The Moorish Wanderer

Mai 1963: Un Demi Siècle d’Élections Parlementaires

J’avoue, je confesse une obsession (saine) pour les statistiques des élections parlementaires du Maroc. Probablement parce que celles-ci sont si difficiles à compiler, mais peut-être aussi parce qu’elles semblent tellement mises en doute que tout usage cartésien serait immédiatement rejeté en faveur d’une analyse descriptive tout à fait recevable, mais monopolisant le discours analytique de notre histoire moderne. Il est probable aussi que nos politologues soient arithmophobes, mais enfin, il serait intéressant d’observer ce que le Maroc a produit comme paysage électoral au lendemain du 17 Mai 1963. Sur ce point, il convient de féliciter le doyen de nos parlementaires: M. Abdelouhed Radi a été élu la première fois en 1963, et semble être reconduit sans interruption jusqu’à la dernière élection, en 2011. Il n’a pas encore battu le record de longévité enregistré dans des pays à tradition plus démocratique dans l’histoire moderne, mais il sera sur la bonne voie d’y parvenir, s’il décide de se représenter en 2016.

Un contexte historique: le bras-de-fer engageant l’Istiqlal-UNFP contre le Palais et ses alliés lors de la campagne de référendum en Décembre 1962 s’est soldé par la victoire du dernier camp et la mise en place de la première constitution du Maroc moderne. Des élections parlementaires sont prévues pour obtenir la première chambre élue (remplaçant l’Assemblée Nationale Consultative) et confrontent le FDIC (Front de Défense des Institutions Constitutionnelles) aux candidats de l’Istiqlal et de l’UNFP, ainsi que des indépendants. le FDIC rassemble notamment le MP (Mouvement Populaire) le Parti de la Choura (pourtant parti du Mouvement National) et le Parti Socialiste Démocratique fondé par le conseiller et confident du Roi Hassan II, Ahmed Guédira. Sans prendre en considération la performance électorale des candidats indépendants, on se propose de mettre en relation le taux de participation avec la taille de la circonscription (représentée par le nombre d’électeurs inscrits)

--------------------------------------------------------------
    Variable |    model1          model2          model3      
-------------+------------------------------------------------
alpha1       |
       _cons | -.00003192*     -.14638065*                    
-------------+------------------------------------------------
alpha2       |
       _cons |  5.438e-10*                                    
-------------+------------------------------------------------
beta         |
       _cons |  1.1772032***    2.2407248***                  
-------------+------------------------------------------------
    enrolled |                                 -6.339e-06     
       _cons |                                  .92950935***  
-------------+------------------------------------------------
Statistics   |                                                
        r2_a |  .33139627       .27745393       .16886769     
          r2 |  .41005553       .31995664       .21775783     
--------------------------------------------------------------
                      legend: * p<0.05; ** p<0.01; *** p<0.001

Model3 est une simple régression linéaire du taux de participation sur la population enregistrée

tx participation = \alpha reg + \beta + \epsilon

Model2 est une régression log-linéaire similaire, sauf qu’il s’agit du log népérien de la population enregistrée

tx participation = \alpha \log(reg) + \beta + \epsilon

Model1 est une régression quadratique du taux de participation sur la population votante.

tx participation = \alpha_1 reg + \alpha_2 reg^2 + \epsilon

On pourra observer que l’estimation quadratique du taux de participation est la plus efficace, d’abord pour la solidité des résultats statistiques évoqués plus haut, mais surtout parce qu’elle donne une estimation précise de la vitesse à laquelle le taux de participation décline au fur et à mesure que le district/province augmente en taille d’électeurs enregistrés.

Probablement une coïncidence, mais les circonscriptions 'médianes' s'avèrent être celles de Tétouan, Nador & Taza, celles ayant le plus voté pour les indépendants

Probablement une coïncidence, mais les circonscriptions ‘médianes’ s’avèrent être celles de Tétouan, Nador & Taza, celles ayant le plus voté pour les indépendants

Il n’est d’ailleurs pas surprenant d’apprendre ainsi que les populations enregistrées sont les plus importantes dans les districts urbains, lesquels exhibent non seulement un taux de participation plus faible que la moyenne nationale, mais aussi avec des taux de rejet de bulletins plus élevés aussi (une explication offerte par Bernabé de Garçia étant la disponibilité de moyens couplé à la compétitivité plus élevée pour les sièges urbains) mais ceci n’est pas surprenant: ce qui l’est par contre, c’est la remarquable stabilité de cette relation entre taille de district et participation enregistrée. Une option offerte serait d’introduire la dimension du taux d’urbanisme par circonscription (lequel est proprement aléatoire à priori aux chances d’enregistrement des électeurs, mais lequel a un effet sur le taux de participation)

Ces résultats varient beaucoup des districts gagnés par les partis d’Opposition (Istiqlal + UNFP) et ceux de la coalition gouvernementale: les résultats présentés plus bas montrent peut-être une composition beaucoup plus hétérogène (et paradoxalement ayant une prétention plus robuste à être représentatif de l’électorat marocain) de la relation entre taux de participation et taille de circonscription (qui s’inversera au fur et à mesure que le paysage politique se fixera, y compris géographiquement)

Légende: FDIC (Jaune) UNFP (Mauve) Istiqlal (Rose) Indépendants (Vert)

Le découpage sur la carte électorale actuelle ne correspond pas exactement aux résultats circa 1963, mais la distribution des votes ne varie que marginalement.  Légende: FDIC (Jaune) UNFP (Mauve) Istiqlal (Rose) Indépendants (Vert)

Le lien que nous pouvons faire entre les élections en 1963 et celles contemporaines de 2011, et les futures consultations est direct: la démocratie représentative est un arbitrage constant entre l’existence de circonscriptions assez larges pour déjouer les stratégies de fraude de certains candidats, et la mesure exclusive qu’utilisent régime, participants et détracteurs pour jauger de la santé de cette démocratie représentative. De grandes circonscriptions résultent irrémédiablement de taux de participations décroissants.

D’un point de vue statistique, les résultats en 1963 montrent que l’électorat marocain était réellement politiquement divisé: certes, le FDIC aura réussi à contrôler 49% des sièges de la nouvelle chambre (et avec l’aide des 6 députés indépendants, la majorité absolue était acquise) mais la distribution des majorités parlementaires dans les différentes provinces reflète cette hypothèse de division: les majorités des candidats UNFP, Istiqlal et FDIC ne sont pas statistiquement significatives (respectivement 9.500, 8.650 et 10.400 voix) et quelque part le théorème de l’électeur médian se vérifie: réécrire l’histoire en allouant les 144 sièges hypothétiquement sur la base d’un scrutin majoritaire à un seul tour (un modèle britannique en définitive) donne une carte électorale beaucoup homogène mais certainement plus divisée que le résultat historique, d’où l’importance des circonscriptions votant pour les candidats indépendants, et leur localisation géographique:

Candidat Sièges
FDIC 44
PI 44
UNFP 42
Indépendants 14
Somme 144

Certes, n’importe quelle combinaison entre les partis majoritaires pouvait s’octroyer une majorité absolue (dans les 60%) mais on ne peut sous-estimer le rôle important que pourrait jouer le groupe indépendant comme équilibriste entre probablement une alliance UNFP-Istiqlal ou un gouvernement minoritaire FDIC soutenu par certains éléments Istiqlaliens. D’autant plus que le soutien pour les candidats indépendants était concentré au Nord (entre Taza et Tétouan) une région à l’histoire récente houleuse (par rapport à 1963) et un premier exemple des années de plomb à venir, sûrement.

Que peut-on donc conclure des résultats de Mai 1963? Probablement que le scrutin électoral en lui-même ne représentait rien, une triste constatation et prémonition de l’impotence de l’institution parlementaire marocaine. C’est vraiment une occasion manquée: malgré toutes les limitations constatées à l’époque le Maroc était presque équitablement partagé: le camp progressiste UNFPiste, les légalistes Istiqlaliens, et les monarchistes consolidés dans le FDIC. Nous aurions pu profiter de cette ligne claire de démarcation (représentée par le votant médian pour le candidat indépendant) pour introduire une réelle démocratie parlementaire. Le contexte de guerre froide, et peut-être la rupture de confiance irrévocable suite au décès de Mohamed V entre le mouvement national et la Monarchie, ont en décidé autrement.

Pour une lecture contemporaine des élections (et la source de certains résultats) l’Annuaire d’Afrique du Nord rapporte des éléments additionnels à considérer.

Résultats Statistiques:

    Variable |  Model_Oppo      Model_Govt  
-------------+--------------------------------
alpha1       |
       _cons |  .00006663      -.00005952     
-------------+--------------------------------
alpha2       |
       _cons | -1.029e-09       1.253e-09     
-------------+--------------------------------
constant     |
       _cons | -.33776981        1.354882**   
-------------+--------------------------------
Statistics   |                                
          r2 |  .12604783       .66791841     
        r2_a | -.09244021       .50187761     
----------------------------------------------
      legend: * p<0.05; ** p<0.01; *** p<0.001

“Tax and Spend”, Discours Suranné d’Expansion Budgétaire

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on May 7, 2013

Pour être honnête je n’ai aucune idée du nombre d’individus sur la toile ou dans le monde réel qui partagent mon point de vue. Et probablement ça n’a aucune importance; c’est cependant beaucoup plus pertinent lorsqu’il s’agit d’organisations ayant une certaine notoriété, ou en tout cas aspirant légitimement à influer le débat public. Surtout lorsque ces organisations ont à leur tête des personnalités médiatiques.

Le collectif CAC/Anfass (CAC: Courage Ambition Clarté) a sorti une synthèse (je crois le document lui-même) représentant leur vision de la réforme fiscale – s’insérant dans les diverses activités organisées lors des Assises de la Fiscalité le mois dernier. En lisant le document, je n’ai pas pu m’empêcher de noter, un peu penaud, que l’esprit des principes évoqués et les moyens que se donne le collectif pour les concrétiser, ne se départent pas de la ligne caractéristique à l’allégeance politique des membres les plus connus, ou en tout cas ceux anciennement encartés – à l’USFP.

Voilà, les membres du collectif représentent une jeunesse probablement prometteuse, mais le contenu de leurs propositions trahit une doxa tellement omniprésente qu’ils ne sont pas conscients de son existence. Je peux dire la même chose pour mes propres orientations, encore que, pour ma défense, je passe un temps fou à présenter le résultat de ce qui les incarne. ET je suis conscient des racines philosophiques (ou même idéologiques) du Schmilblick. Tout cela reste à discuter, bien sûr.

Le débat est philosophique autant qu’il est quantitatif: à leur crédit, le collectif défend une vision très Welfare State, dans la lignée des pays scandinaves qu’ils citent d’ailleurs, représentant vraiment la caricature du progressiste plein de bonne foi, mais qui finalement succombe à la caricature du Tax & Spend: augmenter les impôts sur les contribuables pour financer leurs différents projets de sécurité sociale. Et dans le cas de CAC/Anfass, il n’y a pas de caricature: la Nouvelle Gauche de l’USFP souhaite relever la pression fiscale à 34% du PIB. L’implication en est que le secteur public (ou la consommation des administrations publiques) augmentera sa taille dans l’économie.

Il est certain que le niveau actuel (24% du PIB) ne permet pas une redistribution suffisante, un investissement public créateur de richesse, le développement de services publics, le financement de la santé public et du troisième âge, la culture et l’enseignement de qualité. Sans se projeter dans l’avenir, les difficultés sont déjà ressenties et le niveau actuel ne pourvoit pas aux besoins des citoyens. Garder le même niveau face aux défis à venir, ne laissera aux décideurs publics que le choix de la réduction de la dépense, mais à quel coût social et économique ? Le Maroc a déjà vécu cette expérience douloureuse par le passé.

Sur la dernière décennie, nous n’aurons alloué que 5% du PIB en dépenses de santé (public et privé) et 5.2% en éducation. Pas d’assurance-chômage, pas de prestations sociales décentes pour les populations les plus démunies. Pas de Sécurité Sociale au sens large. Il est légitime, et même désirable de mettre en place ces programmes que CAC/Anfass appellent de leurs vœux. Or ce n’est pas en levant la pression fiscale à 34% du PIB que cela arrivera. Ou alors, ils seront en danger de créer la situation perverse où une culture de dépendance s’installer. Pire encore, le résultat pervers serait de maintenir la culture du droit acquis qui prévaut dans le système politique actuel (ce que les anglo-saxons définissent comme une Entitlement Culture).

Au fait, le collectif se trompe d’objectif: la question n’est pas de donner plus de moyens aux problèmes d’investissement, d’enseignement ou de santé. Cette assertion semble contredire les bas niveaux évoqués plus haut, mais ce serait une erreur de croire que le secteur public seul peut soutenir l’augmentation souhaitée des dépenses allouées à ces secteurs, et rien ne présage d’un alignement du secteur privé sur les niveaux de dépenses engagés par la hausse des dépenses. On peut même prédire que l’augmentation subséquente de la pression fiscale produira le comportement contraire.

Mais c’est l’hypothèse d’une augmentation graduelle de la pression fiscale qui me semble étrange: la pression calculée de 24% prend en compte plus que des revenus fiscaux: les droits d’enregistrement et de timbre, les pénalités et autres prélèvements obligatoires dont l’existence même est un anachronisme dont le collectif ne s’embarrasse même pas à en discuter la pertinence. Le graphe reprend l’évolution de la pression fiscale sur la période 2013-2018 (sur la base des projections du FMI) en comparaison avec la pression historique, ainsi que les projections du Fonds pour les recettes elles-mêmes.

La brusque progression de la pression fiscale est une illustration parmi d'autres: on peut aussi supposer que les 10% supplémentaires de pression fiscale seront ajoutées à intervalles réguliers, en moyenne de 3.4% par an.

La brusque progression de la pression fiscale est une illustration parmi d’autres: on peut aussi supposer que les 10% supplémentaires de pression fiscale seront ajoutées à intervalles réguliers, en moyenne de 3.4% par an.

On observera que la pression fiscale directe du collectif CAC/Anfass est plus proche des 21%, simplement parce qu’il est peu probable que les augmentations d’impôts concernent les droits d’enregistrement et de timbre, des impôts dont l’existence contredit le tropisme nouvelles technologies & activités d’exportations qui semble être partagé parmi ses membres:

Le Maroc a fait clairement le choix d’ouvrir son économie sur le commerce international, en s’alliant, dans le cadre de plusieurs accords de libres échanges, à de grandes puissances économiques mondiales et régionales. Le modèle de développement économique  sera toujours secoué, tant qu’il ne trouve pas une voie de compétitivité pour capter des investissements, substituer certaines importations par la production locale et se situer clairement sur des créneaux exportateurs prometteurs.

Ceci pour conclure que:

1/ Il n’est pas besoin de lever un excédent de 6 Milliards de dirhams de recettes fiscales principales pour financer les différents chantiers de sécurité sociale – il aurait été plus intéressant de lire les propositions du collectif en matière de réaménagement du budget tel qu’il est aujourd’hui (ou bien  supposent-ils que toute les dépenses actuelles sont justifiées?)

2/ Le raisonnement d’identification des recettes fiscales comme un moyen de redistribution n’est pas nocif en soi. J’y souscris, mais cette utilisation intervient seulement en deuxième lieu. En effet, le graphe ci-dessus ainsi que les projections de CAC/Anfass semblent ignorer l’impact de cette levée d’impôts (brusque ou graduelle) sur l’activité économique – or on sait ainsi qu’une relance par l’augmentation des dépenses gouvernementales (ce que serait in fine le résultat de l’établissement d’un Welfare State traditionnel) est paradoxalement peu efficace en comparaison avec un programme de diminution de la pression fiscale.

3/ La dernière question, mais néanmoins la plus importante: qui supportera cette nouvelle levée d’impôts? Si la base n’est pas ajustée (déplacée à la droite de la médiane par exemple) c’est un double effet négatif qu’on devra anticiper: un ressentiment d’une classe de contribuables déjà lourdement taxés, et la faillite à atteindre ce principe d’équité fiscale.

4/ C’est un document politique, il n’y pas de doute, et c’est probablement l’objectif avoué des auteurs. Cependant, sur ce point la notion de renouveau qu’ils appellent de leurs vœux ne semble pas se concrétiser; c’est, je pense, plus que les incohérences économiques, la principale critique à adresser. Au contraire, le fond des propositions ne fait que renforcer le présupposé de la stratégie budgétaire de la gauche dans sa globalité: taxer un maximum, ensuite envisager les postes de dépenses à pourvoir, sans étude préalable de l’impact fiscal sur l’économie – un retour au fameux Tax & Spend.

Note: Il y a aussi d’autres assertions à discuter aussi, comme la convergence ‘inévitable’ du Maroc vers les pays de l’UE, ou encore la mauvaise comparaison avec les pays scandinaves, surtout en matière de taux d’activité (eh oui, on ne peut avoir la qualité des services publics sans la productivité qui va avec…)

Education: Sommes-Nous sur le Bon Chemin?

Je suis partisan absolu de l’idée que sur certains aspects de leurs visions respectives de notre destin, ‘nihilistes’ et Makhzen, les similitudes sont extrêmement frappantes; certes, elles ne s’enracinent pas dans les mêmes motivations -politiques ou autres- mais enfin c’est probablement un point à discuter, surtout lorsque celui-ci débouche sur des résultats assez décevants, au regard des moyens déployés, ou lorsqu’on compare les résultats aux objectifs initiaux. Un des domaines de politique consensuelle est sans contexte l’éducation des générations futures.

Rien, à priori ne semble concilier les différentes moutures présentées par l’administration depuis l’indépendance avec la revendication d’une éducation démocratique, démocratisée et populaire. Au contraire, certaines politiques contemporaines visaient même à s’éloigner d’un tropisme jacobien et centralisateur, notamment l’idée de créer des académies régionales avec des prérogatives conséquentes, un pas que nous devions franchir dans la première décennie de notre indépendance, ne s’est imposé que récemment.

Au-delà des interrogations légitimes quant à l’efficacité des enseignements dispensés dans notre système éducatif, primaire ou supérieur, c’est le choix de politique publique de centralisation qui à discuter; c’est aussi l’idée même non pas de service public en elle-même, mais de gestion du curriculum sous tutelle ministérielle. Est-il possible qu’à aucun moment la question suivante ne se serait jamais posée: mais quel type d’éducation les parents souhaitent-ils inculquer à leur progéniture? L’idée-même d’un cursus uniforme sur tout le territoire marocain, niant pendant longtemps et les caractéristiques hétérogènes locales, et la volonté des parents à voir leurs enfants étudier telle ou telle matière, cet uniformitarisme grisâtre est en complète contradiction avec le principe de base de ceux se réclamant du principe philosophique de la démocratie: l’individu est rationnel dans ses choix pour désigner son représentant politique, il serait évident d’étendre ce raisonnement aux choix d’éducation pour sa progéniture. On peut supposer sur la base de son comportement historique que cet intérêt pour le bien-être individuel ou communautaire ne figure pas sur la liste de priorités de nos autorités (centrales ou locales) mais pour ceux qui sont supposés incarner l’espoir d’une alternative meilleure en termes de gestion du bien public, le nihiliste pèche aussi par excès de centralisme, convaincu par la nécessité de centraliser la politique éducative, celle-ci étant trop précieuse.

Je me permets de faire cette généralisation abusive car je doute lire quelque part une proposition allant dans le sens, non pas d’une privatisation complète du système éducatif marocain dans la dualité actuelle, mais plutôt en introduisant des bons à l’éducation comme outil de subvention aux dépenses des ménages, lesquels éduqueront leurs enfants en communauté par affinités de choix éducatifs. Le système en lui-même sera effectivement privatisé, mais seulement dans le sens où les individus et les communautés seront en charge de définir le détail du curriculum de leurs enfants. On notera que ce type de politique n’est valable que pour les étapes primaires et secondaire du curriculum scolaire, comme nous aurons l’occasion de le voir plus loin.

La raison pour laquelle cette décentralisation des choix de développement du capital humain peut être préférable est qu’elle oblige en quelque sorte les agents (ici les parents d’élèves et écoliers) à montrer leurs préférences; je veux ici qu’un système éducatif centralisé est une sorte d’assurance pour les parents: en échange d’un sacrifice de leurs préférences propres, ceux-ci sont assurés d’obtenir pour leurs enfants un tampon assez crédible pour la formation qu’ils reçoivent. Ce qui était vrai il y a quelques décennies le devient de moins en moins, ce qui expliquerait peut-être la profitabilité du système parallèle d’enseignement privé: le curriculum est similaire, et pourtant les parents, si le choix leur est donné (et les moyens disponibles) choisiraient le second plutôt que la formule publique, puisque l’assurance commence à montrer ses faiblesses. Lorsque les individus et communautés décident d’eux-mêmes du contenu des cours dispensés à leurs enfants, leurs préférences se traduiront par ce que les professionnels de l’éducation pourront produire comme cursus personnalisé. Et ainsi, on passe d’une logique de service public gratuit, mais médiocre et uniforme, à un service public symboliquement payant, mais admettant suffisamment de variété en son sein pour attirer les usagers éventuels. Certes, on peut toujours arguer que les parents ne sauront pas faire systématiquement les bons choix pour leurs progénitures, mais ce serait être arrogant et paternaliste que de croire choisir pour eux, au lieu de décider avec eux ce qu’il y a de mieux pour les générations futures.

Educ_Rendements

Rendements décroissants pour les trois niveaux d’instructions, mais le faible niveau initial de l’enseignement primaire pointe vers un échec potentiel (rendement intrinsèque faible par l’effort initial et la vitesse d’accumulation)

Peut-on mettre des chiffres sur cette orientation hétérodoxe d’éducation? Il nous faut d’abord considérer que si les dépenses par élève/étudiant ont baissé sur les quarante dernières années, ce n’est pas par faute de négligence: les rendements à l’éducation sont décroissants par définition (pour un pays comme le Maroc en tout cas) mais le taux de rendement en lui-même exhibe assez d’hétérogénéité pour déterminer le degré de liberté admise dans la gestion localisée de l’éducation primaire et secondaire. Remarquons qu’il s’agit de dépense en PIB par étudiant ou élève: il est normal d’anticiper que la cohorte de 1974 coûte plus que celle plus récente, ne serait-ce que par la longévité du capital fixe utilisé (les établissements scolaires) et celle de l’autre capital humain (les professeurs et autres membres et cadres de formation) dont les rendements respectifs sont décroissants. Ce que l’on peut voir de ce graphe:

Alors que l’effort de dépenses en éducation primaire a été historiquement bien plus élevé que les autres composantes de notre système éducatif, ses rendements se sont avérés trop faibles, probablement à cause du niveau d’effort initial, en effet, augmenter les dépenses d’éducation primaire par écolier n’était pas possible, non pas par manque de moyens, mais parce que le choix d’uniformité impliquait une base de départ plus faible.

Le calcul de ces rendements décroissants découle de l’hypothèse que ce rendement conditionne celui des perspectives de croissance du salaire obtenu lorsque les jeunes générations intègrent le marché de l’emploi: alors qu’il est compréhensible qu’un simple certificat d’études primaires obtiendrait un salaire perpétuel (en tout cas jusqu’à la décision de départ en retraite, ou de sortie permanente du marché du travail) le niveau de rendement est tellement bas que la deuxième hypothèse est que l’institution actuelle n’alloue pas suffisamment de ressources pour augmenter ce rendement. L’équation standard pour illustrer cet effet sur le capital humain est comme suit:

w e^{-rT}h_0e^{-a\alpha_i T}=\int_{T}^{R}e^{-rt}\alpha_ih_0e^{\alpha T}wdt

(le coût marginal d’une année supplémentaire dans le niveau d’instruction i au rendement \alpha est égal à l’accroissement dans le salaire attribué à cette année et à ce niveau d’instruction)

Dans l’absolu, les résultats découlant de cette décentralisation poussée du mode d’éducation est assez difficile à argumenter en termes de projections d’amélioration des capacités scolaires des jeunes marocains (ou alors avec des données plus détaillées) mais c’est une manière d’argumenter le bénéfice potentiel de cette politique comme étant certainement capable de générer plus de succès que le résultat actuel.

Reinhart et Rogoff, Made in Morocco

Posted in Dismal Economics, Flash News, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on May 2, 2013

Ainsi donc une erreur sur Excel peut invalider un résultat tellement brandi par les adeptes de politiques d’austérité, généralement dans les pays de l’OCDE, et particulièrement en Union Européenne et aux États-Unis. Dans ces derniers, Monsieur Conservatisme Fiscal, président de la commission du budget au Congrès Américain, Paul Ryan, a fait un usage extensif des résultats obtenus dans Reinhart & Rogoff pour justifier ses propositions  budgétaires (encore que les coupes budgétaires proposées semblent se compenser par des levées de dette encore plus importantes) Et on cite dans le papier des deux économistes:

[…] Our main result is that whereas the link between growth and debt seems relatively weak at “normal” debt levels, median growth rates for countries with public debt over roughly 90 percent of GDP are about one percent lower than otherwise; average (mean) growth rates are several percents lower.

Qu’en est-il du Maroc? Y a-t-il vraiment un seuil de dette publique au-delà duquel la croissance serait handicapée? Un seul graphe, un seul chiffre: 51.62% de dette publique est le niveau maximum, au-delà, la croissance moyenne observée est en déclin (le niveau maximum étant très proche de la croissance potentielle, dans ce cas là 4.84%).

à partir de 51% de dette rapportée au PIB, la croissance aura tendance à s'affaiblir. Le graphe illustre la notion d'une rapport optimal dette publique/croissace

à partir de 51% de dette rapportée au PIB, la croissance aura tendance à s’affaiblir. Le graphe illustre la notion d’un rapport optimal dette publique/croissance (respectivement 51% et 4.8%)

Bien que cette formulation soit assez simple, elle permet d’expliquer entre 51% et 49% des variations de croissance du PIB, ce qui est déjà assez pour une relation directe. En clair, la croissance moyenne est presque deux fois plus stable (et marginalement plus élevée) lorsque la dette publique est basse (inférieure au niveau maximal calculé plus haut)

D’après les dernières statistiques du Ministère des Finances (fin 2012), nous serions donc à 57% de dette publique totale. Tic Toc.

Edit Geek:

L’estimation se fait sur la base de l’équation suivante: y_t = \alpha_1 d_t + \alpha_2 d_t^2 dont les résultats d’estimation sont présentés ci-dessous. Pour déterminer le niveau optimal de dette, il suffit d’annuler la dérivée de y_t (croissance PIB) par rapport à la dette  d_t et calculer -\dfrac{\alpha_1}{2 \alpha_2}

      Source |       SS       df       MS
-------------+------------------------------         Number of obs =        51
       Model |  .094989066     2  .047494533         R-squared     =    0.5158
    Residual |  .089167343    49  .001819742         Adj R-squared =    0.4960
-------------+------------------------------         Root MSE      =  .0426584
       Total |  .184156409    51   .00361091         Res. dev.     = -179.0706
------------------------------------------------------------------------------
         gdp |      Coef.   Std. Err.      t    P>|t|     [95% Conf. Interval]
-------------+----------------------------------------------------------------
     /alpha1 |   .1877365   .0431111     4.35   0.000     .1011014    .2743716
     /alpha2 |  -.1818302   .0609435    -2.98   0.004    -.3043007   -.0593596
------------------------------------------------------------------------------