The Moorish Wanderer

Pour l’Austerité Vertueuse

Posted in Dismal Economics, Flash News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 31, 2013

Le Projet de Loi de Finances 2014 a consacré pour la première fois depuis les années 1990 des mesures que l’on peut considérer comme relevant d’une politique d’austérité enfin assumée. A part les objections valides sur l’échec à présenter une politique de consolidation équitable, il est difficile de préconiser autrement, dans un contexte d’essoufflement des politiques de relance et de détérioration de la position nette extérieure du Maroc.

Paradoxalement, les sources de la croissance économique sur la décennie passée sont à l’origine des problèmes actuels: depuis 2000, la consommation de biens importés domine systématiquement la production locale. L’immersion de plus en plus marquée du Maroc dans les flux d’échanges de biens et services, illustrée par les nombreux accords de libre-échange signés par le pays, en attestent. En un sens, il est normal d’anticiper par la suite un choix marqué chez les consommateurs vers les produits importés, plus variés, plus convenables, moins cher, et peut-être plus simplement, plus disponible.

XM_IRFCeci n’est pas particulièrement préoccupant, si ce n’est que notre capacité à fournir la consommation des ménages d’autres pays qui se dégrade sensiblement, et à côté, un déclin sensible dans la production industrielle locale: ceteris paribus, une augmentation mensuelle de 1% de la demande domestique pour les biens importés entraîne une détérioration de la production industrielle de 5.4%, bien plus que l’effet bénéfique sur une période analogue d’une demande extérieure, soit 4.7%, une différence due à la persistance plus longue du premier par rapport au second.

Plus simplement, le graphe montre l’arbitrage constant qui détermine notre compétitivité, et explique la source de nos problèmes: nos importations sont des concurrentes directes de la production industrielle domestique, et nous ne sommes plus assez compétitifs pour nous permettre le train de vie actuel.

La mention du déclin de l’appareil industriel n’est pas une nostalgie déplacée: les secteurs manufacturiers sont reconnus générer des opportunités d’emploi assez stables dans le temps, mais aussi, et peut-être plus important, de générer des effets d’apprentissage qui permettent de passer graduellement vers des technologies et des biens plus sophistiqués. En ce sens, l’ouverture du Maroc sur le monde a mis à nu la faible compétitivité de l’appareil industriel domestique, affaibli d’autant plus par le vigueur des importations de biens consommables. Qu’a fait le Maroc depuis les années 2000? De nombreuses politiques sectorielles ont été annoncées, puis appliquées. Le comportement de la production industrielle sur les vingt dernières années suggère un échec retentissant.

Quelle solution alors?

Durant les années 1990, la contribution du résidu de Solow, en clair l’effet-productivité dans la croissance du PIB a été négative, un signal qu’il y a eu un effet de “dés-apprentissage” dû à la désagrégation du système productif pré-crise lors des années 1980. “The Great Unlearning“, un papier passionnant sur les raisons potentielles du retard de l’Italie par rapport à d’autres pays de la zone Euro, comme la France ou l’Allemagne. Les conclusions des auteurs suggèrent l’inexistence d’incitations propres à motiver la force de travail comme étant une raison pertinente. Il est probable que des raisons additionnelles devraient être discutées, comme l’effet de la taxation sur le taux de participation de la population active sur le marché du travail.

Le principe d’une politique d’austérité vertueuse est basé sur l’arbitrage entre une croissance affaiblie sur le court et moyen terme, et l’amélioration des perspectives sur une période temporelle plus longue, en apurant l’économie dans son ensemble des comportements (et incitations) qui conduisent aux difficultés auxquelles nous faisons face actuellement. Cela signifie aussi prendre des décisions potentiellement impopulaires – encore que d’autres mesures d’austérité peuvent équilibrer le programme de consolidation en produisant des effets d’équité fiscale, par exemple. On se propose donc de comparer l’évolution de trois instruments de politique fiscale sur des agrégats d’intérêt.

I. Politique Fiscale:

sous certaines conditions, la taxe la moins “intrusive” à la disposition du gouvernement est l’instrument de la TVA (par abus de concept, toutes les taxes sur la consommation inscrites au BGE) car les ménages peuvent ajuster leurs habitudes de consommation sans grande incidence sur les fondamentaux économiques. A court terme, une augmentation permanente de la TVA peut pénaliser la croissance, particulièrement lorsque celle-ci devient tributaire de la consommation des ménages. Les conditions d’un effet-TVA vertueux résident dans l’adoption d’une taxe spécifique aux paniers de consommation plutôt que des catégories de biens; sur ce principe, une augmentation permanente revient à pénaliser le consommateur dans sa préférence pour les biens importés ou non échangeables, améliorant ainsi la position nette extérieure de l’économie dans son ensemble. D’autres résultats positifs sont représentés sur le graphe ci-dessous:

Réaction d'agrégats en pourcentage de déviation

Réaction d’agrégats en pourcentage de déviation (ex: réaction initiale de l’emploi à 5%)

Une augmentation permanente dans l’impôt sur la consommation (exprimée ici en taux de croissance) donne des résultats globalement positifs sur l’investissement privé, la position nette extérieure et l’emploi, pour la sphère privée, ainsi qu’un léger déclin dans la population en quête d’emploi. Le raisonnement derrière ces réactions se trouve principalement dans l’effet de substitution qu’exerce la TVA sur les habitudes de consommation, en faveur d’une épargne locale plus importante et donc des plans de production plus ambitieux. Cela revient aussi à réduire la dépendance de la consommation agrégée aux importations. L’effet à court-terme sur le déficit budgétaire est plus ambigu, puisqu’il s’améliore rapidement durant la première année, avant de se dégrader durant les années suivantes, un résultat lié au déclin irrémédiable sur le PIB.

Le choix derrière une augmentation régulière et permanente dans la taxe sur la consommation crée aussi deux mécanismes qui améliorent à long terme la compétitivité du Maroc: dans un premier temps, l’affaiblissement de la croissance du PIB (de l’ordre de près d’un point de croissance) est à mettre sur le compte de la consommation domestique, mais d’un autre côté, les termes de l’échange s’améliorent rapidement durant les premiers trimestres, et se stabilisent à un niveau légèrement supérieur aux performances initiales.

Des résultats similaires mais de magnitudes différentes sont obtenus lorsque le gouvernement décide d’affecter la pression fiscale sur les revenus ou en introduisant une réforme sur les cotisations sociales, sauf pour le chômage, où une nouvelle population devient demandeuse d’emploi – un des indicateurs préoccupants étant le taux d’activité, anormalement bas et recouvrant difficilement de la chute brutale enregistrée aux alentours de 2000. Il serait facile de succomber à la tentation de croire qu’une baisse du taux de chômage serait un bon indicateur, quand une proportion inquiétante de la population en âge de travailler décide (ou est contrainte) à rester en dehors du marché du travail.

II. Politique de Dépenses Gouvernementales

La décision prise en fin d’année d’annuler certaines dépenses d’investissement aura certainement un impact négatif sur la croissance, et les résultats d’études très exhaustives sur le sujet conclut à une mauvaise austérité que de décider d’une réduction, même temporaire, des programmes d’investissements publics, par le double effet qu’ils exercent sur les choix des agents privés et le manque à gagner en matière d’extension de l’appareil productif.

IRF_GIOn constate ainsi que pour une légère amélioration immédiate du déficit budgétaire, des effets négatifs plus importants ou plus persistants dans le temps sont observés sur l’emploi, les flux d’investissement privés (et d’investissements étrangers) s’en ressentent aussi. Il est donc impératif que toute politique de consolidation devrait éviter de céder à la tentation de la facilité de réduire le déficit budgétaire en réduisant son programme d’investissements dans les infrastructures publiques.

III. Contrôle des Dépenses de Fonctionnement

FoncPubL’effort consenti pour le programme de départ volontaire en 2005 a généré une certaine stabilité dans le poids de la masse salariale publique dans le PIB. Cet effet a cependant été rapidement effacé, ironiquement non pas par de nouveaux recrutements (parfois nécessaire pour pallier au départ définitif d’experts) mais par des valorisations importantes des traitements moyens – la masse salariale depuis 1990 a été tirée à seulement 40% par de nouveaux recrutements, et à 30% depuis 2006.

le contrôle des dépenses de fonctionnement revient donc à agir sur deux leviers pour réaliser une bonne politique d’austérité: adopter une approche de contrôle de recrutement – par exemple en annonçant une cible pluriannuelle de postes ouverts, ou présenter de nouvelles modalités de rémunérations qui mettent en ligne le traitement moyen avec les rémunérations offertes dans le reste de l’économie privée.

La dualité entre les deux rémunérations est préjudiciable à l’économie dans son ensemble: sur la période 1990-2012, le traitement moyen a augmenté en moyenne annuelle de 7%, bien plus que l’inflation moyenne de 3% ou encore la croissance réelle du PIB de 3.76% sur la même période. D’autres effets pervers sont à mettre au compte de cette généreuse rémunération:

– Les effets de distorsions sur le marché du travail créés par la disparité de rémunération entre secteurs privé et public entraîne une dépression des salaires privés, ainsi qu’une incitation soit à demander de préférence un emploi dans le secteur public, ou à rester en dehors du marché du travail, au sein de la population inactive mais en âge de travailler.

– La baisse du chômage qui peut suivre un effort de recrutement dans la fonction publique est très relative, et se dissipe très vite dans le temps, tout en créant une charge durable dans le temps, en termes de rémunération actuelle et future, ainsi que des questions de pension de retraites.

– Les distorsions sont plus importantes sur les revenus que sur le recrutement en lui-même, ce qui implique qu’un contrôle efficace et équitable des dépenses de fonctionnement passe d’abord par un gel (en termes réels) de la masse salariale, puis de l’imposition d’une limite sur les recrutements offerts dans la fonction publique. Une réduction forcée de la masse salariale en renvoyant des fonctionnaires, si elle peut servir d’outil de discipline quant aux prestations qu’offre la fonction publique, résulterait d’une augmentation excessive du chômage sans avantages immédiats particuliers.

Ces mesures restent tributaires à la crédibilité d’un programme de consolidation fiscale, mais elles doivent toujours être motivées par la nécessité de faire de l’appareil productif domestique un outil compétitif à l’international. La taille du Maroc ne lui permet certainement pas de se maintenir dans l’état actuel de fuite en avant.

Les PME sont-elles Malheureuses?

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 19, 2013

Dans un contexte de contraction des liquidités disponibles, les PME sont réputées souffrir les premières. Est-ce vrai?

Depuis le deuxième trimestre 2008, la croissance tendancielle de l’agrégat M3 a entamé un déclin sensible, et à côté, les crédits alloués aux Petites et Moyennes Entreprises (PME) baissent en rapport à ceux affectés à des entreprises ou sociétés plus grandes. Il faut aller au-delà des chiffres à priori rassurants: il est vrai qu’en presque 11 ans, les crédits bancaires on augmenté en moyenne annuelle de 12.2%, les PME ont enregistré une croissance annuelle moyenne de 6.44%, contre 10.5% pour les grandes entreprises. Pourtant, les PME sont perdantes à partir du deuxième trimestre 2008.

Inflexion de la croissance structurelle M3 et baisse continue des crédits relatifs affectés aux PME

Inflexion de la croissance structurelle M3 et baisse continue des crédits relatifs affectés aux PME

Le principal argument que le banquier orthodoxe sortirait en ces temps difficiles est que la PME exhibe plus de risques de défaut que des structures plus larges. Ce qui est probablement vrai pour une agence ne peut cependant s’appliquer à une économie dans son ensemble, et reste très ténu sur le lien de cause à effet. Après tout, un autre argument peut être défendu, selon lequel le rationnement du crédit, opéré par des banques qui font face à un déficit de liquidité, qui est à l’origine du brusque changement de profil de risque des PME. En l’occurrence, un choc exogène est amplifié par le comportement des banques, particulièrement aux dépends des petites structures.

Pour démontrer la validité de cette proposition, on peut discuter de l’effet généré par quatre types de chocs généraux, dont un global ou importé. L’idée est de comparer la réaction des crédits affectés aux deux types d’entreprises, et d’essayer d’en tirer des conclusions quant à la pertinence des deux arguments présentés plus haut.

Le table ci-dessous résume les effets adverses ou positifs sur les crédits PME et Grandes Entreprises;

Type de Choc PME Grandes E/ses
Prix du Pétrole +
Gouvernement
Pol. Monétaire +
Effet Défaut +

L’effet le plus trivial est dit effet d’éviction, dans ce cas l’augmentation temporaire des dépenses gouvernementales: les liquidités accaparées par les émissions continuelles de bonds du Trésor sont ponctionnées sur les crédits demandés par les agents privés. Comme on peut le voir dans la série de graphes ci-dessous, l’effet d’éviction chez les PME subsiste largement après une année, contrairement aux grandes structures, dont les crédits recouvrent relativement plus vite.

L’autre effet contre-intuitif est la réaction des crédits PME à un choc de défaut: à l’échelle d’une seule PME, l’état de ses finances a un impact quasi-nul sur les probabilités de défaut au niveau de l’économie dans son ensemble. Cette assertion n’est pas valable dans l’autre sens, puisqu’un changement dans le risque agrégé de défaut peut déterminer les banques créditrices à revoir les profils de risque qu’elles dressent de leurs PME clientes.

Il semble ainsi que les crédits bancaires PME réagissent favorablement, encore qu’il est possible d’expliquer cela par un biais de sélection, les PME les plus fragiles déposent rapidement leurs bilans, et les seuls crédits bancaires survivants sont ceux d’entreprises dont la santé financière est sans reproche. L’effet est inverse chez les grandes entreprises, ce qui permet de présenter une troisième piste d’explication, à savoir que le risque de défaut est principalement localisé chez ces entreprises – plutôt que leurs consœurs de taille minime – et souffrent donc plus du choc adverse dans la perception du risque;

l’effet du prix du Pétrole -une approximation de choc importé – sur les crédits bancaires est assez intéressant, car les grandes entreprises semblent bénéficier d’un choc adverse importé. Les PME, étant de petite taille, sont assez sensibles à des chocs de large magnitude, au contraire des grandes structures qui peuvent négocier des assurances contre ce type d’évènements.

IRF_PME_E

Réaction des crédits PME & Grandes Entreprises à quatre types de chocs. (périodes mensuelles)

Une politique monétaire restrictive résulterait d’une inversion des deux courbes sur le graphe en dessous à gauche: par exemple, les grandes entreprises recouvrent très vite leurs niveaux de crédits, moins de 6 mois après l’annonce d’un ajustement à la hausse du taux directeur de 10 points de base.

A l’inverse, les PME, dont les crédits augmentent rapidement dans l’immédiat enregistrent un effet négatif marqué et persistent dans le temps. en l’absence d’une théorie micro-fondée, on ne peut que spéculer sur un effet d’accumulation chez les PME immédiatement après l’annonce de la décision monétaire, mais dont l’avantage est annulé très rapidement et devient négatif sur une période assez conséquente.

Peut-on donc conclure qu’il y a discrimination contre les PME? Sur la base des indicateurs retenus plus haut, oui. l’effet d’éviction en général joue en défaveur des crédits privés, mais les PME en souffrent plus, ce qui semble paradoxal lorsque le gouvernement annonce qu’il souhaite soutenir les petites structures, il prend d’une main ce qu’il donne de l’autre.

En comparaison avec le risque de défaut, il semblerait que les banques ne basent pas leur rationnement sur une perception du risque, car ce dernier jouerait en faveur des PME. Ces dernières sont handicapées par leur structure intrinsèques qui les rend fragiles à des chocs importés, ainsi qu’aux politiques monétaires restrictives, en plus de l’effet d’éviction discuté plus tôt.

Le choix de l’indicateur du crédit PME relatif à celui des Grandes Entreprises n’est pas fortuit: dans un monde ‘parfait’, les banquiers devraient être graduellement indifférents à prêter 100.000 dirhams à une seule entreprise  ou 1.000 à 100 boîtes. En période d’incertitude ou de sous-liquidité, il est plus pertinent de prêter à une multitude plutôt qu’à une seule grande structure, car à probabilité égale de défaut, le profil de risque est diversifié sur plusieurs petites structures. Pourtant, ce n’est pas ce qui se passe: les PME sont pénalisées plutôt qu’avantagées.

La législation interdit aux banques de discriminer ouvertement vis-à-vis leurs clients en matière d’allocation de crédits. La principale raison avancée pour refuser les crédits aux PME est leur profil supposé risqué. Or il s’avère, à la lumière des résultats présentés plus haut, que ce risque de défaut n’est pas la raison du rationnement de crédit contre les PME, mais plutôt la résultante de l’appareil productif de petites structures, ainsi que leur sensibilité aux variations en politique monétaire.

La Fin de la Récré

Posted in Flash News, Moroccan ‘Current’ News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 14, 2013

Il y a la lettre de la loi, son esprit, et l’interprétation bureaucratique qu’on en fait. Les pays démocratiques les plus avancés font régulièrement face à des débats passionnés sur la protection de l’anonymat des données individuelles électroniques, et l’opinion publique oblige les autorités à fournir des garanties crédibles. Quand c’est l’administration d’un pays à tradition peu démocratique qui se donne les moyens légaux de collecter ces données, ou plus préoccupant, cherche à se donner une couverture légale pour les bases existantes, une certaine dose de scepticisme quant à ses bonnes intentions est de mesure.

@houdac sur Twitter semble être la première à souligner la publication de l’avant projet du Code Numérique, qui vient en complément de la loi 09.08

(Edit: @zi_agharabo rapporte plus tôt dans la journée un article de goud.ma sur l’avant projet en question)

 

En particulier, on peut lire, p.13:

Article 24

L’exercice de cette liberté ne peut être limité que dans la mesure requise, d’une part, par le respect de la dignité et de la vie privée de la personne humaine, de la liberté et de la propriété d’autrui, du caractère pluraliste de l’expression des courants de pensée, d’expression et d’opinion, et d’autre part, par le respect de la religion musulmane, de l’intégrité territoriale, le respect dû à la personne du Roi et au régime monarchique ou à l’ordre public, par les besoins de la défense nationale, par les exigences de service public et par les contraintes techniques inhérentes aux moyens de communications numériques en ligne

Cet article résume toutes mes appréhensions quant à la facilité de tourner ce projet de Code en instrument de contrôle des opinions dissidentes: d’une part, on admet l’exercice de liberté d’expression et de pluralisme, un exercice qui reste sujet au triptyque sacré usuel. L’innovation est que notre système de justice, peu enclin à s’engager dans une lecture libérale des textes de loi en matière de liberté d’expression, devient potentiellement équipé d’un texte de loi spécifiquement désigné pour réprimer les opinions dissidentes, cette fois sur la toile.

Il est difficile de présenter une critique exhaustive de cet avant-projet, d’abord parce que je ne suis pas juriste, ensuite parce que ce document ne compte pas que des dispositions liberticides: il y a une première tentative de règlementation du E-commerce pour lequel le code de commerce actuel est cruellement obsolète, et plus important peut-être, la protection des mineurs sur internet. Mais sur les 48 pages du documents, la première partie impose des restrictions sur les fournisseurs d’accès à internet, ainsi que les individus connectés telles qu’il est difficile de ne pas y voir une tentative d’imposer la lourde main de la loi sur l’un des derniers carrés récalcitrants d’expression de dissidence.

Mais je souhaite revenir sur le point de la protection des données individuelles. La réponse de M. Boubker Badr sur ce point a fait état du rôle de la Commission Nationale de Contrôle et de Protection des Données à Caractère Individuel (CNDP)

Sur ce, j’ai réussi à dénicher les délibérations publiées sur le site (très incomplet, rien de rassurant) de la CNDP. Mon argument est qu’une instance sans réputation crédible à se mettre du côté de l’individu (du consommateur, contribuable, client, etc…) ne fournit aucune incitation particulière pour les administrations publiques à exercer une certaine modération non seulement à compiler des bases de données, mais aussi à ne pas partager leurs données locales.

La conjonction des limites de la loi protégeant les données individuelles et celle de cet avant projet – s’il est présenté et voté avec les dispositions actuelles- risque non seulement de sanctionner légalement des bases de données très intrusives déjà existantes, mais dans le processus fournir l’argument légal pour empêcher les individus d’avoir connaissance de l’existence de ces données.

Entre 2012 et 2013, la CNDP a publié sur son site 18 délibérations, dont seulement deux en lien avec des départements administratifs. En particulier, l’interprétation qu’elle fait de l’article 4 de la loi de référence:

Article 4

Le traitement des données, à caractère personnel ne peut être effectué que si la personne concernée a indubitablement donné son consentement à l’opération ou à l’ensemble des opérations envisagées. Les données à caractère personnel objet du traitement ne peuvent être communiquées à un tiers que pour la réalisation de fins,directement liées aux fonctions du cédant et du cessionnaire et sous réserve du consentement du préalable, de la personne concernée. Toutefois, ce consentement n’est pas exigé si le traitement est nécessaire :

[…]d) à l’exécution d’une mission d’intérêt public ou relevant de l’exercice de l’autorité publique, dont est investi le responsable du traitement ou le tiers auquel les données sont communiquées ;

L’alinéa (d.) est suffisamment vague pour que chaque département administratif au Maroc commence à compiler des données, et surtout à se donner une couverture légale pour des fichiers potentiellement déjà existant, sous couvert d’une mission d’intérêt public. La communication de la CNDP sanctionne en acceptant:

La Commission, consciente que les cinq administrations en question sont investies d’une mission d’intérêt public, et que toute communication de données entre elles a pour finalité légitime la lutte contre la fraude et l’évasion en matière fiscale, douanière, de changes, de recouvrement des créances publiques ou de sécurité sociale, estime, en vertu des dispositions de l’article 4 de la loi 09-08, que le consentement du contribuable n’est pas requis pour permettre à la Direction générale des impôts de transmettre ses données aux quatre autres administrations, sous réserve de respecter d’autres conditions énumérées dans le présent avis

Et la CNDP reconnaît elle-même la difficulté juridique à vérifier la légalité de l’échange de fichiers:

Constituer le prérequis juridique indispensable à l’examen par la CNDP de tout projet visant à établir un lien entre les traitements respectifs des cinq organismes concernés . En effet, il est d’un point de vue juridique difficile de se prononcer sur un traitement de données à caractère personnel qui à la base n’a pas été notifié à la CNDP suivant les dispositions légales en vigueur.

L’instance supposée défendre le droit à l’anonymat de l’utilisateur virtuel n’est pas capable d’assurer la menace crédible auprès des administrations publiques pour plusieurs raisons, entre autre son incapacité à imposer une décision de justice, autre que transmettre une plainte au Procureur (art. 37) qui n’est pas forcément recevable, car conditionnée par une démonstration de violation de la loi de référence.

Une série d’épreuves graduellement impossibles s’impose donc au citoyen anxieux de s’assurer que le bureaucrate ne constitue pas un fichier d’informations confidentielles formant invasion de sa vie privée: d’abord, établir l’existence d’un tel fichier. Difficile d’imaginer l’administration publique reconnaître l’existence d’un fichier, car la second étape l’oblige à défendre devant la justice la nécessité à le garder secret. La troisième étape est de convaincre le système judiciaire que ces bases doivent soit être publiques, soit ne pas exister.

Quelque part dans les hauts cercles administratifs quelqu’un a eu l’idée de réglementer les Internets marocains. Il est raisonnable d’anticiper que les dispositions actuelles seront maintenues dans leurs grandes lignes et présentées au Parlement pour un vote acquis d’avance. Et le Léviathan continuera à nous étouffer.

Le Corps Electoral, Circa 2013

Posted in Intikhabates-Elections, Moroccan ‘Current’ News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 12, 2013

Sur le fil twitter de l’ancien Ministre des Affaires Etrangères, M. Saaddine Othmani:

Il est toujours agréable de trouver sur internet des bribes d’informations à priori publiques, mais dont l’accès est jalousement gardé, et dont la rareté oblige à une certaine créativité en matière d’inférences statistiques.

En l’occurrence, le Ministère de l’Intérieur a bien voulu mettre en ligne quelques aspects généraux des caractéristiques du corps électoral, sans pour autant se risquer à les mettre à disposition des citoyens sous un format exploitable, ou dans un  détail qui permet d’en faire une bonne interprétation. Mais je ne suis pas ingrat; comme disent les petits Martiens dans Toy Story: ‘Nous vous devons notre reconnaissance éternelle’.

J’ai souligné à plusieurs reprises que le corps électoral allait entamer un déclin irréversible si rien n’était fait pour motiver les générations les plus jeunes à s’inscrire massivement, voire à abaisser l’âge légal du vote pour associer le maximum d’individus au processus électoral. Les partis politiques de tout bord, comme l’administration, ne semblent pas être affectés outre mesure par cette tendance, il est même probable qu’ils en ignorent les conséquences (ou en anticipent les bénéfices, suivant l’opinion qu’on se forme du processus démocratique) et j’en veux pour exemple les articles triomphalistes produits lors du renouvellement des listes avant chaque consultation électorale. L’économiste en Juin 2009 rapporte:

Coup de jeune pour le corps électoral! Les moins de 35 ans constituent 32% des 13.360.219 personnes appelées à voter ce vendredi 12 juin. Principale raison: l’abaissement, initié par le Souverain en octobre 2008, de l’âge d’éligibilité à 21 ans au lieu de 23.

Alors que le journal Aufait Maroc déclarait en Mai 2011:

Deux tiers des demandes émanent des jeunes

[…] Devant cet apparent engouement pour le prochain rendez-vous consultatif, Hassan Aghmari ne pouvait que qualifier ce score d’“encourageant”. La même source précise que les deux tiers des demandes d’inscription sur ces listes ont été présentés par les jeunes: en effet, la tranche d’âge 18-25 ans a dépassé 43%, et le pourcentage de ceux âgés de moins de 35 ans s’est situé à 66%.

À en croire Hassan Aghmari, 56.000 demandes d’inscription ont été enregistrées quotidiennement, un “taux qui n’a jamais été enregistré auparavant”.

Or une brève représentation graphique du corps électoral comparée à la population adulte (âgée de 18 ans et plus) montre que l’écart se creuse, un phénomène qui est supposé être bloqué par ce “rajeunissement” du corps électoral. Le résultat est un retour de la taille du corps électoral à un niveau inférieur à 2002.

Le déclin de la population inscrite est imputable au désintérêt des jeunes en âge de voter à s'inscrire.

Le déclin de la population inscrite est imputable au désintérêt des jeunes en âge de voter à s’inscrire.

On constate par exemple qu’en l’espace des deux consultations électorales en 2011, le corps électoral enregistrement une perte nette de presque 30.000 individus enregistrés – en moins de six mois. Le même raisonnement qui sous-tend l’explication du déclin brutal dans la population inscrite entre 2007 et 2009 contredit la ligne fréquemment sortie en rapport avec le rajeunissement du corps électoral avec des faits sommaires: une prépondérance de plus en plus significative des individus âgés de plus de 30 ans, et un non-remplacement des électeurs décédés par les nouveaux inscrits.

En supposant une évolution stable des facteurs conduisant à la radiation effective du corps électoral, c’est-à-dire suivant les dispositions de la loi 57-11, principalement le décès et les peines privatives des droits civiques, il n’est possible d’expliquer le déclin du taux d’inscription des adultes que par un refus ou un désintérêt chez les premiers votants, en l’occurrence les jeunes âgés entre 18 et 25 ans à s’inscrit sur les listes. Pour tester cette hypothèse, on compare simplement cette catégorie avec les données de la décennie passée, et en utilisant les statistiques produites par B. Lopez Garcia:

  2002 2007 2013
Inscrits 15,58% 9,00% 7,00%
Pop. Totale 14,20% 14,02% 13,44%
Pop. Adulte 23,16% 21,73% 19,67%

(Note: le taux d’inscrits âgés entre 18-25 ans est inféré sur la densité de la population totale et celle âgée entre 20 et 30 ans  en 2002)

La tendance est assez robuste pour conclure que l’indicateur souvent retenu par les médias et les autorités – la population inscrite âgée de moins de 35 ans est fallacieux, car il masque la détérioration du renouvellement de la population inscrite, et donc le désintérêt (par militantisme ou ennui) des jeunes marocains qui arrivent régulièrement en âge d’exercer leurs prérogatives civiques.

Le Nivellement Par la Moyenne

Posted in Moroccan ‘Current’ News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 11, 2013

Cette expression est très chargée, et pourtant elle désigne admirablement l’ambition du système éducatif marocain: le but est de faire dans du nombre pour améliorer des indicateurs quantitatifs bruts, sans trop s’intéresser aux répercussions futures d’un tel choix public.

Comme précisé dans un post précédent, le Maroc a fait des efforts remarquables en augmentant la population inscrite dans le système éducatif, en valeur absolue et en comparaison avec les moyennes régionales, mais ce faisant, il y a eu dégradation sensible de la qualité de l’enseignement, ou en tout cas une stagnation dans les résultats positifs attendus, que ce soit en termes de performances académiques, ou en mobilité scolaire.

On entend très régulièrement des plaintes quant à la détérioration presque irréversible de la qualité d’enseignement, le niveau des élèves ou celui du corps professoral en particulier. Une observation peut-être valable, mais qui semble ignorer une caractéristique standard de ce type de service: les élèves des décennies passées étaient meilleurs car une sélection autrement plus forte (et peut-être inéquitable) était opérée. La qualité d’enseignement est naturellement meilleure lorsqu’elle est concentrée sur une population qui a subit un épurement assez brutal, à l’époque probablement dû au manque de moyens publics ou de motivation auprès des populations concernées. Une fois le principe d’une éducation massive et populaire acquis, et sans changements particuliers dans les objectifs du système éducatif marocain, il est trivial de s’attendre à un déclin de la qualité d’enseignement, lorsqu’on se concentre principalement sur des objectifs de quantité.

Cette critique est courante chez une certaine classe moyenne qui doit son ascension au capital symbolique qu’elle a amassé en suivant des études intermédiaires ou longues. Je suis conscient qu’il s’agit ici d’un jugement plus qu’une assertion basée sur des faits établis, mais en observant l’évolution du coût des dépenses d’éducation, particulièrement dans les grandes villes du Maroc, il est possible d’identifier une certaine préoccupation chez les ménages.

Dans sa grande majorité, l’enseignement au Maroc est un service public. La définition même de ce bien est son uniformité, ou en tout cas l’hypothèse sous-jacente de ce dernier est une certaine uniformité des aptitudes de la population scolarisée à diverses étapes du système éducatif. C’est d’ailleurs ce qui est supposé dans les critères de réussite, à travers la moyenne de 10/20. L’avantage de cette hypothèse est qu’elle est politiquement attractive, et répond aux attentes de la majorité: tous les individus ont des chances égales à l’entrée de la compétition (ou l’examen) or les règles du jeu sont claires; seuls les élèves capables d’obtenir la moyenne seront reçus. Cela revient donc à éliminer en moyenne près de la moitié des candidats.

Une première propriété prévue pour l’éducation comme service public ne tient pas: offrir un même service uniforme revient à une détérioration des chances de réussite d’une population conséquente, sans pour autant atteindre l’objectif initial.

La seule décision de se focaliser sur cet indicateur de réussite (et c’est le cas principalement lorsque les résultats du Baccalauréat sont annoncés) exclut de facto la moitié de la population inscrite – ceux dont les aptitudes intrinsèques délivrent une note inférieure au seuil uniforme. L’égalitarisme qui semble aller main dans la main avec la définition d’un service public produit donc deux résultats néfastes: d’abord une sélection moins féroce par le passé mais tout aussi discriminante, et la définition de la médiocrité comme étalon de mesure pour la majorité des élèves qui réussissent, ou ont le potentiel de réussir.

La tendance d'équilibre du taux de réussite, sur la base des données disponibles, reste très proche des 50%, une justification empirique de l'hypothèse d'uniformité qui domine l'enseignement marocain.

La tendance d’équilibre du taux de réussite, sur la base des données disponibles, reste très proche des 50%, une justification empirique de l’hypothèse d’uniformité qui domine l’enseignement marocain.

Pour s’en rendre compte, l’évolution du taux de réussite au Baccalauréat est une illustration très pertinente des limites de la doxa des choix éducatifs. Un calcul rapide permet ainsi de rejeter l’assertion que le taux de réussite des lycéens est en déclin, et d’admettre à la place que la structure du système élimine invariablement près de 50% des candidats.

Une réforme pertinente doit admettre que les aptitudes ne sont pas distribuées uniformément: des élèves dont les parents sont éduqués sont réputés offrir des chances meilleurs de réussite, de même que ceux qui offrent les conditions matérielles pour l’apprentissage (comme la présence de livres et de matériel pédagogique au foyer) peuvent obtenir des résultats significatifs: à titre d’exemple, le score TIMSS des élèves marocains qui disposent de ce soutien matériel est très proche de la moyenne mondiale, et largement supérieur à la moyenne nationale.

XDS

Une représentation inégalitaire permet paradoxalement à 63% de la population d’obtenir plus de 10/20, alors que la moyenne est de 50% dans un système uniforme.

C’est pour cela qu’on adopte une autre forme de distribution des notes: la moyenne est toujours de 10/20, mais les chances de réussite deviennent meilleures pour une population précédemment exclue. Les chances individuelles baissent en comparaison avec le système égalitaire, mais la population totale capable d’obtenir une note supérieure au seuil établi passe à plus de 60%, une amélioration significative en performance moyenne.

Or supposer cette distribution implique des inégalités naturelles dans les habilités individuelles des candidats. Au lieu de chercher à identifier les élèves capables d’atteindre la moyenne de 10/20, on s’intéresse aux inégalités indépendantes du niveau des examens présentés: imposer le même examen à des individus divers revient non seulement à exclure une tranche assez conséquente de la population capable de franchir le seuil d’examen, mais aussi à fournir des incitations adverses en posant la moyenne comme l’objectif ultime, plutôt que d’être un indicateur agrégé.