The Moorish Wanderer

Education: Sommes-Nous sur le Bon Chemin?

Je suis partisan absolu de l’idée que sur certains aspects de leurs visions respectives de notre destin, ‘nihilistes’ et Makhzen, les similitudes sont extrêmement frappantes; certes, elles ne s’enracinent pas dans les mêmes motivations -politiques ou autres- mais enfin c’est probablement un point à discuter, surtout lorsque celui-ci débouche sur des résultats assez décevants, au regard des moyens déployés, ou lorsqu’on compare les résultats aux objectifs initiaux. Un des domaines de politique consensuelle est sans contexte l’éducation des générations futures.

Rien, à priori ne semble concilier les différentes moutures présentées par l’administration depuis l’indépendance avec la revendication d’une éducation démocratique, démocratisée et populaire. Au contraire, certaines politiques contemporaines visaient même à s’éloigner d’un tropisme jacobien et centralisateur, notamment l’idée de créer des académies régionales avec des prérogatives conséquentes, un pas que nous devions franchir dans la première décennie de notre indépendance, ne s’est imposé que récemment.

Au-delà des interrogations légitimes quant à l’efficacité des enseignements dispensés dans notre système éducatif, primaire ou supérieur, c’est le choix de politique publique de centralisation qui à discuter; c’est aussi l’idée même non pas de service public en elle-même, mais de gestion du curriculum sous tutelle ministérielle. Est-il possible qu’à aucun moment la question suivante ne se serait jamais posée: mais quel type d’éducation les parents souhaitent-ils inculquer à leur progéniture? L’idée-même d’un cursus uniforme sur tout le territoire marocain, niant pendant longtemps et les caractéristiques hétérogènes locales, et la volonté des parents à voir leurs enfants étudier telle ou telle matière, cet uniformitarisme grisâtre est en complète contradiction avec le principe de base de ceux se réclamant du principe philosophique de la démocratie: l’individu est rationnel dans ses choix pour désigner son représentant politique, il serait évident d’étendre ce raisonnement aux choix d’éducation pour sa progéniture. On peut supposer sur la base de son comportement historique que cet intérêt pour le bien-être individuel ou communautaire ne figure pas sur la liste de priorités de nos autorités (centrales ou locales) mais pour ceux qui sont supposés incarner l’espoir d’une alternative meilleure en termes de gestion du bien public, le nihiliste pèche aussi par excès de centralisme, convaincu par la nécessité de centraliser la politique éducative, celle-ci étant trop précieuse.

Je me permets de faire cette généralisation abusive car je doute lire quelque part une proposition allant dans le sens, non pas d’une privatisation complète du système éducatif marocain dans la dualité actuelle, mais plutôt en introduisant des bons à l’éducation comme outil de subvention aux dépenses des ménages, lesquels éduqueront leurs enfants en communauté par affinités de choix éducatifs. Le système en lui-même sera effectivement privatisé, mais seulement dans le sens où les individus et les communautés seront en charge de définir le détail du curriculum de leurs enfants. On notera que ce type de politique n’est valable que pour les étapes primaires et secondaire du curriculum scolaire, comme nous aurons l’occasion de le voir plus loin.

La raison pour laquelle cette décentralisation des choix de développement du capital humain peut être préférable est qu’elle oblige en quelque sorte les agents (ici les parents d’élèves et écoliers) à montrer leurs préférences; je veux ici qu’un système éducatif centralisé est une sorte d’assurance pour les parents: en échange d’un sacrifice de leurs préférences propres, ceux-ci sont assurés d’obtenir pour leurs enfants un tampon assez crédible pour la formation qu’ils reçoivent. Ce qui était vrai il y a quelques décennies le devient de moins en moins, ce qui expliquerait peut-être la profitabilité du système parallèle d’enseignement privé: le curriculum est similaire, et pourtant les parents, si le choix leur est donné (et les moyens disponibles) choisiraient le second plutôt que la formule publique, puisque l’assurance commence à montrer ses faiblesses. Lorsque les individus et communautés décident d’eux-mêmes du contenu des cours dispensés à leurs enfants, leurs préférences se traduiront par ce que les professionnels de l’éducation pourront produire comme cursus personnalisé. Et ainsi, on passe d’une logique de service public gratuit, mais médiocre et uniforme, à un service public symboliquement payant, mais admettant suffisamment de variété en son sein pour attirer les usagers éventuels. Certes, on peut toujours arguer que les parents ne sauront pas faire systématiquement les bons choix pour leurs progénitures, mais ce serait être arrogant et paternaliste que de croire choisir pour eux, au lieu de décider avec eux ce qu’il y a de mieux pour les générations futures.

Educ_Rendements

Rendements décroissants pour les trois niveaux d’instructions, mais le faible niveau initial de l’enseignement primaire pointe vers un échec potentiel (rendement intrinsèque faible par l’effort initial et la vitesse d’accumulation)

Peut-on mettre des chiffres sur cette orientation hétérodoxe d’éducation? Il nous faut d’abord considérer que si les dépenses par élève/étudiant ont baissé sur les quarante dernières années, ce n’est pas par faute de négligence: les rendements à l’éducation sont décroissants par définition (pour un pays comme le Maroc en tout cas) mais le taux de rendement en lui-même exhibe assez d’hétérogénéité pour déterminer le degré de liberté admise dans la gestion localisée de l’éducation primaire et secondaire. Remarquons qu’il s’agit de dépense en PIB par étudiant ou élève: il est normal d’anticiper que la cohorte de 1974 coûte plus que celle plus récente, ne serait-ce que par la longévité du capital fixe utilisé (les établissements scolaires) et celle de l’autre capital humain (les professeurs et autres membres et cadres de formation) dont les rendements respectifs sont décroissants. Ce que l’on peut voir de ce graphe:

Alors que l’effort de dépenses en éducation primaire a été historiquement bien plus élevé que les autres composantes de notre système éducatif, ses rendements se sont avérés trop faibles, probablement à cause du niveau d’effort initial, en effet, augmenter les dépenses d’éducation primaire par écolier n’était pas possible, non pas par manque de moyens, mais parce que le choix d’uniformité impliquait une base de départ plus faible.

Le calcul de ces rendements décroissants découle de l’hypothèse que ce rendement conditionne celui des perspectives de croissance du salaire obtenu lorsque les jeunes générations intègrent le marché de l’emploi: alors qu’il est compréhensible qu’un simple certificat d’études primaires obtiendrait un salaire perpétuel (en tout cas jusqu’à la décision de départ en retraite, ou de sortie permanente du marché du travail) le niveau de rendement est tellement bas que la deuxième hypothèse est que l’institution actuelle n’alloue pas suffisamment de ressources pour augmenter ce rendement. L’équation standard pour illustrer cet effet sur le capital humain est comme suit:

w e^{-rT}h_0e^{-a\alpha_i T}=\int_{T}^{R}e^{-rt}\alpha_ih_0e^{\alpha T}wdt

(le coût marginal d’une année supplémentaire dans le niveau d’instruction i au rendement \alpha est égal à l’accroissement dans le salaire attribué à cette année et à ce niveau d’instruction)

Dans l’absolu, les résultats découlant de cette décentralisation poussée du mode d’éducation est assez difficile à argumenter en termes de projections d’amélioration des capacités scolaires des jeunes marocains (ou alors avec des données plus détaillées) mais c’est une manière d’argumenter le bénéfice potentiel de cette politique comme étant certainement capable de générer plus de succès que le résultat actuel.

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