The Moorish Wanderer

Le Coût des Fluctuations

J’ai retrouvé il n’y a pas longtemps un petit graphe/modèle qui permet d’expliquer peut-être pourquoi les efforts du gouvernement à “limiter” l’impact des fluctuations sur la consommation domestique sont fondamentalement inefficaces, et peut-être les conclusions de ce post pourraient montrer qu’un autre système de transferts au bénéfice des ménages devrait être considéré.

L’idée est que les efforts de stabilisation tels que pratiqués maintenant – notamment à travers la caisse de compensation, sont par principe peu efficaces. Bien sûr, cela ne signifie pas que tout politique de transferts orientés vers une population-cible ne devrait pas être mise en place (encore que les modalités de ces transferts devraient être traités exhaustivement) et il est même possible que les objectifs de ces mêmes autorités publiques soient détachés d’une quelconque discipline budgétaire – par exemple valoriser la paix sociale bien au-delà de la soutenabilité des finances publiques. Mais enfin, puisque nous sommes bien obligés de raisonner en termes de prudence fiscale, de responsabilité vis-à-vis des générations futures, et bien sûr parce que quelqu’un devrait protester contre la détérioration d’indicateurs macroéconomiques et budgétaires, il faudra commencer par tenter de quantifier le coût réel de ces fluctuations.

Le modèle (si tant est qu’on peut référer ainsi à deux équations et une propriété basique) est assez simple, car il intègre certains comportements des ménages qui permettent ainsi de donner une mesure assez précise de l’appréciation du risque chez ces individus. L’idée est que la consommation agrégée est sensible à une politique de stabilisation – c’est à dire, à la volonté du gouvernement à essayer de lisser, autant que possible, les effets de chocs importés, par exemple les fluctuations des cours du pétrole sur les prix des denrées alimentaires.

Pour ce faire, en supposant que la consommation agrégée suit une tendance de croissance augmentée de chocs uniquement importés, on obtient paradoxalement une courbe beaucoup plus lisse que celle empiriquement observée, comme le montre le premier graphe – ce dernier est construit à partir de l’équation suivante: c_t = A e^{\mu t} e^{-\frac{\sigma^2}{2}}\epsilon\mu est la croissance moyenne de la consommation agrégée. Au lieu de calculer la valeur \sigma historique, on se propose d’intégrer l’écart-type de la position extérieure du Maroc comme indicateur des chocs importés dans l’économie domestique (lequel est inférieur du tiers de la valeur historique)

Malgré une volatilité plus importante inclue dans les fluctuations de la position nette de l'économie marocaine, la consommation théorique s'avère être légèrement plus stable

Malgré une volatilité plus importante inclue dans les fluctuations de la position nette de l’économie marocaine, la consommation théorique s’avère être légèrement plus stable

Les différentes interprétations que l’on peut en faire seront forcément contradictoires les uns des autres, mais le fait est que la volatilité de la consommation est largement inférieure (21% de moins) en comparaison avec les valeurs observées empiriquement.

Ce petit exercice pose donc les termes du débats dans la comptabilité du bien-être délivré par l’effort public à lisser les fluctuations: dans l’idéal, les deux courbes plus haut devrait être des lignes droites, signifiant une croissance déterministe de la consommation, et traduisant une certitude totale quant aux perspectives futures. Or, ceci n’étant pas le cas, le gouvernement s’efforce de lisser la courbe de consommation, c’est à dire à minimiser l’écart (à la hausse comme à la baisse) entre la consommation actuelle, et le niveau de la tendance historique. Cette relation est reprise dans le tableau ci-dessous:

\gamma \lambda Gain $ 2011
0.5 0.0073822 0.6284794
1. 0.0147645 1.2569589
1.5 0.0221467 1.8854383
2. 0.0295290 2.5139177
2.5 0.0369112 3.1423971
3. 0.0442935 3.7708766

Ces calculs sont basés sur la formule suivante: \mathbb{E}_0\sum\limits_{t=0}^{\infty}\beta^t\dfrac{c_t^{1-\gamma}}{1-\gamma} le paramètre \lambda mesure l’amélioration de la séquence de consommation d’une politique à une autre; concrètement, cela signifie que pour deux politiques A et B de lissage sur la consommation telles que U(c_t^A) < U (c_t^B) il est possible de mesurer l’effet bénéfique tel que: U\left[(1+\lambda) c_t^A\right] = U (c_t^B) ceci est obtenu à travers la relation \lambda = \dfrac{\sigma^2}{2}\gamma le tableau est donc calculé sur la base de valeurs hypothétiques pour \gamma l’indicateur d’aversion au risque, et les gains sont exprimés en dollars courants par individu, valeur 2011. (Un grand merci pour M. Jellal qui m’a fourni un document traitant de valeurs similaires pour les pays émergents)

On remarquera ainsi que les gains potentiellement obtenus pour lisser les fluctuations sur la consommation sont extrêmement négligeables: pour une valeur récurrente dans la littérature académique du paramètre \gamma, les gains potentiels sont inférieurs à 3 dollars par individus, soit dans le meilleur des cas, 730 Millions de dirhams pour 2011. Il suffit de comparer cette économie au budget de la caisse de compensation dans sa totalité à fin 2011, soit 49 Milliards, selon les statistiques du Ministère des Finances: une goutte d’eau de stabilisation dans un océan de subventions.

Il serait tentant donc de déduire que les 48 Milliards restants seraient le résultat d’une combinaison de coût de l’assurance contre l’inflation, et du transfert considéré nécessaire par l’autorité publique pour maintenir la paix sociale (va-nu-pieds et nantis)

Mawazine, Tourisme et Chiffres

Posted in Dismal Economics, Flash News, Moroccanology, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on May 28, 2013

On m’a proposé l’idée d’explorer l’hypothèse selon laquelle le festival Mawazine (qui se déroule actuellement) n’influe pas vraiment sur le nombre de touristes visiteurs – ou plutôt, que les moyens mis en place pour faire de la publicité à cette manifestation culturelle (y compris les invitations aux différents artistes connus) participent de la promotion de notre pays en tant que destination touristique; auquel cas, le budget Mawazine se justifie complètement, comme un vaste coup média.

Sauf que je n’ai pas souvenir de lire une quelconque analyse sérieuse de ce coût d’opportunité: certes, les budgets marketing dépensés en sponsoring auraient pu servir à construire des hôpitaux, écoles, routes, éclairage public, des diplômés chômeurs dans la fonction publique en plus, mais un argument équivalent peut se faire sur la base d’un raisonnement Trickle Down: la publicité internationale attirera plus de touristes, donc plus de revenus fiscaux, pour les opérateurs touristiques, des créations d’emplois, etc. Et il est probablement plus facile de vérifier cette seconde assertion que la première.

Je préviens le lecteur de suite que je suis très sceptique quant à la validité des résultats présentés ci-dessous: je me suis basé sur un échantillon trop petit – de 1995 à 2010. Malgré la robustesse statistique de ces même résultats, toute critique quant à la pertinence de ceux-ci sera entièrement valide. Je pense néanmoins que si nous raisonnons en termes de coûts d’opportunité et de rendements, il faudra bien commencer à un moment ou un autre à proposer des chiffres, aussi imparfaits soient-ils.

Pour ce faire, j’emprunte aux travaux académiques d’économie du travail une fonction très connue du rendement de l’éducation, et dont la forme serait \ln r_t = \alpha_0 + \alpha_1 z_t + \alpha_2 z_t^2 et j’insiste sur le terme \alpha_2 z_t^2 qui mesure ainsi l’effet marginal des entrées de touristes sur les recettes – car il ne suffit pas de récupérer le maximum de touristes pour augmenter nos recettes du secteur touristique lui-même, il s’agit de faire en sorte que le rendement potentiel du visiteur non-résident potentiel reste le plus élevé possible.

légère inflexion dans les recettes touristiques vers 2008-2009, mais le nombre d'entrées est toujours en croissance

légère inflexion dans les recettes touristiques vers 2008-2009, mais le nombre d’entrées est toujours en croissance

Et c’est là que toute la discussion devient importante: comment peut-on contrôler l’impact de Mawazine dans la relation décrite plus haut? après tout, il est difficile (peut-être impossible) de contrôler pour un évènement présent, surtout que la tendance des rentrées en revenus et de touristes est robuste dans leurs croissances respectives.

Que se passerait-il si on décidait d’intégrer l’évènement d’organisation de Mawazine dans le petit modèle sans forcément faire apparaître le terme? Je m’explique: une régression standard lie directement les revenus touristiques au nombre de rentrées, avec un terme capturant le rendement des arrivées de touristes, abstraction faite de l’organisation du festival. On se propose d’intégrer Mawazine comme instrument – c’est-à-dire une variable sans lien direct à priori avec l’évolution des recettes, mais influençant les rentrées de touristes.

----------------------------------------------
    Variable | OLS_NoMawazin    GMM_Mawazin   
-------------+--------------------------------
     arrival |  .67609406***    .71855215***  
  arrival_sq | -.03344045**     -.0374711***  
       _cons |  19.546418***     19.46791***  
-------------+--------------------------------
          r2 |   .9641003       .96265975     
        r2_a |  .95857727        .9569151     
----------------------------------------------
      legend: * p<0.05; ** p<0.01; *** p<0.001

Premier constat, l’effet aléatoire (ou présumé comme tel) sous Mawazine est légèrement supérieur à la régression standard, ce qui laisserait à supposer un effet de traitement positif – mais dont le différentiel est très faible, assez faible en tout cas pour douter de la validité de l’hypothèse selon laquelle un festival aux invités prestigieux sert l’image du royaume, et donc son secteur touristique.

La différence de coefficient dans le second modèle (GMM_Mawazin)  par rapport au premier, est expliquée par l’introduction de l’évènement Mawazin dans le calcul du rendement des arrivées en termes de revenus d’activités touristiques. Or en testant les deux valeurs 3.34% et 3.74% on découvre qu’il est très difficile de conclure à une quelconque différence statistiquement significative, ceci sans oublier le fait que l’échantillon est excessivement petit pour en tirer une conclusion définitive.

"L'inflation" du budget annuel du festival met en difficulté son effet vertueux sur le rendement touristique

“L’inflation” du budget annuel du festival met en difficulté son effet vertueux sur le rendement touristique

Voici donc un résultat qui ne plairait probablement pas au Ministère du Tourisme, et que les auditeurs des entreprises participantes de leurs budgets Marketing respectifs pourraient utiliser pour discuter du rendement effectif de leur sponsoring: certes, le rendement estimé pour “l’effet Mawazine” se vérifie sur le rendement touristique, mais ce résultat est tellement fragile qu’il ne vaut certainement pas le budget annuel alloué à cet évènement. Pour ce faire, on se permet de comparer les courbes respectives de rendement pour un modèle sans effet Mawazine, et l’autre avec le festival comme instrument – la valeur initiale sera la même afin d’isoler plus exactement l’influence du festival, puis avec un niveau initial inférieur prenant en compte l’évolution moyenne annuelle du budget du festival.

On remarquera ainsi que sous hypothèse d’un différentiel significatif, le festival n’atteindrait son objectif que si son coût de fonctionnement reste constant, ou en tout cas, enregistre une croissance modérée – et cela ne semble pas être le cas.

Cette critique n’est pas particulièrement orientée contre l’organisation de Mawazine (un bien bon festival dans ses éditions initiales en tout cas) mais plutôt la conclusion que plusieurs initiatives – dont plusieurs s’insèrent dans les fameux Grands Chantiers– se parent d’un pseudo-calcul de coût d’opportunité, alors que le résultat statistique est pour le moins peu probant. Pour une fois que l’approche technocratique se met vraiment au service du citoyen, autant en profiter.

Fiscalité, Emploi Et Croissance

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on May 19, 2013

(Je reviens sur la synthèse publiée par CAC/Anfass, cette fois-ci avec une formulation mieux travaillée pour expliquer en quoi porter la pression fiscale à 35% est une mauvaise chose, surtout pour l’emploi)

C’est une question de prélèvement fiscal, principalement. La dépense publique, conceptuellement, n’admet pas de limites particulières, alors que la somme des taxes collectées est limitée par la richesse créée disponible. Par conséquent, alors qu’on peut être d’accord avec le principe d’un Etat-providence tel que promu par les auteurs de la synthèse CAC/Anfass, il me semble que deux critiques ont été ignorées (dans le document initial, ou la réponse à ma critique initiale gracieusement apportée par Mehdi Taam) et elles sont:

1/ Le raisonnement sous-jacent de relèvement de la pression fiscale suppose que les consommations actuelles de l’administration publique sont toutes essentielles (une hypothèse difficile à argumenter face à l’opinion publique ou même en termes d’efficacité de dépenses publiques) et que les dépenses prévues dans le projet de Welfare State que le collectif appelle de ses vœux s’additionnent en absolu.

2/ Le relèvement de la pression fiscale, graduel ou immédiat, semble considérer la croissance économique comme exogène et indépendante de ce changement dans la politique budgétaire; cette seconde critique me semble beaucoup plus importante car elle touche directement à la question de réforme fiscale.

Deux aspects particuliers m’interpellent ici: l’impact de la pression fiscale sur la croissance, mais aussi sur les taux d’emplois. En effet, au-delà d’un certain taux d’imposition sur le travail (ou l’attente d’une tendance haussière de ce taux) l’incitation à travailler – l’évolution positive du salaire- diminue jusqu’à dissuader les nouveaux entrants ou ceux ayant des rendements marginaux (faibles) de productivité à intégrer ou rester  sur le marché du travail. C’est une illustration parmi d’autres de la fameuse courbe de Laffer, mais appliquée au marché du travail de même qu’à la croissance du PIB.

Un Taux Maximal d'Impôts Principaux aux alentours de 17.43% du PIB

Un Taux Maximal d’Impôts Principaux aux alentours de 17.43% du PIB

Le lien entre pression fiscale et emploi est certainement très clair dans le graphe: on peut ainsi supposer que la progression graduelle de la pression fiscale ouvre la voie à la création d’emplois publics (particulièrement attirant pour la population active féminine) et d’effets de redistribution, mais une fois un taux maximal atteint, les effets négatifs de la pression fiscale, dissuadant la création additionnelle d’emplois et de richesse, commencent à être observés, et il est tout à fait légitime de se poser la question suivante: pourquoi y a-t-il de moins en moins d’individus en âge d’activité qui choisissent ou décident de se retirer du marché du travail?
Pourquoi ainsi la population féminine est-elle active à seulement 30-25%? Une piste d’analyse est que la structure fiscale actuelle (dont le taux agrégé est une image) a un effet discriminant, en tout cas dissuadant pour une certaine population à rejoindre le marché du travail.

Dans cette relation, il s’agit d’identifier les effets positifs/négatifs de cette pression fiscale: certes, les impôts collectés sont une richesse en moins pour le contribuable, d’un autre côté, cet impôt est dépensé, créant ainsi une nouvelle activité économique – or cette relation n’est pas linéaire, car l’efficacité de cette redistribution diminue, et ses effets positifs diminuent plus vite que le coût de la pression fiscale – d’où la nécessité de trouver un équilibre dans le ratio Taxe/PIB. Et ce raisonnement n’est pas une vue de l’esprit: la spécification proposée (E = emploi, τ = taxe) où E_t = \alpha_0 + \alpha_1 \tau_t + \alpha_2 \tau_t^2 permet d’expliquer entre 76.2% et 75.3% des variations dans l’emploi sur les cinq dernières décennies.

Qu’en est-il de l’impact de la pression fiscale sur la croissance? La même spécification permet d’obtenir des résultats assez satisfaisants, mais pas aussi directs que ceux liant fiscalité et emploi. Cela signifie qu’effectivement, il y a presque une chance sur deux (56.5%) de rejeter l’effet marginal estimé du relèvement des impôts. Sur ce point en tout cas, il est difficile d’apporter une preuve statistiquement robuste.

Cependant, rien n’empêche de simuler une relation entre la croissance -ou pour être plus précis, les points de croissance gagnés ou perdus- et le taux d’imposition (la pression fiscale). En effet, il s’agit principalement d’un arbitrage entre l’effet de redistribution de la dépense publique financée par l’impôt, et le manque à gagner en création de valeur par le prélèvement de celui-ci, soit g_t = \beta_0 + \beta_1 \tau_t + \beta_2 \tau_t^2

Fisc_Marginal

Les deux courbes comparent l’effet ‘manque à gagner’: la différence en termes de pression fiscale maximum représente ce que le graphe dénote comme la ‘sensibilité’ de la croissance aux variations du taux d’imposition: lorsque la croissance est insensible (comparativement) à une levée additionnelle d’impôts, la pression maximale est plus loin, permettant ainsi de lever des impôts additionnels jusqu’à ce niveau. De plus, on observera un autre effet bénéfique à la tolérance de l’économie au prélèvement additionnel, c’est un effet redistributif plus persistent, représenté graphiquement par une tendance plus longue dans la courbe verte du graphe ci-dessus.

Pour résumer: le chiffre de 34% de pression fiscale rapportée au PIB, tel que proposé par le collectif CAC/Anfass ne peut être économiquement viable en termes de croissance additionnelle n’est possible que si le “multiplicateur social” (le rapport de l’effet redistribution et de l’effet destruction) est égal ou supérieur à .66 – chaque dirham collecté en nouvelles taxes devrait générer 66 centimes de croissance additionnelle. Si le rapport détaillé qu’ils se proposent de publier prochainement permet de donner des résultats allant dans ce sens, la viabilité économique de leur réforme fiscale serait crédible. Mais l’effet négatif sur l’emploi reste indiscutable en l’absence de propositions détaillées quant à une potentielle réforme fiscale touchant aux prélèvements sociaux.

La Valeur d’un Emploi

Les statistiques du HCP pointent une baisse du chômage (bonne nouvelle) accompagnée d’un renforcement de la tendance dans la baisse du taux d’activité (mauvaise nouvelle) alors que le chômage des titulaires d’un diplôme supérieur reste plus élevé et plus persistant que toutes les autres catégories recensées (très mauvaise nouvelle)

Peut-on expliquer ce paradoxe? La baisse du taux de chômage n’est pas uni variée: dans sa dynamique, le chômage est tributaire du taux de sortie temporaire du marché du travail, ainsi que du taux de création d’emplois, ou pour être plus précis, des vacances ouvertes dans le même marché du travail. Ainsi, la baisse du taux de chômage peut être aussi bien le fait d’une robuste création d’emplois (la situation désirable) comme elle peut être le fait d’une décision collective de ne plus rechercher activement l’emploi, par anticipation qu’il n’y en a plus.

Et en observant le taux d’activité depuis la fin du siècle dernier, la robustesse du déclin tendanciel est proprement effarante: de plus en plus d’individus (surtout des femmes) font le choix – ou sont contraint(e)s- de sortir du marché du travail, ou passent vers un sous-marché de travail non rémunéré.

Déclin irréversible du taux d'activité dès la fin des années1990

Déclin irréversible du taux d’activité dès la fin des années1990

De la perspective d’un demandeur d’emploi, l’opportunité à chercher un emploi dépend directement du différentiel positif qu’il tirerait en confrontant le rendement de son capital humain (son éducation) au rendement anticipé de son emploi: cela expliquerait ainsi pourquoi les emplois les mieux rémunérés sont ceux exigeant une éducation au préalable un coût plus élevé (le plus élevé), et c’est ce qui, aussi, peut probablement expliquer le paradoxe observé dans le taux de chômage élevé dans la population élevée.

A côté de ce décalage entre valeur intrinsèque d’emploi moyen et le rendement attendu d’un diplôme, il y a aussi le choix économique fait par le Maroc de ne pas s’intéresser sérieusement à transformer son appareil productif: dans le jargon du cabinet de conseil, l’analyse SWOT a clairement identifié une série de secteurs nécessitant une main d’œuvre modérément ou pas qualifiée. Le raisonnement sous-jacent était que la rareté de la main d’œuvre beaucoup plus diplômée profiterait immédiatement de cette division du travail – si effectivement cette population diplômée était rare.

Une vérité douloureuse qu’on ne se dit pas souvent est que le Maroc aura formé un excédent de diplômés dans des domaines pas forcément adaptés aux prérequis du marché du travail (y compris dans l’emploi public) peut être par aversion au risque politique engagé par une telle mesure (qui se traduirait par un numerus clausus dans l’enseignement supérieur par exemple) le prolongement logique du conditionnement des qualifications de la main d’œuvre domestique supposait en effet un nombre réduit d’étudiants et/ou de diplômés de l’enseignement supérieur, à contre-courant avec le dogme de l’enseignement égalitaire.

On comprend par exemple pourquoi le mouvement des diplômés chômeurs exigeant leur intégration dans la fonction publique a subsisté avec une remarquable vigueur: le rendement attendu d’un emploi public, en comparaison avec le coût consenti dans la formation est supérieur ou proche de ce qu’on peut attendre du marché privé du travail, même si les qualifications intrinsèques ne correspondent pas. Il suffit ainsi de comparer la valeur d’un emploi moyen agrégé, celle d’un emploi dans le secteur public, et la valeur intrinsèque du capital humain obtenu dans l’enseignement supérieur:

L'intersection et/ou les positions relatives des courbes renseignent du 'vrai' coût-avantage à l'accumulation du capital humain versus valeur d'emploi

L’intersection et/ou les positions relatives des courbes renseignent du ‘vrai’ coût-avantage à l’accumulation du capital humain versus valeur d’emploi

Ces graphes montrent décrivent une partie du problème handicapant une création harmonieuse d’emploi, résultant est d’un taux d’activité plus important (ou en tout cas brisant sa tendance au déclin) et d’une stabilisation du chômage: le mauvaise usage que l’on fait du capital humain introduit des comportements adverses, où il est certes plus intéressant de ne pas investir dans l’éducation (graphe 1.1) ou alors la progression dans le système éducatif suppose des rendements croissants – soit à travers une amélioration de la qualité du capital humain transmis, soit en proposant une meilleure allocation des ressources actuelles, reflétant ainsi la vraie valeur de l’éducation secondaire ou même supérieure.

Qu’en est il de la valeur moyenne de l’emploi? Tant qu’il existe une législation fiscale pénalisant l’emploi ou les secteurs potentiellement créateurs d’emploi (et il y a moyen de démontrer cela) et tant que le différentiel entre emploi privé et public subsiste, le comportement des individus nouvellement arrivés sur le marché du travail, ou à la recherche depuis une certain moment d’un emploi, ou même pour les élèves, collégiens et lycéens, n’ira pas forcément dans le sens d’une société où le travail, outre sa valeur économique, contribue comme outil de socialisation, de désenclavement d’une population potentiellement vulnérable ou défavorisée, et simplement de restituer à sa dignité l’individu qui cherche à subvenir à ses besoins par ses moyens propres.

Et je conclus sur cette observation: un taux de féminisation dans le secteur privé analogue à celui de l’administration publique (proche des 40%) résulterait d’un boom sans précédent dans le taux d’activité (à plus de 60% des 49% actuels) ainsi qu’un changement radical dans l’appréciation des retours d’éducation.

L’Equilibre de Chabat

Les petites guéguerres de coalition ne sont pas, pour une fois, une exception marocaine: le gouvernement britannique actuel trahit souvent l’inconfort des Libéraux-Démocrates et des Conservateurs à cohabiter, mais malgré tout leur majorité parlementaire continue à voter sa confiance, probablement jusqu’à la prochaine élection en 2015.

Au Maroc, le brouillard de guerre, propre à nos interactions politiques, transmet à l’observateur, même averti, une image d’instabilité permanente, surtout dans la relation à priori conflictuelle entre le Secrétaire Général du Parti de l’Istiqlal, Hamid Chabat, et le leader du PJD et Chef du Gouvernement, Abdelilah Benkirane.  Pourtant, il y a moyen de prouver que ni l’un, ni l’autre n’ont intérêt à pousser cette confrontation jusqu’au bout. Ce qui suit suppose que les deux politiciens sont über-rationnels, une hypothèse qui a prouvé être solide, au moins une fois.

Je reprends dans ce petit tableau ce que seraient les résultats de deux stratégies simples pour Chabat et Benkirane. Coopérer ou Non Coopérer.

Chabat
Benkirane Coopère Non-Coopère
Coopère C,D 0,A
Non-Coopère 0,0 -15,-A

Les valeurs a,c,d sont strictement positives, avec a>d (l’Istiqlal étant en position de force lorsque Benkirane concède sans coopération réciproque de la part de Chabat) Je reviendrais sur la valeur de -15 tout à l’heure. La stratégie d’équilibre est donc pour Benkirane et Chabat est pour Benkirane de “céder”, c’est-à-dire le couple (Benkirane Coopère, Chabat ne Coopère pas). C’est un équilibre car ni l’un, ni l’autre n’aura intérêt à en dévier.

C’est une mauvaise nouvelle en somme pour le PJD car les perspectives de gains sont asymétriques, comme on peut le constater dans les couples (0,0) et (0,A); l’Istiqlal n’est pas perdant lorsque il cède face à un PJD intransigeant, et il gagne plus que lorsque les rôles sont inversés. Cela ne signifie pas que M. Chabat peut dicter impunément les règles de négociation, mais des deux joueurs, il est le plus à même d’avoir une espérance de gain nul ou légèrement positif: certes, une sortie en opposition signifie perdre l’accès à différents postes lucratifs à distribuer à ses alliés (et rivaux potentiels) mais d’un autre côté, le gain attendu d’une renégociation de la distribution des maroquins ministériels est au moins égal ou supérieur aux pertes potentielles.

Le calcul n’est pas symétrique pour le Chef du Gouvernement, car s’il obtient effectivement plus de postes ministériels à distribuer, il a besoin de compléter la perte des sièges Istiqlaliens dans la chambre des représentants, et donc de trouver entre 15 et 31 sièges, selon le comportement des parlementaires individuels: sur les 305 sièges, 16 sont occupés par des petits partis, lesquels peuvent simplement s’abstenir (ils sont au fond indifférents à faire tomber un gouvernement ou à le maintenir) d’où le choix du gain négatif pour le PJD lorsque celui-ci et le PI ne coopèrent pas.

On peut pousser cette analyse un peu plus loin: l’utilité du PJD découle d’un équilibrage entre perdre des sièges parlementaires, et perdre des maroquins ministériels.

U(x,y,p)=f(p\sqrt{x-15} + (1-p) \ln(33-y))

versus une neutralité fixe autour des valeurs particulières:

f(p16 + (1-p)6)

Deux aspects particuliers devraient être considérés: premièrement, la valeur de ces pondérations, et en second, le degré d’aversion au risque pour M. Benkirane face à cette incertitude; Car incertitude il y a: une fois la rupture avec l’Istiqlal consommée, le Chef du Gouvernement sera obligé de chercher à minimiser l’écart de majorité parlementaire dans les 15 sièges manquants – et donc à ne pas remplacer l’Istiqlal- ou de réduire le nombre de maroquins dont il dispose (ou ceux des alliés demeurés fidèles) au profit du nouvel allié (USFP, RNI, UC par leurs tailles respectives, le PAM étant en froid officiel avec le parti dominant)

U_Averse

Le graphe reprend donc un équilibre pour deux cas de figures: l’intersection des deux courbes correspond au cas où la fonction d’aversion au risque croise la courbe actuelle, et donne la valeur de la pondération ‘optimale’. Je me rends compte que je viens de compliquer excessivement un simple constat. Pour un même niveau d’utilité, plus M. Benkirane est averse au risque, plus il préfèrera négocier avec M. Chabat, ou de trouver rapidement un remplaçant ayant 30 sièges et plus. L’équilibre pour une fonction raisonnablement concave (traduisant une faible aversion au risque) se situent donc à  .55 – donc marginalement plus enclin à protéger sa prédominance en majorité parlementaire, même au prix d’une sortie de l’Istiqlal, plutôt que de céder et redistribuer les maroquins. Les valeurs sur l’axe des ordonnées ne sont pertinentes qu’en comparaison de la concavité de la fonction dans les deux cas de figures: lorsque f(.) en rouge est plus concave, la propension à privilégier une négociation de postes ministériels doit diminuer en dessous des .55 pour arriver au même niveau d’utilité que la valeur f(.) en bleu.

Pour résumer: M. Chabat a un avantage indéniable dans la négociation telle que reprise sur le tableau en haut, à savoir un gain espéré nul ou positif entre les deux stratégies de coopération ou non. Cela ne signifie pas pour autant qu’il est capable de dicter les termes de cette négociation. En effet, l’aversion de M. Benkirane au risque d’un remaniement, synonyme de déstabilisation de l’équilibre de la coalition à sa création est pondéré par le degré d’obstination qu’il montera dans sa quête à sécuriser la confiance de 153 sièges (scrutin local) à son gouvernement. Or même si la pondération intrinsèque met le curseur légèrement vers une attitude plus conciliatrice, la décision finale dépend vraiment de son aptitude à prendre le risque de forcer une crise de confiance en se privant des sièges de l’Istiqlal. Et il s’avère ainsi que si M. Benkirane est indifférent à l’incertitude engagée par les deux choix (neutre au risque) alors le curseur vers le maintien de sa majorité se déplace significativement vers la droite (s’approchant de 1) comme le montre la série des graphes en dessous (les deux graphes en haut plus le cas d’aversion nulle au risque)

Fort déplacement de la pondération au maintien de la majorité parlementaire en cas de neutralité au risque (p = .8)

Fort déplacement de la pondération au maintien de la majorité parlementaire en cas de neutralité au risque (p = .8)

Résultat des courses: M. Benkirane a suffisamment de crédibilité pour confronter les menaces de M. Chabat et continuer à conduire le gouvernement présent, remanié avec l’Istiqlal ou non, jusqu’aux prochaines échéances de 2016.