The Moorish Wanderer

Le Chômage, La Croissance.

Posted in Dismal Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on November 22, 2013

Je soulignais dans un post précédent la relation entre taux de chômage et volatilité du PIB, sans donner cependant d’histoire détaillée sur le lien entre les deux: certes, une volatilité faible de PIB suppose que les agents économiques sont plus confiants dans l’avenir, et en particulier pour le marché du travail, les contrats seront donc moins affectés par l’incertitude des évènements futurs, et donc suppose une réduction tendancielle du taux de chômage.

Comparaison Croissance PIB et Chômage. Sources: HCP, Banque Mondiale

Comparaison Croissance PIB et Chômage. Sources: HCP, Banque Mondiale

On compare donc l’évolution du taux de chômage à celle du PIB, et l’on remarque que si la relation est inverse, elle est tellement peu significative qu’elle ne peut être justifiée par un quelconque mécanisme économique: en effet, il n’est possible à cette relation d’expliquer que 3% de l’évolution historique du chômage, mais suppose que pour une croissance ‘optimale’ de 5%, le taux de chômage naturel (ou encore de plein emploi) serait proche des 6%.

Quels facteurs explicatifs peut-on alors invoquer pour expliquer l’évolution du chômage? Ou encore, comme expliquer la persistance de ce dernier en comparaison avec d’autres agrégats, notamment l’inflation? Dans le contexte d’une économie émergente comme le Maroc, trois effets candidats sont présentés et discutés: l’effet du progrès technique, l’évolution du taux de marge et les préférences des ménages.

Le progrès technique est souvent explicité comme un facteur important dans les fluctuations, mais l’effet considéré ici est le choc permanent de productivité; il est en effet établi que les chocs permanents sont autrement plus prépondérants dans les fluctuations d’une économie comme le Maroc. A première vue, l’effet d’un choc permanent de productivité est positif: l’économie dans son ensemble s’attend à une amélioration durable de sa productivité.

Ce n’est cependant pas le cas: lorsque les ménages et les entreprises anticipent une amélioration durable de la productivité agrégée, ils sont assurés (sous conditions de réalisation de cette tendance) d’un rendement croissant à leur travail ou à leur production. Le choix le plus logique est de baisser la production ou la quantité de travail offertes, puisque le même résultat sera obtenu pour un effort moindre. Tout se joue donc sur les croyances d’agents quant à l’évolution à long terme du progrès technique. Comme résultat, les ménages ajustent plus rapidement leurs plans de consommations que leurs revenus.

Qu’en est-il alors des effets de marge et des préférences de ménage? Il s’avère ainsi que plusieurs résultats assez contre-intuitifs qu’on discutera plus loin:

IRF_Table1) Le choc permanent a un effet négatif sur le PIB et la consommation: l’effet sur le second agrégat se vérifie dans les faits, la propension moyenne a consommer diminue dans le temps, quelque chose qu’une spécification sur un choc temporaire n’est pas capable de répliquer dans les niveaux observés.

2) Le taux de chômage ne baisse que marginalement avec le progrès permanent. Le raisonnement derrière est que le choc permanent affecte négativement d’autres agrégats qui conditionnement l’évolution du chômage. Cependant, le même mécanisme joue en défaveur de la quantité de travail offerte, avec une magnitude autrement plus importante. On a ainsi par exemple une bonne piste d’explication au déclin tendanciel du taux d’activité depuis la moitié des années 1990.

3) Le taux de chômage est positivement lié au processus décrivant l’évolution du taux de marge, lequel est un indicateur de pouvoir des entreprises sur la détermination des prix de leurs produits sur le marché domestique. Dans un contexte d’économie fermée, et en supposant une amélioration temporaire de leur pouvoir de marché (une concentration du nombre d’entreprises existantes, ou une législation en faveur des entreprises) résulte d’une dégradation du taux de chômage, mais pas d’amélioration substantielle du taux d’activité. Ce résultat nuance ainsi éventuellement des recommandations du type d’abolition du salaire minimum, ou encore de la constitution de Champions Nationaux si ceux-ci se focalisent sur le marché domestique.

4) D’un autre côté, un choc positif sur le taux de marge des entreprises affecte positivement la consommation; il y a ainsi un résultat néo-keynésien classique, où le taux de marge des entreprises est le moteur principal des programmes de stimulus fiscal, dont l’objectif final est de soutenir la demande agrégée. Or en comparaison l’effet du taux de marge sur la consommation et sur l’offre de travail, il s’avère ainsi qu’un programme de relance budgétaire ne débouche que sur une amélioration marginale du taux d’activité, et certainement une augmentation du chômage dans le temps.

5) Les chocs de préférences sont typiquement des changements temporaires dans les habitudes de consommation des ménages, par exemple un changement dans les allocations dans le panier de biens consommés; on constate ainsi qu’un changement dans les goûts de consommateurs augmentent la quantité de biens demandés. La diversité de biens augmente la quantité demandée. En lien avec l’observation faite quant à l’effet des chocs temporaires de productivité, il est tout à fait probable que la multiplication des biens offerts dans l’économie marocaine a contrecarré quelque peu la tendance à la baisse du pourcentage de la consommation dans la production agrégée.

En l’absolu, l’effet du progrès permanent est autrement plus important: la corrélation entre chocs permanents et taux de chômage est suffisamment importante pour considérer le lien comme significatif dans les données,  en tout cas pour la décomposition standard entre effets temporaire et permanent.

Corrélation Chômage Choc Perm. Choc Temp.
Chômage 1 -0,5025 -0,0697
Choc Perm. -0,5025 1 0,0874
Choc Temp. -0,0697 0,0874 1

La tendance à la hausse observée dès le début des années 2000 coïncide avec la baisse graduelle du taux de chômage, abstraction faite du taux de croissance enregistré sur la même période.

La réponse à la question qui a motivé ce post reste cependant incomplète; si l’on découvre que le taux de chômage significativement avec une anticipation de choc permanent de productivité, il est probablement plus compliqué de trouver le bon indicateur de ce choc permanent: s’agit-il d’un sentiment formé par les agents? s’agit-il d’une variable non observée qu’il faudrait  ensuite déduire?

L’autre résultat je crois assez important, est le lien entre le taux de marge et le chômage: il s’avère ainsi que la recette standard de relance, qui dépend d’un fort pouvoir de concurrence monopolistique chez les entreprises, est aussi potentiellement la cause d’une détérioration du chômage. Ceci permet ainsi de découpler les deux évènements, entre une politique budgétaire qui peut effectivement soutenir la demande agrégée, et une politique de soutien de l’emploi qui implique une dilution du pouvoir des entreprises à s’imposer sur les marchés de production et du travail.

2 Responses

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  1. Talal said, on November 22, 2013 at 16:09

    Un article intéressant, mais qui aurait plus d’audience s’il était plus simplifié
    2 commentaires et une remarque indirectement liée au sujet si tu le permets:
    1. La situation au Maroc et dans les pays émergents est assez particulière dans la mesure ou les premiers points de croissance sont d’abord naturels (démographie) puis surtout très intensifs. Donc un taux de 5%, que vous qualifiez d’idéal perd de sa superbe à mesure que les deux facteurs précédents sont importants. C’est pour cela qu’au Maroc par exemple les organismes internationaux parlent de ”croissance sans emploi”…
    2. Parler de relance c’est bien, mais avec les instruments actuels et l’ouverture, les effets deviennent de plus en plus limités. Je pense que le débat rigueur relance est aujourd’hui dépassé. On est de plus en plus dans une économie du savoir, de politiques sectorielles…

    La remarque:
    Aujourd’hui, après 2 siècles de capitalisme, 1% de la population détient 50% des richesses du fait de la prégnance des lobbies internationaux, surtout ceux de la finance de marché ainsi que des connivences entre politique et économique, à l’image de ce qui se passe chez nous…donc l’analyse détaillée est très enrichissante, mais elle l’est encore plus quand elle est placée sous le prisme des tendances globales, notamment par exemple le hold up international qu’ont fait les USA sur le système monétaire, l’Or…

    • Zouhair Baghough said, on November 23, 2013 at 17:41

      Merci pour le commentaire,

      Le lien entre croissance démographique et économique est très ténu, difficile à vérifier empiriquement à mon avis. Mais je suis preneur de référence sur le sujet, particulièrement:

      C’est pour cela qu’au Maroc par exemple les organismes internationaux parlent de ”croissance sans emploi”…

      “L’économie du Savoir” et les politiques sectorielles versent toutes les deux dans une certaine politique budgétaire activiste. Et dans le cas du Maroc, par sa taille et la structure des priorités budgétaires, l’un est impossible à réaliser, l’autre est infecté par les coalitions d’intérêts dominants.


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