The Moorish Wanderer

Le Mythe de la stabilité marocaine

Posted in Moroccan ‘Current’ News, Moroccan History & Sociology, Moroccanology, Polfiction by Zouhair ABH on December 27, 2009

Je devisais avant-hier avec une veille connaissance que j’ai perdue de vue depuis quelques années. Notre discussion porta fortuitement sur la politique.

Avant de développer, je dois admettre avoir fait quelques blagues sur le sort réservé aux classes nanties dans le cas d’une hypothétique prise de pouvoir par la gauche radicale (la personne en question est issue de la grande bourgeoisie)😀 (puis-je préciser qu’il ne s’agit que du second degré, et que la gauche radicale, dans l’hypothèse où elle accèderait au pouvoir, n’a aucune visée revancharde ou génocidaire envers les paisibles populations de Fès et Rabat ? merci)
Nous avons parlé de la situation actuelle du Maroc, et je me vis répondre ‘Mais hamdoullah, grâce à la monarchie, le Maroc a conservé sa stabilité’…
J’ai été atterré, car cela semble être l’avis partagé par de nombreux marocains, ayant vécu ou non sous le règne Hassanien. C’est fou ce que la propagande officielle peut influencer les esprits (éduqués soient-ils). Avant de commencer à dérouler les références de la théorie (ou du modèle) de la guerre civile permanente au Maroc, je me permets de faire un bref exposé -que je m’efforcerai de rendre le moins caricatural possible- sur la position des défenseurs de ‘l’exception marocaine’ :
– “Le Maroc a réussi à maintenir sa stabilité depuis l’indépendance, d’abord contre l’UNFP, puis les militaires, puis contre le Polisario et l’Algérie. Depuis les années 1990, le Maroc a réussi à contenir le danger islamiste, contrairement à l’Algérie. On voit bien que les choix stratégiques de Feu Hassan II nous ont épargné bien des drames. C’est aussi le cas parce que nous sommes une monarchie alaouite, et la sphère religieuse a été contrôlé, contrairement à l’Algérie laïcisée (athée même), donc, الأمور تتحسن، و الحمد للله ”

(à nos amis non-nihilistes, ai-je bien restitué vos opinions ?) redevenons sérieux : le Maroc, et ce, depuis longtemps, connaît une situation de violence ordinaire, une sorte de guerre civile, violente avant 1912, moins violente mais toute aussi symbolique après 1956 ;

Avant d’aller plus loin, prenons une définition académique de la guerre civile : ‘‘a violent conflict within a country fought by organized groups that aim to take power at the center or in a region, or to change government policies“. Dans le cas du Makhzen pré-colonial, c’est exactement le cas. Sans prétendre me mesurer à A. Laroui dans sa définition très moderniste de l’Etat-Makhzen wébérien, les aspects progressistes ou même rationnels ne sont pas nombreux. L’aspect le plus éclatant de cette guerre civile est bien sûr la ‘Harka’, qui tient plus de l’expédition punitive que de la collecte d’impôts : ‘Le sultan arrive avec sa suite et son armée dans une région; à sa rencontre se portent le caïd et les cheikhs des tribus de la région. Ceux-là doivent présenter au Sultan la collecte de l’impôt, mais aussi des cadeaux de bienvenue à lui et à sa suite, sans compter les frais de bouche dûs à son séjour, qui dure en général plusieurs mois. La force armée impériale se déchaîne presque en une sorte de bande de pilleurs, et au fur et à mesure que les années passent, les tribus créent le vide devant la troupe impériale lorsqu’elle passe collecter l’impôt, mais le caïd, lui, risque sa tête et doit se présenter face au sultan avec un présent, aussi maigre soit-il’ (W. Harris, Morocco That Was)

Cette Harka peut aussi être dirigée contre de vraies rébellions. Ces explosions de désobéissance sont en général motivées par des ras-le-bol contre la perception de l’impôt, en général localisées dans les hauteurs imprenables (Haut-Atlas et le Rif). L’autorité chérifienne n’est pas remise en cause (la prière est maintenue en sont nom) et cette rébellion est en général orientée contre le représentant local makhzénien (c’est-à-dire le Pacha ou le Caïd); En clair, un règne impérial consiste en une perpétuelle expédition guerrière qui engloutit les richesses produites pour elle-même. Je préfère me concentrer sur les expéditions en milieu rural, car les révoltes urbaines ont des motivations différentes, et la notion de guerre civile ne s’y applique pas réellement. En milieu rural donc, la force armée impériale n’intervient pas seulement pour (r)établir l’autorité sultanienne, mais aussi pour soumettre et appauvrir. La guerre civile, c’est la tribu makhzénienne pressurant et soumettant au possible les autres tribus par tous les moyens possibles : les têtes coupées des rebelles exposées aux portes des villes impériales, Hassan Ier en concevait une grande fierté d’ailleurs. Les tribus dispersées et déportées aux quatre coins du Maroc. En ce sens, Blad Makhzen n’était pas plus policé que Blad Siba.
Pour revenir au Maroc moderne, les germes de la violence n’ont pas été détruite : la dernière grande Harka du Maroc date de 1958 au Rif, lorsque les FAR, sous le commandement du prince héritier et le Général Oufkir, s’exerçaient à réprimer une révolte présentée comme séparatiste. Le massacre était certainement disproportionné à l’origine de la révolte, qui était essentiellement dirigée contre les potentats locaux (en plus de l’épisode A. Messadi). 1958 n’a pas été la seule harka, survivance de la guerre civile permanente; en effet, et ce dès 1965, la monarchie s’est assuré le soutien d’une minorité nantie pour mener un véritable siège contre le peuple marocain : entre 1959 et 1961, de grands marchands Fassis ont vendu d’immenses quantités d’huile frelatée (mélangée à de l’huile de vidange), et jusqu’à présent, rien de significatif n’a été fait pour juger les auteurs conscient de ce crime (ces auteurs qui ont d’ailleurs profité, plus tard, de la marocanisation).
Ensuite, lors de sa confrontation avec la gauche, le pouvoir a usé de méthodes de guerre civile : les malheureux habitants de Moulay Bouazza, de Goulimima, de Demnate, d’Amgallo, les petits douars du Haut-Atlas (et d’autres régions encore) ont été durablement punis pour avoir accueillis les commandos du Tanzim en 1973. Jusqu’à la fin des années 1990, certaines régions étaient arbitrairement écartées des projets d’électrification ou de désenclavement. Punir la population pour mieux la dissuader de soutenir une rébellion révolutionnaire, ou même d’exprimer ses doléances, c’est la stratégie contre-insurrectionnelle proposée par le colonel Trinquier (qui a démantelé le FLN lors de la Bataille d’Alger).

Avant de finir cet article, je souhaiterais revenir sur le sujet initial : le mythe du Maroc stable. Remarquons que les tenants de cette théorie se retrouvent une origine géographique et socio-démographique très homogène : entre 20-30ans, classe moyenne (CSP+), habitant dans l’axe Casablanca-Kenitra avec quelques poches à Marrakech, Tanger et Agadir, bref, l’ensemble des grands centre urbains ouverts sur le Monde (désenclavés). Ceux-ci sont les nouveaux ‘défenseurs du trône’ (pour reprendre le titre de l’ouvrage de R. leveau), car le fellah n’est plus -s’il l’était jamais- le soutien indéfectible du trône alaouite. Les habitants de cet axe urbain vivent dans une amnésie et une ignorance volontaires (le bénéfice du doute n’est plus permis) des injustices du Maroc profond :

Par exemple en 2005, et en 2009, des Marocains meurent de faim et de froid dans les montagnes, alors même que des richesses naturelles sont exploitées à côté de leurs villages, qui s’en occupe ? qui s’en offusque ?
Oui, le Maroc n’a pas connu de guerre civile aussi violente qu’en Algérie, mais c’est dû à la nature même du régime makhzénien : à la violence ordinaire succède une atmosphère d’abattement, de résignation (ponctuée par de nombreuses émeutes qui ne sont pas médiatiquement couvertes), et surtout, une stratégie d’entretien de faux espoir, de rêves et d’illusions (rappelons-nous, le pétrole de Talsinnt ou le Mondial 2006), et comme dirait l’autre, ‘le peuple marocain est bon, il est comme le bon pain qu’on mange à satiété’.

Donc, s’il vous plaît, ne parlons plus du Maroc comme un ‘havre de paix, stabilité et tolérance’, non, ça ne l’est pas, et il nous faut creuser l’abcès.

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