The Moorish Wanderer

23 Mars 1965 : fiction historique

Posted in Polfiction by Zouhair ABH on December 10, 2008

… L’air était lourd ce matin-là. Près du palais royal, le nombre incroyable de véhicules militaires, aux couleurs d’un vert kaki qui tranchait violemment avec les façades blanches et pacifiques des bâtiments environnants. Ce matin là, le long boulevard Mohamed V était vide, désespérément désert, inquiétant de calme, à une heure où des foules pressées devaient vaquer à leurs occupations.

Spacieux boulevard se déroulant de la mosquée jouxtant le palais royal, jusqu’à la vieille médina, en passant par des bâtiments modernes et imposants : L’Hôtel Balima, Le Quartier Européen, le tribunal … Des allures d’un petit boulevard Saint-Germain ou Saint-Michel. Un quartier calme, peut être trop calme, pour le centre de la capitale. Etrangement, les trains ne circulaient pas à la gare de Rabat-Ville. Le lourd portail de fer était fermé, et autour de la petite esplanade, des sacs de sable ont été disposés, deux nids de mitrailleuses et des véhicules légers barrent la route. Autour de la gare, des patrouilles de soldats, des policiers en uniforme ou en civil, radios et talkie-walkie à l’oreille, les ordres fusent, les crachats radiophoniques se mélangent aux ordres donnés de vive voix. Guerre? affrontement ? manœuvres en pleine ville? Il faisait beau ce 23 Mars : le soleil éclatant jetait ses rayons sur les beaux palmiers majestueux, à leurs pieds gisaient, merveilleuses et brillantes, les dattes jaunes et dorées, comme de larges auréoles protégeant l’arbre auguste. On voyait de temps à autre une petite hirondelle, petite flèche noire audacieuse sortir littéralement du vieux mur d’enceinte de la “vieille ville” pour aller se perdre dans un des bâtiments environnants. Curieux contraste ! le printemps a pris à peine le temps de s’installer, qu’une foule belliqueuse, armée jusqu’aux dents, prenait ses quartiers dans le centre de Rabat, attendant les ordres, fourbissant les armes pour une improbable bataille, contre un ennemi invisible.

Dans le véhicule “command-car” un officier, l’oreille collée à son appareil de transmission, recevait les ordres crachés par une voix métallique, au débit saccadé, aux mots durs et brefs. Autour de lui, des visages fermés, casqués et en sueur, car s’il faisait beau, il faisait aussi chaud, chaleur exacerbée par l’impressionnant paquetage des soldats, mal à l’aise dans leurs lourds treillis, les pieds dans leurs brodequins depuis plusieurs jours. Visages fermés, fatigués peut être. Ils ne savent pas pourquoi ils se battent. Pour une grande majorité d’entre eux, ce sont d’anciens goumiers qui ont combattu avec les Français en Italie, en France, en Allemagne, et plus tard, en Indochine… Ils n’ont pas besoin de savoir pourquoi, ils sont là pour exécuter les ordres du chef, point.

Dirigez-vous avec votre unité vers rue Descartes, opérez un mouvement tournant pour rallier la rue Mokri puis prenez l’objectif 1-8-3 en tenailles” entendait-on malgré les crissements agaçants de la radio.

Vérifiez vos armes” aboya l’officier “le groupe de reconnaissance avec les jeeps, le reste dans les camions” vociféra son adjoint.

Aussitôt, le calme relatif qui régnait sur l’esplanade surplombant l’avenue céda la place à un tumulte guerrier, les soldats cherchant leurs véhicules, les officiers excitant leurs hommes de la voix et du geste, et le beau soleil, le soleil éclatant comme un sourire d’enfant, commença a être éclipsé par les volutes de fumée d’essence et de gasoil. Une colonne de fer et d’acier se forma, se dirigeant lentement vers ses objectifs.
Pendant ce temps, l’atmosphère était toute autre dans le beau quartier des orangers : sous les yeux effarés des surveillants généraux, les lycéens se sont regroupés sur le vaste terrain de sport.

La place, noire de monde et de têtes d’adolescents, était comme parcourue par une rumeur distincte mais inintelligible. Des petits groupes de discussions, en cercle, se formaient et se déformaient au grès des déplacements des lycéens.

En ce 23 Mars 1965, les élèves du Lycée Les Orangers étaient en grève. “Ces salauds ne veulent pas nous laisser étudier” soutenait un jeunot  imberbe “Bien sûr, c’est ce que Marx appelle la reproduction sociale, ils veulent maintenir leur supériorité en empêchant les enfants du peuple de s’instruire” renchérit un autre, apparemment plus politisé. Au milieu de cette foule dense, vivante, nullement agressive mais très motivée, circulaient des tracts : “Le Gouvernement réactionnaire a décidé de fermer le système d’enseignement aux enfants du peuple, les privant ainsi d’un de leurs droits les plus élémentaires” pouvait-on difficilement lire sur une feuille de papier toute racornie, impression approximative de linotype, provenant de je ne sais quelle imprimerie clandestine.

Des exemplaires “d’Al Mouharir”, (Le Libérateur) circulent aussi. de meilleure qualité, le style est aussi plus recherché, on peut y lire : “Le ministre de l’éducation nationale, Youssef Belabbès a décidé d’interdire le cycle de baccalauréat aux élèves de plus de 17 ans. Ceci est une atteinte intolérable aux droits inaliénables du peuple marocain. Les forces réactionnaires et féodales du pouvoir cherchent à ralentir et à étouffer le processus de progressisme et de libération sociale des masses laborieuses”. S’ensuit une longue harangue aux élans de libération populaire, de critique acerbe du pouvoir, de la féodalité, des réactionnaires, des ….

Un bruit inhabituel se fit soudain : au lointain, c’était comme un coup de tonnerre, plutôt un bruit de canon, pour ceux qui ont déjà vu des films de guerre. Les discussions, passionnées ou quelconques, ont aussitôt fait place à un silence inquiétant, un silence de mort, un silence assourdissant. Rien, sinon les échos d’une canonnade en règle, portée par le vent.

Chaque lycéen réalisa soudainement que l’enceinte de l’établissement devenait plus un piège qu’un havre sécurisé, plutôt un cercueil spacieux, mais un cercueil surtout. La jovialité des visages adolescents ou jeunes adultes, faisait place à l’inquiétude, à la crispation, à la peur… Du haut du bâtiment faisant face à la cour et aux terrains de sport, une voix de Stentor se fit entendre. Une voix ferme, puissante :

“ILS ARRIVENT !”

Ils ? “Les policiers ?” se demandèrent les lycéens. “Mais nous les avons battus !”

Vrai. La veille, le commissariat du IVème arrondissement, haute bâtisse aux couleurs blanches et jaunes, ressemblait à un véritable château assiégé. Le quartier de l’Océan, un beau quartier européen, bordé d’arbres et de maisons coquettes, était envahi par une foule hétérogène et hurlante : lycéens bien sûr, mais aussi chômeurs, parents d’élèves, pilleurs, badauds… Cette foule, agressive et incontrôlable, gémissante et menaçante à la fois, s’étonnait elle même à invectiver les policiers, mal à l’aise du fait de leur infériorité numérique et l’efficacité dérisoire de leur arsenal, qui contenaient à peine la masse grouillante d’une misère insoutenable, qui cherchait à faire libérer ses enfants arrêtés et enfermés dans le bâtiment. On appela en renfort les forces auxiliaires. Même cette soldatesque moustachue, ventrue, habillée d’un vert-kaki improbable et unanimement détestée des Marocains ne put obliger la masse à se disperser. Jusqu’au matin, une pression régulière, nullement concertée mais naturellement de mise, fut exercée sur le commissariat, les policiers commençaient à paniquer. Leurs armes n’étaient plus menaçante pour le peuple conquérant.

“La Rue est à Nous”, “Les policiers ? ils ne peuvent venir…”

“ILS ARRIVENT !” cria une seconde fois la vigie. Ce second appel commença à dissiper l’équivoque “Les MILITAIRES !” dans le lointain, une rumeur enflant renseigne aussitôt les esprits les plus vifs : des véhicules militaires se dirigeaient vers le Lycée.

Que faire ?

Un petit groupe sortit par la porte donnant sur l’avenue Pasteur, petite avenue en vérité, que bordaient des villas calmes, cernées de hauts murs dont dépassent des plantes exotiques, mais à l’efficacité redoutable, des plantes aux épines pareilles aux piques des hallebardiers. Ce calme tranchait bizarrement avec l’anxiété qu’on pouvait lire sur les visages à peine sortis de l’adolescence de ces lycéens, sortis de l’établissement pour découvrir l’inconnu. Au moment où ils débouchent sur l’avenue, une jeep passant en trombe faillait écraser l’un d’eux. Cette jeep était équipée d’une mitrailleuse lourde, dont le servant, ayant remarqué la présence des étudiants, ouvrit machinalement le feu.

Pour la majorité d’entre eux, les lycéens ne savaient pas à quoi ressemblait une arme à feu, ni son bruit, et ne mesuraient pas ce qu’elle pouvait occasionner comme dégâts. l’un d’eux se rappelle : “L’arme faisait un drôle de bruit. On aurait dit un marteau-piqueur… Je ne comprenais pas quand je voyais des petits morceaux de pavés s’élever dans les airs, soulevant de la poussière qui se rapprochait de plus en plus” le ballet des projectiles labourant le sol se rapprochait dangereusement du petit groupe qui commençait à se grossir des autres étudiants sortant du lycée. L’un d’eux s’affaissa, tenant sa jambe et criant de douleur. Les balles de 12,7mm lui avait sectionné au niveau de la cheville.

Un misérable petit morceau de chair, approximativement habillé d’un tissu sanguinolent et d’une chaussure improbable traînait quelques mètres plus loin. Le pauvre gamin criait de douleur, son visage se tordant en un rictus effrayant, sa cheville, ou plutôt ce qui était sa cheville, pissait le sang et arrosait le trottoir. Ses camarades, interdits, semblaient fascinés par le spectacle macabre qui s’offrait à leurs yeux. ils n’avaient pas le loisir de l’observer longtemps. remontant rapidement, deux automitrailleuses déboulèrent par la rue Descartes, prenant sous leurs feux la foule médusée par le déchaînement de feu et d’acier. Les volutes de poussières des balles traçantes se mélangeaient allègrement avec des morceaux de chair arrachés, parfois accompagnés de jets de sang, ou de matière cérébrale. Les cris étaient inaudibles, tant le fracas des armes automatiques étaient assourdissant. petit à petit, la sortie de la rue qui débouche sur l’avenue, engorgée par les étudiants, s’éclaircit, ou plutôt se remplissait de cadavres. Les chanceux du premier groupe qui avaient rompu le charme macabre du spectacle avaient déjà rallié l’autre bout de l’avenue, se cachant derrière les arbres, retenant leur souffle devant le spectacle dantesque qui s’offrait à eux.

Un vieux Français qui habitait dans une des villas jouxtant le Lycée, réveillé par le bruit des véhicules et le ronflement des armes automatiques, se réveilla, et, en ouvrant sa fenêtre prudemment, tomba sur un spectacle sanglant : Les soldats, casqués et portant des masques à gaz, descendaient précipitamment de leurs camions, et sous les ordres de leurs officiers, chargeaient leurs fusils. Par petits groupes, les escouades, protégées par des lanceurs de grenades lacrymogènes, s’avançaient lentement. Graduellement, les staccatos des mitrailleurs étaient rythmés par les claquements des fusils.

“Les balles en caoutchouc ?” s’interrogea le Français. Détournant son regard vers l’autre fenêtre à gauche, il eut la confirmation de ce qu’il écartait comme hypothèse : sur l’asphalte, sur le trottoir, des cadavres gisaient. Certains, ayant été en plein champ de tir des mitrailleurs lourdes étaient littéralement sectionnés en deux. Sur l’enceinte longeant le lycée, un trait disgracieux ponctué d’impact de balles étaient zébrés de petites touches de sang. Là où des lycéens avaient le malheur d’être trop proches des Jeeps, et donc de leurs cracheurs de feu et d’aciers, d’immenses gerbes de couleur pourpres ponctuaient le mur, comme une mystérieuse oeuvre d’art d’un artiste incompris. Le convoi n’avaient pas seulement pour mission de boucler le lycée, mais aussi de remonter aussi vite que possible le boulevard menant au commissariat toujours assiégé par une foule de plus en plus agressive.
“Tirez à vue, pas de quartier” le chef de l’escadron d’automitrailleuses reçoit cet ordre bref et sans appel dans ses oreillettes.

La mitrailleuse aboie, alignant comme des lapins les civils perdus dans leur fuite, se bousculant, se mettant involontairement dans la ligne de mire de l’arme meurtrière.
“Commissariat dégagé, jonction opérée.” conclut laconiquement le chef de char à la radio. Il ne fallait pas moins de 5 minutes pour faire place nette. Un jeune chômeur, grand, mains nues et chemise ouverte, se trouvait maintenant devant l’immense amas d’acier. Une pensée insensée passa par son esprit, et prestement, se saisit d’un galet qui traînait. Son geste, stupide, vain, absurde, lui coûta la vie. Une rayure sur la peinture du véhicule militaire contre la vie
d’une homme, aussi insignifiante soit-elle, c’est cher payé…
Au Lycée, on sonnait la curée. Les soldats, forçant le maigre obstacle que leur offraient les lycéens, bousculèrent aisément la petite barricade de tables et de chaises, et entrèrent dans l’enceinte de l’établissement. Ceux qui se risquaient à rester sur place avaient le vie sauve, mais à quel prix ! Les soldats, déchaînés par une décharge d’adrénaline, tabassaient à bout de bras, usant de gourdins, des crosses de leurs fusils, de leurs mitraillettes. Leurs lourds brodequins piétinaient sans ménagement des corps jeunes, foulant la vie palpitante d’adolescents les implorant de les épargner…

La poursuite s’engageait partout : dans les classes, sur le terrain de sport, où les soldats, mettaient en joue des cibles faciles, tirant les fuyards comme des lapins. Ceux qui avaient la chance d’escalader le mur donnant sur la rue Udari tombaient dans le piège : une file de soldats des BLS (Brigades Légères de Sécurité) les attendaient, gourdins à la main. Ceux-là étaient plus cruels, car c’était leur spécialité que de mater les révoltes.

Il transpirait abondamment… Par peur ? effort physique ? Il n’avait pas le temps de penser à prendre une décision qu’une jeep – heureusement non armée- lui fonça dessus. Si ce n’était le poteau électrique sur lequel il pivota, il aurait été fauché par le lourd véhicule.

La peur aidant, il redoubla d’efforts pour rejoindre son domicile, quelques pâtés de maison plus loin. En courant, il sentit à peine le mince filet de sang coulant sur son visage : un petit bout de pavé c’était fiché dans sa tempe. en remontant discrètement à travers les ruelles sinueuses, il voyait un bâtiment détruit. Les coups de canons avaient défoncé la chaussée à plusieurs endroits, et des pans de maisons décharnées pendaient lamentablement, comme des cadavres d’animaux égorgés et éventrés. Il entendait distinctement le bruit de bottes, les ordres transmis, les véhicules qui démarraient et qui patrouillaient un peu partout… Arrivé chez lui, il monta directement à la terrase de l’immeuble où habitait sa famille, sans même prendre la peine de rassurer ses parents.

Du haut de la terrasse, il observait tristement d’épaisses volutes de fumée noire et des automitrailleuses, encadrant des camions bourrés de soldats en armes filant en trombe vers le commissariat ou le Lycée…
23 Mars 1965, le petit lycéen qui n’avait que 14 ans entrait de plain-pied dans l’âge adulte.

Fiction historique

5 Responses

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  1. […] years after, the king declared a state of emergency after the students riots; On June 1965, he was effectively the absolute ruler of the land. Morocco had to wait until 1977 to […]

  2. […] years have passed since the infamous March 23rd, 1965. And though many forgot, or tried to, or did not know about it, the students’ and […]

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