The Moorish Wanderer

Pourquoi Faire Plus de 5% de Croissance?

Posted in Dismal Economics, Moroccan Politics & Economics, Morocco, Read & Heard by Zouhair ABH on December 4, 2011

Pourquoi le chiffre de 5% de croissance revient-il souvent dans mes posts comme étant ‘La Croissance Potentielle’? Pourquoi lier ce chiffre à une inflation en hausse si jamais l’économie domestique arrivait à dépasser ce seuil? Un ami m’a posé la question, et je m’efforcerai d’y répondre dans la clarté- un économiste (ou, dans mon cas, un apprenti-économiste) n’étant pas toujours cohérent ou transparent dans ses explications (à dessein ou par habitude, cela dépend du sujet…) Il suffit cependant de se rappeler que l’un des sujets favoris de l’économiste est ce constant arbitrage auquel fait face un agent économique ou une économie entière; dans le cas de la croissance potentielle, c’est l’arbitrage entre chômage, croissance et inflation qu’il s’agit d’observer.

Racontons donc l’histoire de notre économie comme une fable: le Maroc, petit village coupé du monde, n’a que deux facteurs de production: les villageois qui mettent leur force de travail à disposition, et les différentes machines et autres produits intermédiaires nécessaires à produire d’autres biens: soc, charrue, légumes et fruits, vêtements, etc… De temps à autre, un villageois a une idée lumineuse, en décidant par exemple d’utiliser les détritus naturels comme fertilisants, ou cet autre villageois, qui propose un système ingénieux pour partager l’eau entre les différents habitants du village. Donc notre village a, en réalité, à sa disposition trois facteurs de production: le travail, le capital, et ce qu’on peut appeler le progrès technique, tout ce qui permet d’améliorer la production: cela peut être aussi bien le forgeron qui décide de fabriquer des socs en acier, que les villageois qui décident d’alterner l’exploitation d’une terre particulière pour en préserver les ressources. Dans ces deux cas, la même quantité de travail et de capital a été utilisée, mais la production en est plus élevée.

L’Amghar du village, qui décide de la répartition des ressources, a eu l’idée géniale d’augmenter la production des différents biens dans sa communauté. L’année dernière, la valeur marchande des biens produits par ce village s’élevait à 100 unités de monnaie locale. Cette année, les villageois avaient produit 107. Mais l’année prochaine, l’Amghar décide pour la communauté que la valeur marchande de la production sera 120. Cela signifie que le taux de croissance de cette production (le PIB de ce village) passera de 7% à 12%. Mais comment y arriver?

“Faisons travailler les villageois sans terre!” s’est-il dit. Aussitôt, ces derniers furent appelés à participer au labour, avec un paiement journalier qui sera le même pour tous, un bon permettant l’achat d’une miche de pain auprès du boulanger. Ce dernier, heureux de se retrouver avec plus de clients, décide en même temps d’augmenter le prix du pain: il faudra désormais 1.5 bon pour s’acheter la même quantité de pain. A la fin de l’année, l’Amghar se dit que finalement, cette décision n’était pas la bonne.

“Utilisons plus de capital!” s’est-il dit alors. Sitôt fait, tout le village décide d’acheter du fer, des engrais, des tracteurs même. Certes, le prix du pain est resté stable (et a même baissé, puisque les récoltes de blé durent moins longtemps) mais il y a de moins en moins de villageois travaillant leurs terres ou celles d’autrui. Ceux qui restent actifs sont obligés de trouver d’autres occupations pour garder leurs bons d’achat. Pire, certains se sont vus obligés de réduire de leur propre consommation pour aller s’acheter du capital, de plus en plus cher à acquérir. Résultat, les biens produits par les villageois croît moins vite que les 7% de l’an dernier, et beaucoup d’entre eux n’ont pas de travail.

Le conseil des sages se réunit, et en arrive à la conclusion qu’il y a bien un équilibre entre, d’un côté, une augmentation de la production avec celle des prix, et de l’autre, une légère augmentation de production mais avec une baisse du nombre de villageois actifs. Mais comment faire pour trouver cet équilibre? On décida donc d’appeler le maître d’école pour lui demander de résoudre ce problème.

Ce dernier comprend bien que tous les villageois veulent être employés, jouir de biens supplémentaires à leur disposition, et en même temps ne pas trop payer en bons d’achat pour leur consommation. Comment faire alors? l’instituteur décide donc de faire un tour dans les champs et chez les différents artisans du village pour récolter quelques informations sur le circuit de production.

Il découvre ainsi les proportions exactes (en tout cas, d’un certain degré de précision) de la contribution du travail et du capital pour produire ces biens; ainsi, il arrive à déterminer plus ou moins précisément le nombre d’unités de capital, de travail et de ‘progrès technique’ nécessaires à la création d’une unité supplémentaire de bien. Il découvre aussi le lien entre l’emploi, l’utilisation de capital et l’augmentation des prix, de tel sorte à ce qu’il arrive à trouver une situation statique, où ni l’emploi, ni l’évolution des prix, ni l’achat supplémentaire de capital (ici défini par l’inflation) ne varient beaucoup. Cette situation, l’instituteur, poète à ses heures perdues, la nomme ‘croissance statique’ et s’en va présenter son projet auprès du conseil des sages.

Ces derniers sont sceptiques devant les formules utilisées, mais sont rassurés lorsque le maître d’école leur explique les bienfaits de cette ‘croissance statique’: ‘tout le monde y gagne: les villageois n’auront pas à payer plus pour leur consommation, et ceux qui cherchent à travailler arriveront à en trouver un, petit à petit. Nous serons tous rassurés, car le futur sera prévisible pour nous; avec notre optimisme, nous ne changerons rien à nos habitudes, et tout ira pour le mieux’. L’Amghar pose la question: “Mais Si L’oustad, que se passe-t-il si l’un de nous trouve une nouvelle manière de faire du labour, ou fabriquer un appareil qui permet de travailler moins et produire plus?”

L’instituteur, sourire au lèvre, répond: “C’est tant mieux, car nous saurons alors que le futur sera meilleur. Les deux ou trois années suivant cette découverte seront peut être chaotiques, mais le futur, les dizaines d’années qui suivront seront meilleures, car nous arriverons à produire plus de biens à moindre effort”.

Cette fable -qui fait l’impasse sur beaucoup de détails en théorie économique et risque d’irriter les initiés- est un exemple simplifié de ce qu’est la croissance potentielle: un taux de croissance qui n’entraîne ni inflation, ni chômage supplémentaires. Sur le long terme, la stabilité de l’inflation entraînera le chômage vers sont niveau ‘naturel’ (ou structurel) et ce grâce à la stabilité de l’activité économique (laquelle débouche, en général, sur une confiance en l’avenir de la part des employeurs, et donc d’un recrutement stable sur la durée)

De temps à autre, des “chocs induits par des externalités positives” (par exemple, une découverte scientifique qui améliore la productivité des travailleurs dans une économie donnée) repoussent le plafond de la croissance potentielle, et il devient possible de produire plus sans forcément entraîner une augmentation d’inflation.L’adaptation de l’activité économique après cette découverte scientifique n’est pas toujours rapide, mais sur le long terme, elle est certainement bénéfique.

Le Maroc ne peut dépasser les 5% pour plusieurs raisons qu’on peut lister comme suit:

– Le niveau actuel du chômage, ainsi que l’instabilité de l’inflation (même l’inflation sous-jacente) font que le ‘prix inflationniste à payer’ pour baisser temporairement le chômage est trop élevé. Faire plus de 5% risque d’entraîner l’économie à créer des emplois instables, sans forcément s’attaquer aux problèmes structurels du marché de l’emploi, et ce au prix d’une inflation qui n’est toujours pas bien maîtrisée

– Les capacités productives sont ‘limitées’: je préfère mettre le terme entre parenthèses car la notion reste très relative. Il suffit cependant de noter que pour des secteurs importants comme l’agriculture, les industries exportatrices de textile, ou même les “Champions Nationaux” souffrent tous d’une structure de production hypertrophiée, soit par déficit de production de valeur ajoutée (pour le textile, il s’agit plutôt d’une destruction de valeur) soit par une faiblesse d’intensité capitalistique, ou de forte intensité de facteur travail peu qualifié (en agriculture notamment) Chercher à réaliser un taux de croissance au-delà de ce que l’appareil de production peut réaliser en ce moment risque d’entraîner, à moyen terme, des distorsions dans ces même secteurs. Ceci explique en partie pourquoi le Maroc ne peut pas concurrencer la Chine ou d’autres Tigres d’Asie sur le marché: la taille de la main d’œuvre disponible est très inférieure et ne peut donc bénéficier des effets d’échelle observés dans ces pays.

– La faible contribution du progrès technique à la croissance limite le relèvement de la croissance potentielle sans tensions inflationnistes ou sur le marché de l’emploi: j’ai exposé dans un post précédent que depuis les années 1980s, la contribution réelle du progrès technique (ou du productivité totale des facteurs) a été, en moyenne, de l’ordre de 0.16 points de base à la croissance. Pour une économie qui prétend réaliser plus de 5% sans forcément générer de l’inflation excessive, cela reste très insuffisant, surtout au regard du pourcentage de PIB alloué à la recherche (moins de 1%) et mal distribué sur les différents secteurs de production. Tant que l’économie domestique n’arrive pas à intégrer le progrès technique comme un autre moyen de croissance, nous resterons handicapés dans la quête d’une croissance plus forte.

– Les blocages institutionnels à un dynamisme économique propice: peut être la seule variable qualitative d’envergure difficile à estimer, mais l’intervention pesante de règlementation (notamment des prix de certains produits et l’organisation en oligopoles officiels de certains secteurs) fausse le jeu de concurrence, et opère un transfert de surplus social -qui se transforme en rente- vers une catégorie d’acteurs économiques dont le comportement et les motifs de placements de ce surplus n’aident pas à la création de valeur réelle; La croissance potentielle trouve son existence dans le nombre d’immobilisations corporelles par exemple, pas dans le parc immobilier disponible ou accumulé.

Je m’excuse auprès des économistes expérimentés et praticiens qui se seraient offusqués de certains raccourcis dans mon argumentaire. L’effort de vulgarisation passe forcément par le sacrifice de certains points de détail que le profane trouve inutiles ou confus. J’espère aussi que je ne me suis pas aventuré dans des explications erronées ou susceptibles d’induire le lecteur en erreur.

One Response

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  1. Mohammed bennouna said, on December 4, 2011 at 23:16

    Faut pas chercher plus loin que les doigts de la main!
    A demain…


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