The Moorish Wanderer

Sociologie des Sciences : Merton & Co

Posted in Read & Heard by Zouhair ABH on February 18, 2009

I. Merton : Renouvellement de la Sociologie des Sciences

La relative perte de vitalité par la sociologie des sciences, en tout cas en Europe, est rapidement compensée par le renouvellement engagé par Robert.K. Merton. Sa thèse de doctorat, “Science, Technology & Society in Seventeenth Century England” est considérée comme fondatrice de la sociologie des sicences américaine.

L’influence de Kuhn est plapable dans l’interprétation qu’il fait des “disputes” relatives aux découvertes scientifiques : contrairement à ce que d’autres sociologues affirmaient, Merton estime que les oppositions ne relèvent pas de la nature humaine ou de la psychologie individuelle.

L’opposition entre scientifiques à propos de sujets relevant de la recherche ou de la théorie est une manifestation de l’influence des normes sociales : “La fréquence des disputes sur la priorité ne résulte pas des caractéristiques individuelles des scientifiques mais de l’institution scientifique qui définit l’originalité comme une valeur suprême et fait de la reconaissance de cette originalité un problème majeur” (Merton, Les Priorités dans les Découvertes Scientifiques 1957 ) L’autre facette des normes sociales instaurées par la communauté scientifique est le mécanisme avancée scientifique/récompense.

Merton évoque une structure normative, basée sur les points suivants : * L’universalisme Il s’agit d’une obligation, pour l’institution scientifique, de tenir pour recevable ou non une théorie scientifique par une étude objective de cette dernière, et non pas suivant les attributs sociaux du chercheur producteur de la théorie examinée. C’est une posture découlant de la nature même de l’investigation scientifique.

* Le communalisme Les connaissances scientifiques sont par nature destinées à être publiées, il est donc inutile de garder privé les investigations scientifiques. Ce qu’un chercheur aura développé est nécessairement versé dans le “bien collectif” que constitue la recherche scientifique, pour le bénéfice de la communauté.

* Le désintéressement comme le souligne Merton, n’est certainement pas la traduction de qualités morales propres aux chercheurs (altruisme, honnêteté, libido sciendi…), mais la marque d’un système de contrôle récompensant les résultats scientifiquement valides.

* Le scepticisme organisé les résultats sont soumis à un examen critique avant d’être acceptés et peuvent toujours être remis en cause.

Zuckermann s’est notamment intéressé aux prix Nobel : il remarque que l’âge moyen des lauréats augmente (entre 1901 et 1972) mais aussi qu’ils ont tendance à partager leurs travaux entre eux, formant ainsi une hiérarchie dans la communauté. Cette stratification sociale permet donc de comprendre, à travers l’analyse des inégalités développés par la communauté scientifique, le fonctionnement de la Science en tant qu’institution sociale. Il est évident que Merton et ses successeurs ont été à une certaine mesure, influencés par la vision du fonctionnement des paradigme développée par Kuhn : les normes sociales développés dans la communauté scientifiques avantagent tel ou tel programme de recherche –ou paradigme-.

Ces quatre normes, qui sont intériorisées par les scientifiques pendant leur apprentissage et entretenues par leur insertion institutionnelle dans le système, font de la science un système social distinct et relativement autonome, qu’elles stabilisent et régulent en la protègeant d’abus internes et en lui permettant de résister aux influences et intrusions des acteurs politiques et économiques. Elles rendent possible l’exercice d’une libre rationalité. Ce modèle de l’éthos scientifique constitue un modèle fonctionnel, au sens où l’entend Merton, c’est-à-dire une théorie intermédiaire à mi-chemin entre les hypothèses mineures quotidiennes et les larges spéculations constituant un schéma conceptuel. Il faut noter que R.K. Merton ne s’intéresse pas spécialement au contenu de la science. Les lois, les théories scientifiques, les ‘cadres de pensées’ sont exclus de son analyse. Il considère que ce n’est pas le rôle de la sociologie des sciences de s’intéresser aux modes de conditionnement social de la pensée (Mannheim)

II. Limites de l’analyse Mertonnienne

L’analyse mertonnienne rencontre cependant des limites dans son étude des mécanismes gérant la communauté scientifique. Ainsi, contrairement à l’idéal de l’éthos scientifique, il arrive que les membres de la communauté soient entraînés dans des querelles aux motifs éloignés de ceux énoncés par Merton. Il affine sa théorie en introduisant deux normes sociales : l’inventivité et l’humilité. Ayant momentanément paré à certains manques, Merton se trouve devant une contradiction dans la nature des normes par lui énoncées : le nouveau système permet de comprendre les fraudes, mais pas de les expliquer. Rien n’est dit sur les origines des querelles qui parfois, guident les recherches scientifiques. La perte d’harmonie dans les normes explique donc une perte de pouvoir explicatif du modèle mertonien.

Vers la fin des années 1960, R. Mulkay défendait l’idée que les normes énoncées par R.K. Merton étaient des idéeaux sans validation empirique, et que les vraies valeurs de la communauté scientifique (si elle existait vraiment) étaient basées sur une protection de leurs paradigmes respectifs. Rejoignant Mulkay sur quelques point, I. Mitroff souligne la passion que certains scientifiques mettent dans leurs travaux, passion étrangère au postulat d’objectivité propre au travail scientifique. Il est également reproché à Merton d’extrapoler abusivement sur la transhistoricité des normes scientifiques. Ainsi, certains développements scientifiques ont été le fruit d’étrangers à la communauté scientifique à une certaine époque.

III. La nouvelle sociologie des Sciences

a. La Scientométrie : Durant les années 1970 et 1980, de nouveaux sociologues se sont intéressés au corps social scientifique. Les nouvelles études se basent sur des bases de données documentaires, comme signes tangibles de l’activité scientifique. Ce sont des outils flexibles qui servent à étudier des phénomènes sociologiques liés aux communautés scientifiques. Ils permettent de mesurer et de comparer l’activité scientifique des institutions, des différents secteurs d’activité, des provinces et des pays. Ils permettent aussi de mesurer la collaboration scientifique, de décrire des réseaux scientifiques et de suivre l’évolution d’une discipline scientifique. Le traitement des données permet de savoir quels sont les auteurs ou les revues les plus cités, et permet de mesurer le développement de la communauté scientifique et la croissance de sa production.

Derek de Solla-Price établit ainsi plusieurs lois, dont celle dite de Lotka : la part de scientifiques publiants n articles est proportionnelle ) 1/n² . Pour des raisons pratiques, la scientométrie est aujourd’hui utilisée pour évaluer le coût de la recherche et en saisir l’efficacité. Dans un domaine plus sociologique, elle permet de quantifier les caractéristiques du système d’échange scientifique.

b. les caractéristiques du champ scientifique : H. Zuckermann constate que, dans l’espace scientifique régulé, la perception homogène de la profession scientifique –considérée comme allant de soi- n’est pas la règle. Un exemple : pendant les années 1970, sur les 500000 chercheurs que compte la communauté scientifique américaine, seules un millier était membre de l’académie des Sciences, et moins d’une centaine était titulaire du prix Nobel. C’est donc une contradiction de taille avec le modèle de régulation démocratique des travaux scientifiques. Comme tout autre espace social, une certaine hiérarchie régule l’espace scientifique : comités de lecture, revues, ‘referees’… qui institutionnalisent certaines inégalités qui semblent étrangères au caractère égalitaire de la communauté scientifique. Zuckerman et Cole ont étudié les raisons des inégalités, et dans certains cas, discriminations. La masculinisation de la profession scientifique constitue un handicap pour les femmes scientifiques, qui sont de fait exclues des mécanismes de reconnaissance. Le champ scientifique a aussi des structures informelles ayant une puissance régulatrice aussi efficace que les institutions officielles. Les ‘collèges’ sont parfois le lieu de rencontre de vues et de théories, rencontres qui aboutissent à des résultats autres que ceux produits par les mécanismes officiels. Price relate ainsi l’histoire d’une expérience scientifique assez controversée, qui, reprise dans ses formules et reproduites par différents scientifiques, lesquels ont obtenu des résultats différents.

Ils ont pourtant reproduit dans les détails les étapes de l’expérience originelle. L’efficacité des collèges réside dans le renforcement des mécanismes de solidarité, condition apparemment favorisant la régulation de l’espace scientifique et l’avancement de l’accumulation du savoir. On peut donc dire que les énoncés scientifiques sont le résultat d’une fusion d’énoncés, lesquels, pris séparément, sont inintelligibles. Le scientifique, en ce sens, ne décrit pas la réalité ou la nature, mais la construit selon des lois et des formules. Ce constructivisme conclut donc que les travaux scientifiques ne sont que les produits exclusifs de l’activité mentale des chercheurs, indépendamment de toute réalité extérieure.

IV. Les changements épsitémologiques et la sociologie des sciences

a. la fin de la certitude philosophique des sciences : Nous verrons brièvement que suite aux théories de Wittgenstein qui replace la logique comme résultat de l’expression d’énoncés de fait, plutôt qu’une vérité universelle et atemporelle, la sociologie des sciences a suivi la rupture épistémologique (au sens de Bachelard) et s’est intéressé plus particulièrement à l’analyse des contenus scientifiques plutôt qu’à l’aspect sociologique de la communauté scientifique. Nous restons cependant dans ce domanie-là, qui fut investi par les ‘anthropologues de la pratique scientifique’.

b. analyse de la ‘vie en laboratoire’ : A partir des années 1980, la science n’est plus envisagée comme un système social régulé, ni une institution originale, mais comme une pratique, le résultat d’une contingence sociale. Les enquêtes de Knorr-Cetina, Lynch ou Latour s’inspiraient de l’ethnométhodologie, ce qui revenait à rejeter les ‘les termes utilisés par les membres de la tribu’ (A. Métailié) Le travail consistait en une recherche de la diversité des acteurs, et le processus d’élaboration des objets et des choix des projets scientifiques. Les résultats obtenus dans les laboratoires sont fonctions des conditions de production, ce qui les limitent à un espace/temps restreints. En ce sens, l’investigation scientifique peut être considérée comme le fruit d’étapes matérielles par lesquelles des énoncés sont proposés, vérifiés, retenus ou rejetés.

La méthodologie utilisée se base sur l’ignorance du sociologue de la nature des travaux scientifiques, comme le disait Woolgar : ‘Il faut se méfier du discours philosophique que tient spontanément le savant, et respecter ce métalangage désordonné qui se mêle intimement à la pratique’. L’étude porte donc, non pas sur les déclarations et les entretiens des scientifiques, mais sur le passage d’un énoncé, résultante d’un contexte social et temporel précis, à un énoncé scientifique, reconnu et accepté par tous, au premier degré par les membres de la communauté scientifique ? Enfin, l’ethnographie de la vie en laboratoire s’est intéressée au mode de raisonnement des chercheurs, en posant comme postulat les similitudes entre l’investigation scientifique et d’autres activités humaines. Knorr-Cetina cite ainsi le rapporchement qu’a fait un scientifique entre les propriétés d’une protéine et le sable pour mener plus en détail ses recherches.

Conclusions :

La sociologie mertonienne est une réaction contre l’empiétement de la sociologie classique des sciences sur le domaine de l’épistémologie. Néanmoins, la théorie à portée intermédiaire de Merton, souffrant d’un certain nombre de limites, a été critiquée, puis dépassée pendant les années 1970, en puisant de nouveau dans ce qu’il considérait comme le domaine de la philosophie des sciences. La nouvelle sociologie des science post-mertonienne des années 1970 a pris comme objet d’étude la communauté scientifique, c’est à dire les mécanismes formellement ou informellement institutionnalisés régulant les découvertes et les paradigmes scientifiques. Il faut cependant noter que les approches sociologiques de la science ne sont pas aussi homogènes, ou linéaires qu’on penserait. La période des années 1970 a été aussi celle d’une critique ‘antiscience’. Néanmoins, vers les années 1980, une critique plus ‘apaisée’ des découvertes scientifiques, laquelle reprend des outils développés en ethnologie.

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