: à titre d’exemple, le score TIMSS des élèves marocains qui disposent de ce soutien matériel est très proche de la moyenne mondiale, et largement supérieur à la moyenne nationale.

XDS

Une représentation inégalitaire permet paradoxalement à 63% de la population d’obtenir plus de 10/20, alors que la moyenne est de 50% dans un système uniforme.

C’est pour cela qu’on adopte une autre forme de distribution des notes: la moyenne est toujours de 10/20, mais les chances de réussite deviennent meilleures pour une population précédemment exclue. Les chances individuelles baissent en comparaison avec le système égalitaire, mais la population totale capable d’obtenir une note supérieure au seuil établi passe à plus de 60%, une amélioration significative en performance moyenne.

Or supposer cette distribution implique des inégalités naturelles dans les habilités individuelles des candidats. Au lieu de chercher à identifier les élèves capables d’atteindre la moyenne de 10/20, on s’intéresse aux inégalités indépendantes du niveau des examens présentés: imposer le même examen à des individus divers revient non seulement à exclure une tranche assez conséquente de la population capable de franchir le seuil d’examen, mais aussi à fournir des incitations adverses en posant la moyenne comme l’objectif ultime, plutôt que d’être un indicateur agrégé.

Education, Budget et Indicateurs de Succès

Posted in Dismal Economics, Morocco, Polfiction, Read & Heard by Zouhair ABH on October 6, 2013

Aussi étrange que cela puisse paraître, le problème de l’éducation au Maroc n’est vraiment pas une question de moyens. J’en veux pour exemple le lien entre la dépense publique d’éducation (en valeur absolue ou rapportée au PIB) et deux indicateurs d’intérêt, en l’occurrence le nombre d’étudiants par professeur, et le pourcentage de réussite au niveau supérieur.

L’hypothèse principale qui gouverne avec consistance nos choix de politique d’éducation est que de bons résultats seront obtenus en augmentant le budget alloué; après tout cas, il faut bien financer les écoles délabrées dont les images circulent régulièrement, notamment en montagne ou l’arrière-pays des régions rurales. Pourtant, l’évolution décrite ci-dessous montre que la dépense moyenne a augmenté depuis 1971.

L'évolution plus rapide du budget d'éducation (en comparaison avec celle du nombre d'élèves) suggère une augmentation tendancielle de la dépense par tête.

L’évolution plus rapide du budget d’éducation (en comparaison avec celle du nombre d’élèves) suggère une augmentation tendancielle de la dépense par tête.

Les dépenses d’éducation ont augmenté de 8.41% entre 1971 et 2011, alors que la population d’élèves n’enregistre que 3.53% sur la même période, cela signifie bien que la dépense par élève augmente bien (une moyenne annuelle de 5%) mais nous ne sommes toujours pas satisfaits du système éducatif marocain.

A vrai dire, une comparaison statique entre budget d’éducation et n’importe quel indicateur de performance scolaire est peu probante. Il nous faut donc observer si les trois indicateurs – dépenses, pourcentage de succès et ratio élèves/professeurs- exhibent des interactions mutuelles; on peut ainsi supposer par exemple, qu’une augmentation temporaire du budget d’éducation permet de payer plus de professeurs, abaissant ainsi le nombre d’élèves par encadrant pédagogique; cela aurait ainsi un impact positif sur les performances des élèves, ce qui implique donc une hausse du taux de réussite.

Schéma du lien entre dépenses d'éducation et indicateurs de performance.

Schéma du lien entre dépenses d’éducation et indicateurs de performance.

Après tout, c’est bien le schéma que tout un chacun imagine se réaliser. Sauf que l’hypothèse forte de ce raisonnement ne se vérifie pas dans les faits:

1/ Le taux de succès et le ratio élèves/professeur s’influencent mutuellement, ce qui suggère qu’au moins une partie de l’argument présenté plus haut se vérifie, avec comme en plus une influence mutuelle.

2/ L’évolution des dépenses d’éducation ne semble obéir à aucune considération pour les deux indicateurs. Elle exhibe même une tendance autonome à la hausse alors que les deux autres agrégats sont stables par rapport à leurs impacts respectifs. Ceci alors que l’effet de l’évolution budgétaire du ratio en classe, s’il est positif, n’est pas significatif, ce qui permet de penser qu’améliorer les conditions en salle de cours ne passe pas forcément par une augmentation du budget, et les augmentations historiques en dépenses d’éducation n’ont pas d’impact définitif sur cet indicateur ou sur le taux de réussite de la population éduquée.

Cela ne veut pas dire que toutes les ressources employées depuis 1971 ont été gaspillées: il y a des indicateurs positifs à considérer, comme l’amélioration substantielle du pourcentage de la population féminine inscrite dans le système d’éducation, ou de la réduction du taux d’analphabétisme relatif à la population masculine.

Le lien entre dépenses d'éducation et ratio en classe est clairement décroissant; la différence entre "bons" et "mauvais" candidats s'expliquant par l'écart entre le niveau théorique et empirique du nombre d'élèves par professeur.

Le lien entre dépenses d’éducation et ratio en classe est clairement décroissant; la différence entre “bons” et “mauvais” candidats s’expliquant par l’écart entre le niveau théorique et empirique du nombre d’élèves par professeur.

Cependant, l’observateur ne peut s’empêcher de s’interroger sur le peu d’impact d’évolution de ces dépenses sur les indicateurs retenus, surtout lors que le lien entre budget d’éducation et ratio en classes est calculé en comparaison inter-pays. Il s’avère ainsi que pour le niveau actuel de dépenses au Maroc, nous aurions dû être à un ratio de 14:1 (au lieu de 26:1) pas loin de la Finlande par exemple (11:1) pour le niveau actuel de dépense, voire dès le début des années 1990. Ce résultat obtenu pour un large échantillon de pays montre que sur ce point, il est probable que la moitié de la croissance du budget d’éducation n’ait pas servi à améliorer l’encadrement dans les établissements scolaire au Maroc, alors même que le Ministère d’Education est probablement l’un des rares départements du service public où l’efficacité (et le coût) est intensive en main d’œuvre.

Quelle recommandation pour améliorer le système éducatif au Maroc? Au vu des chiffres discutés plus haut, il est plus intéressant de s’intéresser aux résultats au sein de la population inscrite (notamment le taux de réussite) plutôt que de se fixer sur l’agrégat en l’absolu.

Corrélation Ratio Tx Succès Dépenses
Ratio 1 0,671 -0,322
Tx Succès 0,671 1 -0,032
Dépenses -0,322 -0,032 1

Cela veut dire que soit notre classe politique (toutes tendances partisanes confondues) doivent abandonner l’idée que nous réussirons à scolariser 90% d’une cohorte lorsque nous n’arrivons systématiquement pas à dépasser plus de 5% de la population qui arrive à présenter le Baccalauréat. On peut cependant discuter de la faisabilité d’amélioration du niveau des élèves déjà inscrits; autrement, promettre d’augmenter le budget d’éducation en l’absolu ne produit pas de résultats tangibles.