The Moorish Wanderer

Gauche Marocaine et Islam

Posted in Moroccan ‘Current’ News, Moroccan History & Sociology, Read & Heard by Zouhair ABH on March 27, 2009

J’ai eu dernièrement l’occasion de lire un ouvrage du sociologue Mohamed Tozy : “Monarchie et Islam Politique au Maroc” (Presses de Sciences Po, 1999).

Je ne cache pas ma satisfaction, et en même temps mon soulagement de découvrir que notre pays dispose encore de cerveaux brillants, capables d’analyses fouillées, dans le domaine de la politique. On peut ne pas être d’accord avec M. Tozy sur son approche, son analyse ou sa vision des choses, reste que le bonhomme produit une argumentation solide et soutenue.

On passera sur la signification et le rôle de l’Islam dans la régulation politico-social au Maroc, rôle qu’il joue depuis l’émergence de l’Etat marocain, et qui est d’autant plus important que la dynastie régnante, les Alaouites, se réclament d’une filiation quasi-directe avec le Prophète. Je m’attarderai surtout sur une partie de l’ouvrage qui est consacrée au rapport entre les politiciens et la religion, et plus particulièrement, les politiciens de gauche. D’après M. Tozy, la gauche marocaine serait divisée quant à son rapport avec “l’Islam Politique”, ainsi, il relève ce rapport ambigu qu’entretiennent les gauches marocaines avec l’islam : faut-il ou non intégrer la variable religieuse au discours socialiste, radical ou (ex)communiste ?

Dans les grands discours des Partis de gauche, cette variable n’est pas intégrée, d’abord du fait de l’orientation idéologique dont ils se réclament, qui ne fait pas de la religion un axe important de la régulation sociale, mais tendrait parfois à la combattre comme réminiscence réactionnaire (cas de l’anticléricalisme de la gauche française par exemple) mais si cette variable n’est pas formellement intégrée, cela ne signifie pas qu’elle est ignorée -ou réellement combattue- : ce que la gauche marocaine tente de faire, c’est d’adapter la doctrine socialiste au contexte marocain, au besoin à coup de contorsions idéologiques pour chasser cette image d’athéisme ou d’anti-islam. Ce souci de ne pas évoquer trop bruyamment -ou pas du tout- l’aspect religieux de la question est essentiellement dû à une crainte d’une attaque de ce côté : on se souviendra de l’interdiction du PCM (Parti Communiste Marocain) en 1960, suite à une décision de la cours de justice de Casablanca

” Les réquisitions du Procureur du Roi, à Casablanca, s’appuyaient sur deux arguments {…} :
– “{les communistes}… ont instauré, partout où ils ont pris le pouvoir, des régimes de démocratie dite populaire contraires aux principe monarchique existant au Maroc ;”
– “Se réclament d’une doctrine qui comporte partout une lutte systématique contre les institutions religieuses, chose absolument contraire à l’idéal de tolérance et de foi des populations musulmanes.”
{…} La cours d’appel de Rabat le 9 Février {…} fonde sa décision de dissolution sur quatre points : – L’Etat marocain est une monarchie théocratique, dans laquelle, le Souverain, lieutenant du Prophète, est à la fois Roi temporel et chef spirituel de la communauté musulmane ; l’Etat marocain est musulman, non seulement du fait il pratique la religion musulmane mais parce qu’il s’identifie avec le corps même de l’Islam qui forme sa raison d’être {…}
– Le PCM fonde son analyse et son action sur les bases scientifiques du Marxisme-Léninisme
– Les principes directeurs du Marxisme-Léninisme reposent sur la théorie du matérialisme historique
– Sa Majesté Mohammed V a “à plusieurs reprises, proclamé que toute idéologie se réclamant du matérialisme était contraire aux préceptes religieux dont il est le gardien spirituel {…}
La Cour de cassation accueillait donc, comme fondée en fait et en droit, la demande de dissolution du PCM…“(La Grande Encyclopédie du Maroc – Institutions)

Ceci pour montrer à quel point les partis de gauche au Maroc ont intérêt à se faire discret sur le plan religieux, pour ne pas subir le sort du PCM. Ce qui est à noter, c’est que les attaques et les critiques, de la part du pouvoir comme des partis conservateurs ou islamistes, c’est la dénonciation de l’idéologie matérialiste et anticlérical du fond idéologique de la gauche, et jamais les préceptes d’égalité et de justice sociale.

Cette systématisation du dénigrement de la gauche poussa celle-ci à développer une stratégie de contournement, consistant soit en un silence sur les affaires religieuses -abdiquant ainsi sur ce terrain, qu’elle abandonne soit à la monarchie, soit aux islamistes politiquessoit en un effort de réconciliation du Socialisme et de l’Islam : le premier à avoir tenter cette synthèse est le chef du PDI, résistant, journaliste et démocrate de toujours, Mohamed Belhassan El-Ouazzani. Cet homme politique a souvent été taxé de républicanisme, malgré ses écrits protestant de sa fidélité à la forme monarchique de l’Etat. L’Homme a été l’un des premiers à vouloir mettre en avant les aspects progressistes et démocrates de l’Islam, notamment en soulignant le rôle central et éminemment participatif de la “choura”, assemblée assimilable au parlement, assemblée qui a vocation à contrôler les actes du Calife. La démocratie islamique -au sens progressiste du terme- est, selon ses propres termes : “républicaine par sa durée, monarchique par la constitution” El-Ouazzani est sûrement un salafiste, puisqu’il s’appuie essentiellement sur les travaux d’Oulémas passés, notamment Al-Chatibi. Mais c’est un salafiste progressiste, car convaincu que Dieu a ordonné au Calife la consultation systématique des Musulmans via la Jema’a.
Cette modération, ou ce souci de concilier les aspects démocratiques de l’Islam avec la forme moderne de l’Etat monarchique a aussi été le cas d’un grand penseur contemporain, Mohamed Abed El Jabri. Une analyse différente car centrée essentiellement sur le renouveau de la pensée arabo-musulmane. El Jabri estime que l’occidentalisation des élites les a détournés de l’héritage arabo-musulman, lequel recèle de “trésors” comme celui d’ Averroès. Moderniste, El Jabri l’est d’une manière originale : c’est une réappropriation modernisée de l’héritage arabomusulman. Il n’est pas anti-occidental, mais “alter-occidental” (malgré ce que Tozy a dit à propos d’une hostilité implicite à ce qui est occidental) C’est un tenant de la renaissance, via une récupération des écrits anciens.

On ne peut donc traiter cet intellectuel émérite de “vendu à l’Occident”, mais ce n’est pas non plus un dogmatique, ou un orthodoxe. Il est, en somme, le symbole de cette recherche, chez la gauche marocaine, d’un héritage national et d’une vision moderniste et progressiste, car la notion de progrès est relativement récente, et suscite encore des réserves, voire de l’hostilité de la part d’autres forces.

Un autre cas atypique est celui d’Abdellah Ibrahim, celui dont on attendrait pas une vision aussi radicale, s’inscrivant dans une logique de rupture avec le champs religieux traditionnel. Pourtant, A. Ibrahim est formé à la vieille école : avant d’être diplômé de la Sorbonne, l’ancien premier ministre était “Alem”. Ce qui est novateur avec Ibrahim, c’est cette recontextualisation de l’islam dans le cadre historique, son traitement de la religion comme “fait social historicisant” pour amalgamer Durkheim et Braudel. Et pour oser cette analyse, il faut s’élever par rapport à la religion, et ne la considérer que come objet d’étude, ce qu’un dogmatique ne ferait pas. Ibrahim n’étudie en réalité que l’institution islamique, et non la religion : exégète, il a parfaitement conscience que si l’Islam est intemporel, son interprétation est humaine, et est sujette -fidèle en cela à l’analyse marxiste originelle- à des conditons objectives d’activité sociale. Vouloir discuter du rôle de l’Islam dans la cité ne revient pas à le remettre en cause, cela revient à discuter de son institutionnalisation, qui elle, n’est pas une émanation divine, mais bien le résultat de motivations humaines, sociales et économiques.

Je sors du cadre du commentaire de l’ouvrage (que je recommande vivement de lire, car l’auteur est un spécialiste des mouvements islamistes marocains) pour évoquer ce point sensible du discours de la gauche : tant que cette dernière n’aura pas assumé jusqu’au bout sa vision de la religion -qui n’est pas sa destruction, mais sa subordination à la société- et tant que la Gauche n’aura pas intégré le champ religieux pour imposer sa vision dans le kaléidoscope des appropriations de la religion en tant que phénomène social, alors la gauche sera toujours idéologiquement et politique vulnérable aux accusations de ses adversaires politiques et du régime.

 

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