The Moorish Wanderer

Born with a Foot in his Mouth

Posted in Flash News, Moroccan Politics & Economics, Moroccanology, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on June 18, 2014

Mr Benkirane’s latest speech betrayed his deep reactionary prejudice, though it certainly is not the first time his own Weltanschauung goes off the rail:

or two years earlier:

While praising gender-based government policies for the past two decades, and reaffirming his government’s commitment de jure in achieving gender equality, particularly on the labour market, the Head of Government touched upon a subject worthy of debate, though his speech was factually wrong. Families do not hurt because women go out for work. In fact, there is little evidence to suggest that families are in crisis. It is true on the other hand that they have matured and transformed beyond the comfort zone of reactionaries like Mr. Benkirane.

Active women in Morocco are a minority, both in the workforce and in the total female population: for the past five years, the gender ratio in the workforce was 3:1 in favour of Men. There has been an actual decline in female labour participation in fact, and the graph below shows it is the primary reason behind the drop in overall labour participation:

gender-based analysis of labour participation confirm that women are a minority in the labour force, and rarely recover from a decline.

gender-based analysis of labour participation confirm that women are a minority in the labour force, and rarely recover from a decline.

Since 1998-1999, there has been a sharp decrease in labour participation, particularly so among active female workers, whose levels have not been yet reached. It could be estimated that for every percentage point lost to labour participation, there are two for the female population, and less than one for the male workforce. If anything, female labour participation has fared worse in the past 15 years. As a result, there are more, and not less inactive women. This would mean, in Mr Benkirane’s view, more eligible stay-at-home moms.

There is a cost to this decline however: since 2000, and assuming women maintained their pre-1998 levels of participation, GDP would have benefited from 5 Billion dirhams on average for the past decade. Similar computations put the benefits of a full gender equality on labour participation (around 72%) to a full percentage point in growth, enhancing the 4.76% average of 2000-2011, to 5.55%.

Mr Benkirane’s point about the supposedly adverse effect on family cohesion does not stand scrutiny as well: the percentage of young Moroccan women, from 15 to 24 has actually declined in the past 15 years: in 1999, one young Moroccan woman was active, in 2013, only 1 in three was out on the job market. A remarkable figure that concludes to a decline in the number of this particular cohort: there are fewer working young Moroccan women. This cohort is critical as it coincides with the tail end of the average age at first pregnancy in Morocco. In short, there are more young women, in percentage of total population and absolute numbers, with no work constraints to conceive and raise a family. This fact is at stark odds with Mr Benkirane’s assertion that working women are a threat to family stability.

Year 15-24 Pop 15-24 Female Working Female
1999 5 754 514 3 016 227 1 453 821
2013 6 222 000 3 173 220 1 028 123
% Change 7,81% 5,07% -34,65%

This suggests the causes of any hypothetical family crisis in Morocco are not due to female labour participation. If anything, it makes good economic sense to have as many women out on the job market as possible: first, as many have access to eduction (at least primary) it and given the secular downward trend in female fertility, women should have as many opportunities as possible to go out and get a job, part or full-time; indeed, a rough estimation of market counterpart to household activities suggests educated but inactive women cost an average of 1.32 percentage point of GDP; this means that stay-at-home moms with even a primary education certificate are a gross waste of government resources, even if they decide to have a lot more children, which they don’t.

Second, what Mr Benkirane decries is not a disintegration of families per se, but rather the gradual disappearance of a lionized traditional structure at odds with the changes the Moroccan society continuously undergoes. It also illustrates the irreconcilable trade-off PJD faces on social policies: on the one hand, they cannot renounce official slogans of gender equality, but on the other, their electoral powerhouse is primarily based on the idea of an activist social conservative State.

The setbacks for women’s economic rights are bad enough such as they are: education without an occupation is an economic waste to be sure, but it also subverts the central goal of public education, particularly so for women.

2016 et plus tard

Posted in Intikhabates-Elections, Moroccan Politics & Economics, Moroccanology, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on November 18, 2013

Il est impoli de faire des pronostics sur les perspectives du PJD à se maintenir comme parti de gouvernement alors que le premier mandat de M. Benkirane n’est pas encore bouclé. Pourtant, il est plus intéressant, à mon avis, de revoir radicalement l’échelle du temps politique au Maroc: nous avons eu depuis 1956 près de 31 gouvernements, soit une moyenne de 22 mois, ce qui n’implique pas forcément un changement du chef de l’exécutif, mais plutôt un remaniement de l’équipe gouvernementale. A noter que le gouvernement Benkirane I a réalisé une performance sensiblement proche de cette moyenne. D’un autre côté, les 17 chefs de gouvernements qui se sont succédés depuis M. M’barek Bekkaï, se sont maintenus au pouvoir pendant 34 mois, ce qui implique donc qu’ils avaient en moyenne un seul remaniement à leur actif.

Ces statistiques très descriptives ne peuvent, en l’état, augurer de la performance future de M. Benkirane et de son parti d’ici 2016 et au-delà. Elles sont cependant très utiles à calculer ses chances à se maintenir personnellement au pouvoir, et ensuite la probabilité que le PJD pérennise son nouveau statut de parti du gouvernement.

Le graphe ci-dessous est un illustration des chances de survie d’un chef du gouvernement donné, sur la base des performances passées:

KapMei_CdG

Le graphe ce lit comme suit: à partir du 29ème mois en poste, le chef de l’exécutif en place a 50% de chances à se maintenir en fonction pour les mois prochains.

En l’absolu, la baisse de la probabilité de maintien au pouvoir est triviale, plus le temps passe, plus les politiciens au pouvoir deviennent impopulaires, tout est question de la vitesse à laquelle l’enthousiasme initial (de l’électorat ou du sélectorat) qui les porte au pouvoir décline dans le temps.

Il s’avère ainsi que la probabilité de maintien au pouvoir décline rapidement au cours des 20 premiers mois, ce qui correspond à la pression du remaniement dont on a noté la fréquence similaire plus haut. Cette probabilité de survie ensuite plafonne aux alentours de 38-32%, et décline ensuite pour s’approcher rapidement de zéro.

Quels sont alors les chances de maintien de M. Benkirane d’ici 2016? En l’état, elles sont très faibles, de l’ordre de 22% à 16%, avec une borne optimiste de 50%. Or cette prédiction est très imprécise car elle ne rend pas compte des caractéristiques propres du Chef de Gouvernement actuel, ou du parti-leader qui soutient son gouvernement.

On se propose donc de comparer les fonctions de survie des chefs de gouvernement, selon leur identité partisane (Chef de l’exécutif en vertu de leur appartenance à un parti politique ou non) l’identité du parti politique si c’est le cas, et l’expérience gouvernementale passée de ce parti. Il s’avère ainsi que les résultats sont plus complexes qu’anticipés:

KapMei_subplot

Ce qu’on peut résumer dans le tableau ci-dessous:

Evènement Probabilité Prob. PJD Erreur P Erreur P PJD
Benkirane ’16 21,82% 37,50% 9,57% 28,64%
Un Seul Mandat 89,09% 62,50% 7,26% 28,64%
Victoire ’16 25,00% 50,00% 21,65% 35,36%

A noter que l’évènement “Benkirane 2016” est simplement: “Victoire du Chef de Gouvernement Sortant”.

1/ On remarque que les Chefs de Gouvernements “partisans” ont une durée de vie supérieure à leurs homologues “Technocrates”, ce qui laisse penser que M. Benkirane, et ses potentiels successeurs partisans, membres ou chefs des partis victorieux à la suite d’élections législatives, peuvent anticiper une durée de vie au pouvoir supérieure à la moyenne présenté dans le premier graphe, et par rapport à des personnalités sans attaches politiques. Par exemple, M. Benkirane a plus de chances de se voir reconduire (un évènement conditionné à la victoire de son parti) en 2016,  que M. Jettou après les élections de 2007 ou même le doyen des Premiers Ministres du Maroc, M. Karim Lamrani. Mais M. Benkirane est désavantagé par rapport à M. Osman, qui lui concilie d’autres qualités qui améliorent ses chances de survie circa 1972.

2/ La qualité “insurgé partisan” du PJD lui gagne un délai supplémentaire de survie quelques mois après une deuxième victoire hypothétique: les partis considérés membres de l’Establishment (RNI, UC, dans une moindre mesure l’Istiqlal en tant que membre de la Koutla historique) ont tendance à s’affaiblir très vite, parfois avant la fin du mandat électoral théorique. L’USFP est un contre-exemple particulier, car 2002 offrait bien à M. Youssoufi une coalition majoritaire théorique, mais les dissensions internes ont empêché la réalisation d’un évènement attendu, celui d’un maintien de l’USFP comme parti initialement insurgé ou d’opposition (mais en passe de faire partie de l’Establishment)

3/ La grande spéculation qui concernait le PAM comme parti leader en 2012 (avant le 2 Février 2011) ne se vérifie pas dans les chances de survie d’une personnalité PAM comme Premier Ministre ou Chef de Gouvernement: ce dernier par ses caractéristiques propres observerait une dégradation très rapide des chances de maintien au pouvoir. D’un point de vue tactique, et si l’on admet la “théorie du fusible”, il est plus intéressant d’avoir des partis anciennement contestataires au pouvoir, car ils durent plus longtemps, et le PJD a toutes les chances pour durer au moins autant que l’USFP circa 1997, avec l’avantage dont dispose M. Benkirane, mais pas M. Youssoufi: un groupe parlementaire assez large et des règles de formation de majorité favorables.

Qu’en est-il alors de la probabilité de se retrouver à faire un seul mandat? Si la probabilité de réalisation de cet évènement semble à priori élevée, elle est à mettre en perspective avec la précision d’une telle prédiction d’évènement. Ainsi, les chances du PJD à se retrouver avec un seul mandat en 2016, en plus d’être moins élevée que les chances d’un Chef de Gouvernement générique (une différence faiblement significative, à noter) sont beaucoup moins précises, ce qui implique que d’autres éléments déterminant les caractéristiques de la durée de passage au pouvoir, comme les conditions économiques, ou la taille de la coalition gouvernementale.

Ce qui est clair, c’est que la victoire en 2016 du PJD, avec ou sans augmentation du nombre de sièges au Parlement implique un remaniement à la tête de l’exécutif et du leadership du Parti. Cela veut dire que M. Benkirane doit raisonnablement tabler sur un terme et demi avant d’annoncer son retrait.

“Un Vote ne Compte Pas”

Posted in Intikhabates-Elections, Moroccan Politics & Economics, Moroccanology, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on September 14, 2013

Par les temps qui courent, l’observateur serait tenté de conclure qu’effectivement, un vote, un seul, ne signifie rien. Et c’est probablement le cas: et quand bien même ce vote compterait en absolu, l’élu dans le parlement et le gouvernement qu’il soutient ont ils un pouvoir quelconque à améliorer, ou même affecter le bien-être des citoyens marocains?

ad oculos, il n’y a pas de motivation particulière pour un individu à faire l’effort de se déplacer au bureau de vote: pour le candidat, la masse d’électeurs est interchangeable, et il devient plus intéressant de raisonner en termes de blocs de vote. C’est pour cela qu’il subsiste au Maroc des comportements de vote collectif par exemple, d’où aussi l’importance des intermédiaires (Moul Chkara) dans la collecte des voix.

Mais en réalité, les électeurs sont-ils fongibles? Ils ne le seraient que si la représentation du corps électorat est uniforme. Or ça n’a jamais été le cas, d’abord par les différents modes de scrutin adoptés durant le demi-siècle passé, ensuite parce que le nombre de sièges par province/circonscription n’est jamais uniforme, que ce soit au Maroc ou dans d’autres pays, y compris ceux jouissant d’une tradition démocratique représentative.

Il est naturel d'observer que les sièges avantagés représentent une majorité substantielle. Ceux-ci concentrent 40% du corps électoral, mais 60% des sièges locaux.

Il est naturel d’observer que les sièges avantagés représentent une majorité substantielle. Ceux-ci concentrent 40% du corps électoral, mais 60% des sièges locaux.

La moyenne historique a été d’affecter en moyenne un siège par 48.567 électeurs inscrits (les sièges immédiatement élus sur les listes locales) Or cette moyenne n’est pas indicative: de petites circonscriptions sont largement surreprésentées, 29 circonscriptions sur 92 (un peu moins du tiers) concentrent 181 sièges, alors même que celles-ci ne comptent que 40% du corps électoral inscrit. L’hypothèse d’uniformité du corps électoral (“tous les votes sont égaux”) ne se vérifie que pour 10% des sièges, qui représentent bien 10% du corps électoral.

Mais enfin l’argument initial tient toujours: chaque candidat (ou liste candidate) doit disposer d’une certaine majorité, et l’assurance de victoire est conditionnée par un écart substantiel de votes. En l’état, un seul vote ne peut changer grand chose, par exemple dans la circonscription du Chef du Gouvernement: la différence de votes entre sa liste PJD et la liste immédiatement concurrente RNI était de près de 20.000 voix soit une marge de 70% – ou 10% de la population inscrite à Salé Médina.

Le même raisonnement peut être tenu à l’échelle nationale: alors qu’il est statistiquement possible d’obtenir une majorité absolue au parlement avec moins de 20% des adultes (et probablement moins) la force de mobilisation actuelle des partis politiques fait qu’aucune coalition pré-électorale n’est capable de mobiliser 2.36 Millions. Et pourtant, le G8 aura réussi en 2011 à cumuler près de 2 Millions de voix, et 121 sièges – mais, la condition principale du succès de cette coalition n’a pas été acquise – arriver en premier.

Et c’est là que la deuxième notion attachée à l’uniformité du vote est remise en cause: “l’ordre d’arrivée” des votes est déterminant au niveau national au même titre que dans les circonscriptions. L’importance d’un électeur (ou un groupe de taille relativement faible d’électeurs) est plus importante que l’on ne croit.

Pour démontrer cette assertion, on s’intéresse en particulier aux performances électorales du PJD en Novembre 2011: les 85 sièges initialement obtenus exhibent des majorités différentes, surtout pour les circonscriptions où la performance des candidats de ce parti a été inférieure à la moyenne nationale: ce sont ainsi 15 sièges en particulier qui se prêtent à l’analyse.

Circonscription  Votes Pivots  % des Inscrits
Berrechid 3 132 2,14%
Chefchaouen 519 0,33%
Chichaoua 458 0,31%
Fqih Bensalah 2 591 1,83%
Haouz 612 0,29%
Kalaat Sraghna 448 0,22%
Larache 1 529 0,83%
Nador 1 884 0,84%
Sidi Kacem 203 0,10%
Taza 6 270 2,54%
Jadida 1 725 0,62%
Khemisset 791 0,63%
Safi 1 466 0,51%
Settat 592 0,23%
Taroudant 905 0,39%
Moyenne 1 541 0,79%

Le résultat est remarquable: la moitié de l’avance du PJD sur son concurrent immédiat – l’Istiqlal, est déterminée en moyenne par 1.500 votes par circonscriptions. L’ordre d’arrivée des ces électeurs a été extrêmement important dans le mode de scrutin actuel, donnant la possibilité au PJD d’amasser 15 sièges en plus des autres dont les marges étaient plus confortables.

La dépendance d’un candidat à un vote plutôt qu’un autre est par conséquent très hétérogène, et un vote compte bien, dans les circonscriptions qui comptent: sur une population de 3,2 millions ce sont 23.000 électeurs qui auront décidé une partie essentielle de l’issue de l’élection législative – moins de 1%. Plus intéressant encore, un électeur parmi ces 1.500 essentiels vaut soudainement beaucoup plus: en moyenne sept fois plus lorsque le même rapport est calculé pour l’ensemble du corps électoral.

En l’absolu, un individu électeur n’a aucun impact sur la victoire d’une liste candidate sur l’ensemble des circonscriptions, cela reste vrai. Cependant, l’ordre d’arrivée des électeurs de ceux-ci, c’est-à-dire, la différence de votes dans les circonscriptions les plus compétitives pour le parti vainqueur (national ou local) est exagérée au profit d’une poignée de votes. Cela n’est dû ni au découpage territorial, ni au mode de scrutin puisque cet état est observé aussi dans les démocraties représentatives.

Si cet argument est admis, et en supposant un pourcentage à peu près stable dans la composition du corps électoral depuis 2002, alors la petite minorité éduquée, est tout à fait possible de réaliser l’objectif des 2.3 Millions de voix nécessaires pour obtenir la majorité des sièges (et très probablement aussi pour une coalition solidaire, d’arriver en premier) en offrant des voix-pivots représentant 40% des suffrages.

Alternativement, un résultat plus modeste mais non moins réalisable, serait pour chaque circonscription de peut compter un siège arbitré par cette “minorité influente” soit 92 sièges (122 environ sur les 395 en répliquant les résultats agrégés sur les sièges de listes nationales) avec seulement 14% de cette même population que l’on dit minoritaire, ou détachée de la chose publique.

La Majorité N’existe Pas

Ou plutôt, il n’est pas nécessaire d’acquérir une majorité absolue pour prétendre à un mandat électoral, ou, comme le terme semble populaire ces temps-ci, une légitimité autre que celle conférée par l’assentiment des rivaux. Et ce constat s’applique aussi aux institutions non-élues.

Si les victoires historiques se décident effectivement par des marges importantes, le pourcentage du vote dans la population totale est en revanche assez faible.

Les victoires historiques se décident effectivement par des marges importantes, le pourcentage du vote dans la population totale est en revanche assez faible.

Pour illustrer mon propos, le premier graphe reprend la marge de victoire d’élections aux Etats-Unis et au Royaume Uni considérées comme historiques: en 1936, avec la réélection de Franklin Delano Roosevelt, 1964 celle de Lyndon Baines Johnson, et 1980-1984 la double victoire de Ronald Reagan. En Angleterre, les victoires respectives de Margaret Thatcher en 1983 et Tony Blair en 1997. Si effectivement le pourcentage du vote populaire obtenu est assez élevé (encore que dans le cas britannique, ce pourcentage est plus proche des 40%) le taux rapporté à la population adulte totale est en revanche peu élevé. Cet écart entre démocratie représentative et faiblesse des nombres en absolu vaut aussi pour d’autres pays à tradition démocratique fortement ancrée.

Cet état de fait diffère peu dans des régimes moins démocratiques: dans tous les régimes existe un électorat, c’est-à-dire la masse des individus composant le réservoir de voix, dans lequel le régime politique puise son vrai soutien politique, dénommé ‘séléctorat‘ (un néologisme combinant sélection et électorat) dans lequel ensuite on trouve un sous-ensemble plus restreint qui lui assure dans un premier temps la victoire, ensuite la survie de la coalition d’intérêt dans son contrôle de la distribution des biens publics. La différence fondamentale entre un régime démocratique et un autre plutôt autocratique réside dans le traitement de l’électorat, et le degré d’exclusion autorisé par les institutions du régime en question. La démocratie sous cet angle de vue serait ainsi le régime posant le moins de restrictions possibles pour l’électorat, et cherchant à maximiser la taille du sélectorat, d’abord par l’idée du suffrage universel masculin, puis le droit de vote des femmes, demain peut-être en abaissant l’âge de vote à 16 ans.

Qu’en est-il alors du Maroc? A vrai dire, même les institutions non élues ont besoin d’un certain soutien populaire – ou alors d’un plébiscite de temps à autre, comme le rappelle feu Abraham Serfati dans cet article du Monde Diplomatique:

Il est vrai que M. Driss Basri, ministre de l’intérieur, avait prévenu : « Il s’agit d’un plébiscite. » […]  Précision intéressante, car elle permet de comprendre que le peuple n’est pas consulté pour affirmer le droit mais pour le déléguer, pour aliéner sa souveraineté au profit de celui qui le consulte, qui détient la force mais a besoin de légitimité.

Et cela est bien vrai. Malgré les scores proprement autocratiques des référendums constitutionnels depuis 1962, le Makhzen politique n’aura pas eu besoin de s’assurer d’une majorité absolue importante pour asseoir sa légitimité. Plus intéressant encore, on est tenté d’émettre l’hypothèse selon laquelle la dépendance du Makhzen à une expression de soutien populaire est liée au rapport de force conjoncturel – en l’occurrence, plus la force d’éventuels opposants se fait menaçante, plus le régime serait tenté de réquisitionner un nombre important d’individus pour faire valoir sa légitimité populaire. Mais élu ou non, les forces politiques au Maroc n’ont besoin que d’une relative minorité de voix et de soutien pour faire valoir leur importance; il s’avère aussi que la taille même de ce soutien n’est pas très importante. Est-ce anti-démocratique que de déclarer certaines organisations politiques plus importantes que d’autres malgré leur faible réservoir de voix? Certainement pas, lorsque le lecteur accepte de s’éloigner de la définition étriquée qu’une démocratie est définie par une majorité absolue – et comme le prouvent les statistiques et graphe mentionnés plus haut.

La question de la participation dépasse les considérations éthiques de l’impact qu’un parti élu peut avoir sur la gestion des biens publics, pour s’intéresser au choix offert à chaque Marocain(e) adulte qui ne souffre d’aucun obstacle légal pour s’inscrire et voter. On observe ainsi que dans les référendums, où les taux de participation sont plus élevés et les tendances nettement plus tranchées que lors des élections législatives, il n’est nullement question d’une majorité absolue requise; et si la tendance de déclin de cette majorité est peu robuste, il n’en reste pas moins vrai que le dernier référendum en Juillet 2011 n’aura demandé effectivement leurs avis qu’à 44% des adultes marocains. De même, il est extrêmement difficile de prétendre que le PJD, ou même la coalition gouvernementale actuelle, se prévalent d’un quelconque mandat populaire, puisque leurs votes effectifs dans la population adulte totale ne dépassent pas respectivement 4.85% et 9.72%. Et pourtant, la légitimité de la coalition dirigée par M. Benkirane est incontestable. Si ce n’est le gouvernement par la majorité des voix, de quoi s’agit-il alors?

Et si l’on se proposait de renverser les termes de la question: la légitimité électorale serait ainsi l’expression d’une croyance répandue dans l’électorat, que telle ou telle force politique (ou coalition de celles-ci) est crédible dans sa gestion du bien public. Les forces politiques sont en fait détentrices d’un type de bien public que l’électorat valorise, et ses choix électoraux (sous diverses formes) déterminent le parti ou la coalition d’intérêts considérés aptes à maintenir l’offre du bien public. Ce dernier peut être physique, sous forme de services publics, ou encore symbolique, des légitimités particulières et valorisées dans la société d’électeurs. La majorité des voix compte peu dans ce contexte, le contrôle réel ou supposé du bien public est plus prisé. J’en veux pour exemple la performance électorale du PJD en 2011, et la circonscription-clef qui lui a permis de se classer en premier, garantissant ainsi son rôle de chef de coalition gouvernementale. La carte ci dessous est préparée comme suit: on classe par ordre décroissant les marges de votes PJD tout en procédant à une somme cumulée des sièges par circonscription. Le siège-seuil est donc celui qui permet d’obtenir le nombre cumulé de 85 – soit le nombre de sièges obtenus par le parti pour le scrutin local. La circonscription en rouge, celle de Meknès, représente ainsi la population qui a permis au PJD d’assurer sa victoire – une population enregistrée de près de 100.000 individus, avec moins du tiers des votes exprimés. Une circonscription de taille moyenne, au taux de participation inférieur à la moyenne nationale (41%) aura été le facteur influent dans le victoire du parti de M. Benkirane.

La circonscription de Nador (vert) représente la performance moyenne du PJD lors des dernières élections.

La circonscription de Nador (vert) représente la performance moyenne du PJD lors des dernières élections. Celle de Meknès, la circonscription-clef de la victoire. Légende: Gris – Autre parti en 1ère place. Nuances de Bleu – pourcentage de victoire.

Un dernier mot sur la dépendance au soutien populaire pour une entité non élue: le pourcentage levé ne devrait pas être régi par des considérations de fair play. C’est-à-dire que lorsque les résultats d’un référendum sont discutés, c’est précisément parce que l’expression de ce soutien populaire est vitale pour continuer à rassurer le reste de l’électorat sur la source réelle de la distribution du bien public. Et tant que les partis politiques représentaient une menace réelle (d’aucun diraient existentielle) le régime avait besoin d’une fraction assez importante de la population comme signal de soutien. Les résultats de 2011, qui consacrent près de 40% d’adultes en faveur de la dernière version de la constitution, sont, à mon avis, une expression d’apaisement quant à la pérennité du Makhzen dans son rôle. Il suffit juste de comparer le déclin beaucoup plus important et robuste du soutien populaire exprimé durant les élections législatives pour s’en rendre compte. Et tant qu’aucun parti ou organisation ne portera le projet de généralisation du vote à la plus large fraction de la population adulte, aucune stratégie politique, ni celles de la participation, ni celles du boycott, ne porteront leurs fruits.

L’idéal démocratique dans notre cas de figure dépasse le simple respect du résultat des urnes. Il s’agit d’abord du souci d’étendre la participation aux élections à un nombre maximal d’individus (y compris soutenir le vote des 16 ans, qui me semble au vu des tendances démographiques, un impératif dans le moyen terme) mais aussi de chercher à construire les coalitions les plus larges et les plus inclusives possibles. Sur les deux tableaux, aucun courant politique, encore moins les pouvoirs non-élus, n’aura réussi à adopter une démarche consistante sur ce point.

Le Grand Bluff?

Qui croit encore que l’Istiqlal restera membre de la coalition gouvernementale? J’en fais partie.

Étrange, n’est ce pas? Et pourtant, tant qu’un remaniement ministériel n’a pas lieu excluant tout membre du PI n’a pas lieu, il est prématuré de conclure à une disparition de la majorité gouvernementale. Il y a bien une crise au sein de celle-ci, mais le passage de l’Istiqlal à l’opposition n’est ni un fait acquis, ni expliqué par les supports médias autrement que par la théorie classique du Makhzen Deus ex-Machina.

Je voudrais donc proposer un cadre théorique plus affiné que celui offert dans un post précédent, et à capacité de prédiction dans la lignée d’un autre post; l’idée est de démontrer en utilisant des concepts assez simple en théorie des jeux que les comportements respectifs de Chabat et Benkirane comme chefs de formations politiques obéissent à une logique rationnelle qu’il suffit de formaliser.

Commençons d’abord par la question la plus évidente: le PJD a-t-il besoin de l’Istiqlal pour maintenir sa majorité gouvernementale? Oui: bien que les récentes élections spéciales aient changé le nombre de sièges répartis entre membres de la coalition, la sortie de l’Istiqlal oblige le PJD à chercher quelques 39 sièges pour maintenir une majorité absolue à la Chambre des Représentants, soit 198 sièges. Ceci nous ramène à un autre exercice plus intéressant, qui s’énonce comme suit: quel est le score moyen des partis ayant au moins un siège élu sur la liste nationale (Femmes + Jeunes) dans les différentes combinaisons produisant une majorité absolue?

Le jeu ici consiste à créer une coalition victorieuse, c’est-à-dire ayant une majorité de sièges. On restreint l’exercice aux partis ayant obtenu plus de 6% des voix pour des raisons évidentes, puisque seuls ceux-ci composent une coalition, en tout cas depuis 1997. L’idée est de construire un tableau qui reprendrait leur effort de réduction de l’écart entre la taille du groupe parlementaire PJD (qui est d’office inclus dans toutes les coalitions victorieuses) et la majorité absolue. Cet effort de réduction dépend ainsi de l’ordre d’arrivée dans cette coalition:

Sièges PI RNI PAM USFP MP UC PPS
PJD 108 60 52 48 38 33 24 18
PI 60 30 0 0 0 0 6 12
RNI 52 0 38 38 38 38 32 26
PAM 48 0 0 42 4 4 10 16
USFP 38 0 0 0 52 48 42 36
MP 33 0 0 0 0 57 15 21
UC 24 6 0 0 0 0 66 45
PPS 18 12 0 0 0 0 0 72
Shapley 5,7% 4,5% 9,5% 11,2% 17,5% 20,4% 27,1%

L’indice Shapley (d’après l’une des contributions les plus importantes de ce prix Nobel 2012 d’Economie) mesure ainsi l’importance d’un parti dans la construction de la majorité parlementaire. On remarque tout de suite que l’UC et le PPS ont des indices largement plus importants que ceux des autres partis, et pour juste raison: ils sont plus susceptibles d’être cruciaux pour une coalition quelque soit leur ordre d’arrivée dans la formation de la majorité. A contrario, la contribution du RNI par exemple, lorsque ce dernier se classe dans une coalition hypothétique PJD-PI-PAM en dernière position,  est nulle, car la majorité absolue est déjà acquise avec une somme de 216 sièges. Par définition, la somme des indices Shapley est égale à 1. Le tableau ci-dessus ne prend pas en compte des combinaisons triviales du type “gouvernement d’union nationale”.

Ce résultat est un premier argument en faveur de la théorie selon laquelle l’Istiqlal bluffe en publiant le communiqué de démission de ses ministres: avec une valeur paradoxalement petite – donc relativement remplaçable dans les coalitions hypothétiques – le PJD peut forcer la confrontation et donc faire face avec succès à la décision Istiqlalie. Un raisonnement par induction inverse confirmera la nature du bluff – une menace non crédible.

Le second argument se positionne du côté des motifs de M. Chabat: malgré les différentes sorties médiatiques farfelues, il serait dangereux de sous-estimer la rationalité de décisions à priori relevant du tragi-comique. M. Chabat a ainsi un(e) gain/pénalité de la position actuelle de son parti au sein de la coalition notée U_{PI}, que l’on peut formaliser comme suit:

U_{PI}=(1-\pi)u(s) + \pi\left[\beta u(b) - \nu(s,b)\right]

\pi est la probabilité attachée à la sortie d’un gouvernement (une mesure de la crédibilité de la décision de ne plus faire partie de la coalition majoritaire) qui pondère le gain anticipé d’une telle décision, soit un gain brut futur u(b) actualisé à un facteur \beta < 1 et un coût actuel \nu(s,b). Une explication plus littéraire serait de considérer les déterminants de la stratégie de M. Chabat à travers les bénéfices futurs qu’il attend de sa décision de retrait, et des coûts qui s’en suivent (perte de présidence du Parlement, de certaines commissions parlementaires, de postes ministériels et postes dérivés, etc.) et qu’il sous-pèse face aux gains actuels dans la coalition, notés u(s).

Une transformation de l’expression du score de gain/pénalité en fonction du coût de retrait et des probabilités assignés à cette stratégie donne donc:

\dfrac{1-\pi}{\pi}u_s(s)-\beta u_s(b)=\nu_s(s,b)

Cela signifie que moins la menace de retrait est crédible, plus le coût de celle-ci est important, une logique que l’on peut traduire en politique comme étant la pénalité en termes d’image médiatique, et de détérioration de la confiance que placent les membres de l’Istiqlal dans les décisions de leur chef, ainsi que l’affaiblissement de sa position si le menace ne donne pas les résultats escomptés, et se retrouve obligé à renégocier des portefeuilles ministériels moins nombreux et/ou moins prestigieux. Suivant son aversion au risque entraîné par cette incertitude, M. Chabat pourra ou non choisir de mettre à exécution sa menace.

Aversion_Chabat

Il s’avère ainsi, comme le montre le graphe ci dessus, que plus M. Chabat est averse à cette confrontation, plus il est paradoxalement incité à participer d’une stratégie d’escalade, simplement parce que ses pertes seront mitigées lorsque ses menaces sont crédibles (ce que les médias semblent relayer allègrement) Le même comportement peut être attendu si M. Chabat cherche explicitement une confrontation, auquel cas la crédibilité de la menace n’est plus à démontrer. Les deux cas divergent cependant sur la vitesse à laquelle la crédibilité de la stratégie de retrait se mesure en réduction de pénalité en cas de réalisation.

Et c’est là la conclusion du second argument qui me pousse à croire que l’Istiqlal n’est pas foncièrement crédible dans ses velléités de retrait du gouvernement: à moins de supposer un degré infini d’impatience, la sortie du gouvernement dès 2013 signifie un minimum de 3 ans en opposition, où M. Chabat sera pauvre en prébendes qu’il accorderait à ses alliés et rivaux pour asseoir sa suprématie. Dans ce contexte, la seule option viable serait de tabler sur une défaite importante du PJD en 2016 – ce qui est sans compter sur l’écart important en voix que l’on peut recenser.