The Moorish Wanderer

Ah, ça ira, ça ira…

Posted in Tiny bit of Politics by Zouhair ABH on December 10, 2008

“… Les aristocrates à la lanterne, les aristocrates on les pendra !”

cette célèbre chanson révolutionnaire est symbolique : le peuple a suffisamment supporté le poids des privilèges, il se révolte et fatalement, liquide ceux qui l’exploitaient. 1789 et de 1917 ont ce point commun d’être un ras-le-bol populaire contre ce qui était vécu comme une situation profondément injuste : en Russie tsariste, 95% des terres étaient la propriété de moins de 5% de la population.

Quand Necker et Turgot voulaient établir un impôt universel et supporté par tous, la noblesse a usé de son influence auprès de Louis XVI pour donner congé aux inspirateurs desdites réformes. La suite, nous la connaissons tous, ce même Roi perd la tête –au sens propre bien entendu- et les Barons, Marquis, Princes, Comtes et autres titres aristocratiques furent soit exécutés, soit acculés à l’émigration. Après 1917, Les princes russes durent s’exiler en Europe, où, pendant les années 1920, il n’était pas rare de voir l’un d’eux conduire un taxi pour (sur)vivre.

Deux exemples, deux constats : le Peuple déteste les inégalités, et par-dessus tout, les privilèges. A. de Tocqueville, pourtant peu suspect de jacobinisme, a bien relevé cet attachement singulier de l’individu à la condition égalitaire. Aux privilèges, des hommes comme Saint-Simon –comte- opposaient l’égalitarisme : quand il s’opposait au droit d’héritage, quand il évoquait “l’égalité des chances de départ”. Et la Gauche dans tout cela ?
La Gauche est historiquement et viscéralement une idéologie antiprivilèges. Contrairement aux racontars des détracteurs de l’idéologie socialiste (puis plus tard communiste) la gauche n’a pas vocation à pratiquer le “nivellement par le bas” comme le considèrent certains esprits en chargeant la gauche d’Egalitarisme, étouffant les talents et les compétences.

Non, la Gauche est antiprivilèges. Ces derniers sont d’origine divine, les noms à particule tirent leur légitimité de celle du monarque, donc celle de Dieu? Les Jacobins, lointains ancêtres de la gauche française, proclament l’égalité des citoyens. Egalitarisme ? Certes non, cette égalité des droits est un prélude à l’égalité des moyens, d’autant plus que ces “ci-devants” n’ont, pour reprendre le bon mot du peuple britannique au XVIIème siècle : “du temps où Adam bêchait et Eve filait, qui était le noble ? ” Que dire à ces nantis, quand leur privilège découle de leur naissance, d’un “travail caché qui ne dit pas son nom” ? destruction des compétences et des talents ? allons bon ! En reprenant les terres du seigneur, en garantissant les assignats sur sa fortune, on l’exproprie d’une richesse qu’il n’a pas produit, et dont il jouit egoïstement, alors que ses métayers  souffrent de la disette.

L’Egalité des droits et de la condition de citoyen est une correction volontariste, sanglante même, d’une situation injuste en redistribuant intégralement les “cartes du jeu”. Nous serions tentés aujourd’hui de proclamer avec une certaine satisfaction : les privilèges ont disparu. Désormais, c’est le règne de la “Méritocratie”, le règne par le travail et la valorisation des compétences. Nous pouvons d’ailleurs le remarquer : la structure des revenus et des niveaux de vie de la société française, par exemple, est une structure à forte concentration autour du revenu médian, et de faibles dispersions autour. Peu de riches, peu de pauvres et beaucoup à la condition “moyenne”.

Ce que Tocqueville prêtait à la société américaine comme qualité suprême de mobilité sociale allait-il s’appliquer à la société française ? Il n’y a certes plus de nobles, mais désormais des bourgeois. Car quand nous parlons des privilèges, nous évoquons bien entendu deux versants de cette anomalie sociale : d’une part les restrictions d’un bien rare au profit d’une petite catégorie de nantis, d’autre part les mécanismes d’exclusion qui perpétuent le caractère restreint du privilège. D’après les chantres de la droite, les privilèges de l’Ancien Régime ont disparu, et les signes de réussite sociale et économique ne doivent plus être stigmatisés, mais plutôt montrés et revendiqués : Bolloré, Pinault, Bouygues,… peuvent bien étaler leurs richesses, mais une question se pose : ces richesses sont elles dues à leurs talents seuls ? Bien sûr que non, puisqu’ils ont hérité d’une structure déjà florissante, ils ont hérité d’un privilège. Tout se passe donc comme si, pour apaiser une population aux caractéristiques homogènes –et qui souffre, rappellons-le, d’une baisse de son pouvoir d’achat-, on lui fait miroiter la réussite –financière, économique et sociale- d’une petite frange : les entrepreneurs (des héritiers surtout) des artistes, des sportifs… ce que Althusser dénonçait dans son ouvrage “Idéologie et Appareil Idéologique de l’Etat”, sauf que ce n’est plus l’Etat qui domine et impose sa domination –privatisations obligent- c’est désormais les classes dominantes, les classes privilégiées. Alors que durant des années, les privilégiés adoptaient cette devise de la famille Peugeot “vivons heureux, vivons cachés”, vigilance populaire et communiste oblige (oh, il ne faisait pas bon d’être riche après 1945…) les changements géopolitiques de la fin du XXème siècle ont assuré les nouveaux privilégiés d’une certaine impunité vis-à-vis des non-privilégiés, auxquels on refuse l’accès aux ressources rares.

Je ne saurai que conseiller aux incrédules de lire cet ouvrage de P. Bourdieu, “Noblesse d’Etat : Grandes Ecoles et Esprit de Corps” pour convaincre de la survivance d’un système de distinction et d’attribution de privilèges de l’Ancien Régime. A cette situation, la position de la Gauche est plurielle : certains s’en accommodent en tentant de “démocratiser” l’accès à ces privilèges, ou tout au moins, à en donner l’illusion ; Certains revendiquent une égalisation brutale et volontariste des conditions des uns et des autres. Entre ces deux extrêmes, nous nous situerons au centre donc – au grand plaisir de nos amis d’Avant-Centre- : qu’un individu recueille le fruit de son labeur et qu’il en jouisse est tout à fait normal. Après tout, on a souvent tendance à escamoter la seconde phrase de Proudhon : “La propriété, c’est la liberté”. Mais que ce surplus créé le soit sur le dos d’autres, ou aux dépends d’autres individus, cela relève de l’inacceptable.

Ce que la Gauche –à mon humble avis- critique finalement, ce n’est pas tant la réussite ou le petit “extra” dont dispose un individu par rapport à un autre ; non, ce que la gauche critique, c’est l’usage qui en est fait : transformer un bien rare en une sorte de rente, un privilège, c’est instituer les inégalités et les consacrer. Dépasser cet état de choses peut résider dans la “redistribution perpétuelle” : en clair, il s’agit d’égaliser les conditions des individus dans une société donnée, en redistribuant indéfiniment les surplus générés. Pure justice sociale visant à écarter toute situation de rente et d’exploitation, situation qui conduit à l’émergence d’un privilège qui devient peu à peu indigne. Que nos contradicteurs soient rassurés, ni le talent, ni les compétences ne seront découragés par ce genre de mesures, car la philosophie qui la sous-tend est inspirée par Tocqueville : une masse d’individus aux conditions à peu près égales, qui circulent constamment entre la sphère supérieure, leur sphère et la sphère inférieure. Pas de situation de rente, pas de privilège, mais une fluidité et une mobilité sociales qui garantissent l’harmonie dans la société.

À nos “amis” de Droite : puisque vous prônez la flexibilité du travail, et que vous concevez la flexibilité du capital dans sa forme spéculative… il faudra aussi s’attendre à une flexibilité dans la détention du capital : eh oui, il n’y a pas que le petit salarié qui doit trinquer à cause de la mondialisation !

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