The Moorish Wanderer

ça Coûte combien, Un printemps Arabe?

Cette obsession à tout chiffrer a au moins un côté positif: elle permet de mesure l’étendue de la complexité du monde.

A priori, rien de plus facile que de chiffrer le coût d’un bouleversement politique: nombre de jours chômés suite aux manifestations, budget des forces de l’ordre au prorata des troupes engagées, les dégâts occasionnés par les confrontations et affrontements, et enfin les budgets dépensés pour contenir la fureur populaire en subventionnant les matières de consommation par exemple.

Ces coûts sont relativement faciles à estimer, car l’appareil de l’Etat les contrôle. En vérité, les implications des révoltes du printemps Arabe sont similaires à celles de l’effet papillon: les effets d’accélération de dépenses publiques à eux seuls sont un sujet difficile à épuiser. En somme, chiffrer son coût à une révolution commencée il y a deux ans sera incomplet et partiel. Malgré tout, l’exercice est intéressant. Il nous renseigne sur la complexité du monde, et la modélisation d’un choc exogène -pour reprendre le jargon économique- ne fait que ressortir cette complexité.

Intéressons-nous au cas marocain, principalement parce que les protestations ont été pacifiques, facilitant quelque peu le calcul. Après tout, les dommages occasionnés aux biens publics et privés ont été suffisamment négligeables en valeur absolue par rapport au PIB (comparez l’effet de l’interruption d’Internet en Egypte sur la Bourse) et le coût a peut-être été essentiellement porté par l’Administration.

Officiellement, le coût nominal du Feb20 est 18 Milliards de dirhams (ou 2.3% du PIB), car il est fait explicitement état d’une nécessité relevant de l’intérêt national:

Vu l’Article 14 du décret n°2-98-401 […] relatif à l’élaboration et à l’exécution des lois de finances;

     Considérant la nécessité impérieuse d’intérêt national,

     Sur proposition du ministre de l’Economie et des Finances

[…] Décrète: […]

Article Premier – Des crédits supplémentaires d’un montant de 18 Milliards […] sont ouverts au titre des dépenses de fonctionnement du budget général de l’année budgétaire 2011.

Commençons d’abord par décomposer ce coût en trois grandes catégories:

– Le Budget: Comment peut-on déclarer que les subventions sur les produits de première nécessité sont un coût dû au mouvement du 20 Février? Il ne serait possible de soutenir cet argument que si, et seulement si ces subventions n’existaient pas en premier lieu. Or la caisse de compensation existait bien avant, et son budget ne peut donc être imputé aux seuls manifestations et à la volonté officielle de prévenir l’exacerbation d’une colère populaire ambiante. D’un autre côté, un potentiel renchérissement des matières premières à l’International peut aussi expliquer la hausse des dépenses de la caisse de compensation.

D’un autre côté, l’intégration inconditionnée de diplômés chômeurs peut potentiellement être corrélée aux manifestations du Feb20. Cependant, il faut aussi dire que les revendications de cette population étaient relativement anciennes, et un argument tout à fait valable peut être avancé suivant lequel ces recrutements inopinés ne sont pas principalement dû aux manifestations.

– Le secteur Privé: Des grèves et/ou des manifestations (même le Dimanche) peuvent plomber la productivité quotidienne. Cependant, le ralentissement de la croissance en zone Euro, le partenaire commercial principal du Maroc peut expliquer une partie du ralentissement de l’économie en 2011, et certainement le tassement de la croissance pour 2012.

– Le coût futur: ce coût est difficile à chiffrer car ses indicateurs sont des agrégats généralement influencés par des chocs exogènes à long terme; peut-on par exemple déclarer que le printemps Arabe a participé de la baisse des réserves de change? Ensuite, quelle serait la contribution de l ‘instabilité régionale dans l’évolution des rendements de l’endettement souverain Marocain?

Enfin, certains de ces coûts vont perdurer: les nouveaux fonctionnaires recrutés vont peser sur les charges de fonctionnement pour les prochaines 40 et quelques années.

C’était la liste des remarques et critiques possibles quant à la méthode de calcul d’un coût aussi compliqué que celui d’un évènement imprévu.

Nous réaliserons (en toute vraisemblance) tout d’abord un taux de croissance de 3% pour 2012, ce qui implique un manque à gagner de 15 Milliards de dirhams, étant donné que la capacité de production de l’économie marocaine en entier n’est pas utilisée. Il est à noter que la majeure partie de ce manque à gagner est largement dû à des facteurs domestiques, lesquels peuvent être raisonnablement imputés au climat politique ambiant. Ce coût économique peut donc être chiffré à un peu moins de 2% du PIB.

Le coût en ressources humaines: le premier département ministériel auquel on pense en premier est certainement celui du Ministère de l’Intérieur. Et pourtant, ce n’est pas vraiment le cas; le budget alloué par les lois de finances successives entre 2007 et 2012 est passé de 10.7 Milliards dhs à 17.5 Milliards dhs, soit une augmentation annuelle de 12.3%, concentrée autour de 2009 et 2011, lesquelles enregistrent des croissances respectives de 2.4 et 3 Milliards. Paradoxalement, le Budget 2012 alloue une augmentation de seulement 1 Milliard.

Le recrutement annuel moyen sur les 5 dernières années était de 19,400 nouveaux fonctionnaires par an. On observe qu’en 2010, le niveau de recrutement était à peu près similaire à celui inscrit dans le Budget 2012, respectivement 23,700 et 26,000. Si l’on considère que ces nouveaux membres de la fonction publique seront rémunérés au traitement médian, le coût additionnel par rapport à la moyenne 2007-2012 serait 554 Millions de dirhams (non compris les recrutements au ministère de l’Intérieur déjà comptabilisés plus haut). Mais en réalité, leur coût est étalé sur 45 années en moyenne; le coût réel actualisé sur la base d’un taux d’inflation de 2.14% serait donc de 41 Milliards (estimation conservatrice étant donné que les traitements médians de la fonction publique sont en général valorisé à un taux supérieur à l’évolution des prix. L’estimation ne prend pas en compte la charge des retraites)

Coût supplémentaire net des ressources humaines: 44 Milliards de dirhams. En flux réels, cela représente 0.45% du PIB.

le coût en subventions: la Consommation Finale des Ménages a augmenté de 1,65% du PIB en 2010. Mais en 2009, elle a augmenté de 7.2%. Parallèlement, les charges de compensation sont passées de 5% du PIB en 2009,  à un peu plus de 2% en 2010. Cette juxtaposition des chiffres de consommation et ceux des subventions veut mettre en valeur l’idée que c’est essentiellement la consommation intérieure qui pousse le coût des subvention, bien plus que le prix des matières premières concernées. En effet, une minorité de ménage concentre une grande proportion de la consommation agrégée, et profite conséquemment d’un pourcentage aussi important des subventions allouées.  Ce qui signifie que tout écart de taille entre la moyenne observée sur une longue période et les pourcentages de subventions par rapport au PIB entre 2010 et 2011 sera nécessairement imputé à la consommation intérieure; on inverse ensuite le lien de cause à effet: c’est parce que les autorités ont décidé d’augmenter les subventions aux produits de base que la consommation a augmenté. C’est donc la moitié, près de 23 Milliards dhs. Notons au passage que cette somme est très proche du montant  de 18 Milliards exceptionnellement autorisé par décret pour ‘la nécessité impérieuse d’intérêt national’ (BO n°5978)

le coût en dette publique: le gouvernement, lorsque surpris par des dépenses imprévues (par exemple les 18 Milliards mentionnés plus haut) a tendance à emprunter plus, ce qu’il a bien fait durant 2011, et le fait encore plus en 2012. L’impact direct sur les finances publiques n’est pas forcément le service de la dette (lequel reste très stable d’année en année, dû à la structure des maturités de la dette du Trésor) mais il est plutôt à chercher du côté de l’augmentation des maturités à long terme, lesquels représentent plus de 95% du stock de dette publique (maturités supérieures à 2 ans) on observe que le taux moyen pondéré a augmenté de 5 points de bases (ou .5%) et dont l’effet est étalé sur des durées supérieures à 10 ans. En termes immédiats, cela signifie que l’intérêt supplémentaire annuel de 1.6 Milliards de dirhams; étant donné que les anticipations inflationnistes sont déjà intégrées dans les différentes maturités considérées, et en se contentant de mesure l’impact actualisé sur les 15 prochaines années, le coût supplémentaire pour les prochaines générations serait donc 17.8 Milliards dhs. Cette accumulation d’intérêts supplémentaires n’a cependant que peu de sens si elle n’est pas comparée au stock de dette correspondant. Notons que le coût annuel de ce déplacement de la courbe des taux coûterait dans les .2% de PIB.

Pourquoi imputer cette augmentation des taux entièrement aux effets du printemps arabe? Principalement parce que le Budget a augmenté sa cadence d’emprunt dès 2010, et que le principal poste de dépense était celui de la Compensation.

Une estimation conservatrice, certainement biaisée, en tout cas limitée par la méthodologie peu rigoureuse calculée sur la base de ce qui précède devrait donc coûter pour 2010 et 2011 environ 43 Milliards de dirhams, ou 5.7% du PIB correspondant.

Est-ce un montant farfelu? Certainement pas. Il est très proche du déficit fiscal moyen observé entre 2010 et probablement pour 2012. Il semble donc que le coût annuel de l’emprunt de la croissance future a été ainsi utilisé pour acheter la paix sociale aujourd’hui. Ce qui est inquiétant dans cette analyse, toute incomplète soit-elle, c’est qu’elle sous-estimes grandement l’impact à long terme de ces décisions. Le coût réel des décisions d’apaisement est à chercher dans les prochaines années. Et puis bon, ce n’est pas la faute des militants du mouvement Feb20 ou des marcheurs en Mars et Avril si le pouvoir a préféré acheter la paix plutôt que d’engager de réelles réformes institutionnelles…

3 Responses

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  1. marokino said, on August 29, 2012 at 09:12

    Il aurait plus facile de dire que le fameux printemps arabe a couté, coute et coutera très cher aux peuples des pays de cette région !

    Jongler avec les chiffres c’est très bintellectuel, mais la réalité, dure et terrible, est là : chomage en hausse, stagnation de la production et de la proiductivité, recul des investissements!

    Bonjour les dégats et vive la démocratie, surtout quand elle ne nourrit pas son homme!

  2. Siham Fdy said, on August 29, 2012 at 12:53

    La logique liberale appliquee au printemps arabe.
    Ca coute combien la rente et les exonerations fiscales? Ca coute combien les investissements improductifs?
    Ca coute combien l’injustice sociale dans ce pays?
    Bien sur il est tjs facile de taper sur les faibles a coup de chiffres racouleurs.

    • Zouhair Baghough said, on August 30, 2012 at 12:50

      Bonjour,

      J’ai dû mal m’exprimer: le coût chiffré ici est une critique, le choix semble avoir été fait pour éviter les réformes nécessaires.

      Sinon, j’aimerais bien connaître cette “logique libérale”🙂

      Merci pour le commentaire!


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