The Moorish Wanderer

Qui “Sur-Performe”? Politiques ou Technocrates?

Un très récent papier de l’excellent Alan Blinder (et Mark Watson) sur les performances économiques des Etats-Unis sous les présidences respectives des Démocrates et Républicains depuis H. Truman n’a pas manqué d’exciter ma curiosité sur l’opportunité de se livrer à un exercice similaire: est-il possible de distinguer les caractéristiques propres aux différents chefs de l’exécutif depuis 1961 qui influent sur la croissance au Maroc? Bien sûr je ne serai pas capable de reproduire le niveau d’analyse de la référence, mais certains résultats sont assez intéressants pour lancer la discussion adaptée au contexte marocain: un politicien élu est-il capable de créer les bonnes conditions pour une croissance harmonieuse et une gestion exemplaire des finances publiques? et si c’est le cas, peut-il créer de meilleures conditions en comparaison avec un Premier Ministre technocrate?

14 Chefs de Gouvernements se sont depuis 1961, autant de politiciens que de technocrates.

14 Chefs de Gouvernements se sont depuis 1961, autant de politiciens que de technocrates.

Une première comparaison semble donner à priori donner un léger avantage à l’option technocratique: à croissance constante, l’inflation et le déficit budgétaire sont inférieurs, tout comme la création moyenne d’emplois est légèrement supérieure. Cependant, ils sont plus enclins à laisser la dette s’accroître, et la position extérieure du Maroc est légèrement moins bonne, et tout ceci en comparaison avec les performances de l’économie domestique sous un exécutif élu.

En quoi cet exercice peut-il être pertinent au contexte politique du Maroc? Il est vrai qu’avant Février 2011, il était admis que le PAM opérerait un contrôle complet sur l’appareil législatif et le gouvernement après les élections prévues en 2012. A côté, il y a eu (et il y a toujours) un argument admis au Maroc que les technocrates peuvent s’occuper mieux des affaires publiques du pays. Cet argument peut même être consciemment véhiculé par un politicien élu, comme M. Ahmed Réda Chami. Il est supposé qu’une petite équipe de dirigeants experts dans leurs domaines respectifs sont mieux à même de prendre les meilleures décisions pour l’avenir de notre pays, précisément parce qu’ils sont compétents, mais surtout parce qu’ils sont libres de toute attache partisane qui pourrait les contraindre à des décisions de court-terme ou biaisées en faveur d’intérêts factionnaires.

On peut aussi détailler les performances de sous-groupes particuliers, notamment si les partis de la Koutla, ou ceux qui étaient à l’opposition avant de devenir un parti de gouvernement

Indicateur Koutla Opposition Technocrate
PIB 4,45% 4,03% 4,31%
Inflation 2,11% 2,25% 3,57%
Dette 59,95% 65,00% 67,51%
Déficit -2,91% -4,27% -4,93%
Emplois 97 670 74 464 159 730

L’intérêt de cette décomposition additionnelle par étiquette partisane est de présenter un résultat qui contredit les résultats initiaux, qui semblent suggérer qu’un exécutif technocratique délivre, à croissance égale, un rythme supérieur de création d’emplois, un niveau de prix plus modéré, et un déficit budgétaire plus soutenable. Le tableau ci-dessus suggère que l’identité partisane  de l’exécutif compte beaucoup dans la différence de performances des indicateurs sélectionnés. Et en faisant le lien avec les graphes plus haut, on peut conclure que les partis non-Koutla (y compris le PJD) ont tendance à exhiber des résultats médiocres qui abaissent la moyenne ‘partisane’, particulièrement en matière de prudence budgétaire et du coût de la vie. Les résultats sont cependant consistants en création moyenne d’emplois, où les périodes sous exécutif technocrate produisent systématiquement une création supérieure d’emplois statistiquement significative en comparaison avec tous les types de politiciens.

Mais ces résultats restent toujours incomplets: qu’en est-il des effets, bénéfiques ou non, hérités par un type de gouvernement du précédent? Il est possible de soutenir que la transition d’un type d’exécutif à l’autre peut profiter ou pénaliser le nouveau Chef de l’Exécutif.

Indic. Tech à Pol Pol à Tech Moyenne
PIB 5,03% 4,25% 4,30%
Inflation 5,04% 3,76% 4,65%
Dette 53,28% 69,41% 62,96%
Déficits -5,07% -4,70% -5,76%
Emplois 131 296 167 349 149 610

En moyenne, un exécutif partisan qui succède à un Chef de Gouvernement technocrate hérite une croissance supérieure à la moyenne de 1961-2012, mais aussi d’une inflation plus élevée. On peut ainsi déduire que la création d’emplois qui à priori est plus importante sous un exécutif technocrate est héritée du prédécesseur politique, tout comme le déficit budgétaire modéré, mais aussi le taux d’endettement plus élevé dans un sens que dans un autre.

Ces résultats doivent cependant prendre en compte la contrainte de la conjoncture internationale: il est possible de soutenir qu’une conjoncture mondiale défavorable peut anéantir les efforts du Premier Ministre en poste, quelque soit son étiquette. En retenant deux indicateurs principaux (prix du Pétrole et des Phosphates) il s’avère que les probabilités de différences en variations de prix pour les deux matières premières sont largement négligeables pour exclure un quelconque effet exogène sur la performance de l’exécutif. On note cependant que les Premiers Ministres issus de la Koutla bénéficient d’un léger avantage sous la forme d’une moyenne inférieure de 4.5% en variation de prix du pétrole en comparaisons avec les autres Premiers Ministres politiques et technocrates.

Que peut-on alors conclure? Les politiques semblent bénéficier d’un avantage assez significatif pour les indicateurs bruts de performance économique, mais ce faisant, ils génèrent plus d’inflation et de déficit par le fait d’une politique probablement activiste. Les technocrates quant à eux se trouvent aux commandes de périodes économiques moins expansives, mais leurs résultats propres restent modestes en comparaison avec ceux produits par les politiciens lorsque la transition se fait dans le sens opposé. On note aussi qu’au sein même du pool des Chefs de l’Exécutif politiciens, les membres de la Koutla font mieux: une forte croissance est 60% plus probable sous un leadership Koutla, de même pour de bas niveaux d’inflation et de déficit budgétaire.

L’argument de la supériorité technocratique est donc sérieusement contesté, dans la mesure où rassembler la meilleur équipe d’experts ne produit pas forcément les meilleurs résultats, ni ne permet forcément de mettre l’économie sur les rails de la reprise. D’un autre côté, il est possible d’argumenter factuellement que la vénalité politique d’un Premier Ministre élu, autrement dit, sa dépendance d’une fragile coalition d’intérêts, le force éventuellement à faire des choix de compromis entre popularité instantanée, et l’espoir de se maintenir au pouvoir aux prochaines élections. Il semble ainsi que l’incitation d’instabilité électorale délivre de meilleurs résultats.

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